La force de la tradition
On peut se demander pourquoi les hommes portent encore des cravates (déformation
des jabots du 17e siècle, devenus les bolos des cowboys) pour retenir
leur col fermé alors qu’il existe du Velcro, des boutons
et… des cols roulés. On peut se demander pourquoi tant de
cinémas ouvrent et ferment encore des rideaux qui sont nécessaires
quand il s’agit de théâtre mais inutiles pour le grand
écran. C’est la force de la tradition.
J’ai expliqué la force de la tradition telle qu’elle
s’exprime dans la communication imagique à la page 174 des
Images démaquillées :
Même en perception directe, on regarde à
travers le filtre déformant des images déjà vues.
Pourrait-on encore plus ajouter foi même à une affirmation
aussi définitive que celle de l’Orgon de Molière:
"Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qu’on
appelle vu...". Qu’est-ce que "voir" veut dire quand
ce sont des images qui sont vues? La perception directe même est
parfois influencée par les images déjà vues.
Cela a été démontré par l’éminent
historien d’art germano-britannique Ernst-H. Gombrich (1971). Il
cite plusieurs exemples où l’imagerie influence au point
de façonner un ersatz de réel aussi vrai sinon plus vrai
que la réalité. Lisons le commentaire qu’il a fait
sur deux images qu’il a découvertes: « La légende
d’une gravure italienne de 1601 n’est pas moins explicite
que celle du bois gravé allemand [dont on a parlé plus haut].
Elle certifie que la gravure est la représentation d’une
baleine géante, qui en cette année, s’était
échouée sur le rivage, à proximité d’Ancône,
et qu’elle a été dessinée “exactement
d’après nature” (Ritratto qui dal naturale appunto).
« Cette affirmation nous aurait paru beaucoup plus vraisemblable
s’il n’existait pas une gravure antérieure, décrivant,
en 1598, sur un rivage de Hollande, une “prise” exactement
semblable. Toutefois, nous pourrions penser que des artistes hollandais
de la fin du XVIe siècle, ces maîtres en l’art du réalisme,
sauraient nous donner une représentation exacte de la baleine.
Pas tout à fait apparemment, car cette créature, si on la
regarde avec attention, paraît bien avoir des oreilles; et des personnes
compétentes en la matière m’ont affirmé qu’une
baleine portant des oreilles, cela ne s’était jamais vu.
Il n’est pas sûr qu’il y ait des menteurs impliqués
dans l’histoire: il se peut que les dessins aient effectivement
été réalisés d’après nature.
Il est probable surtout que, se fiant à ses images mentales, qui,
elles, ont été façonnées davantage par les
images de baleines regardées que par les baleines aperçues,
l’artiste ait dessiné une baleine inexacte selon la réalité
zoologique mais conforme à l’imagerie culturelle.»

Gombrich donne cet autre exemple (les soulignements sont de nous) : «
Lorsque Dürer composa [vers 1515] sa célèbre gravure
sur bois, représentant l’image d’un rhinocéros,
il dut faire appel à des témoignages indirects, qu’un
effort d’imagination --stimulé sans doute par ce qu’il
pouvait savoir du plus fameux des animaux exotiques, le dragon-- lui permit
de compléter. On a pu cependant prouver que cette créature,
pour une bonne part inventée, a, jusqu’au XVIIe siècle,
servi de modèle pour tous les dessinateurs de rhinocéros,
même dans des livres d’histoire naturelle.
« Lorsque James Bruce, en 1790 [soit plus de 150 ans plus tard],
publia une image dessinée de la bête, dans ses récits
d’un Voyage à la découverte des sources du Nil, il
n’a pas manqué de faire étalage de sa connaissance
de ce fait: “L’animal que représente ce dessin est
né à Tcherkin, près de Ras el Feel... et c’est
la première image de rhinocéros à deux cornes qui
ait été présentée au public. La première
représentation d’un rhinocéros d’Asie, espèce
à une seule corne, avait été peinte d’après
nature par Albert Dürer... la réalisation en était
extraordinairement mauvaise dans toutes ses parties, et fut à l’origine
de toutes les formes monstrueuses qui depuis lors ont été
données à cet animal... De nos jours, plusieurs de nos philosophes
modernes ont essayé d’y apporter des corrections: Mr Parsons,
Mr Edwards et le comte de Buffon en ont donné de bonnes images
d’après nature; on y trouve cependant quelques défauts
dus surtout aux idées préconçues et au manque d’attention...
Celui-ci... est le premier spécimen à deux cornes dont l’image
ait été publiée; il est dessiné d’après
nature et il est africain”.
« Si nous avions encore besoin de prouver qu’entre la façon
de voir du dessinateur médiéval et celle de son successeur
du XVIIIe siècle, il ne pouvait y avoir qu’une différence
de degré, nous en trouverions ici l’occasion. Car cette illustration
que l’on vante avec tant de fierté n’est certainement
pas exempte ‘d’idées préconçues’,
ni même du souvenir prédominant de la gravure de Dürer.
Nous ne savons pas exactement quelle espèce de rhinocéros
le graveur avait pu voir à Ras el Feel, et de ce fait la comparaison
de son image avec une photographie, prise en Afrique, n’est peut-être
pas entièrement équitable; des zoologues m’ont toutefois
assuré qu’aucune espèce connue ne pouvait correspondre
à la gravure, que l’on prétendait avoir dessinée
sur le vif.
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Comme le suppose Gombrich,
la plupart des rhinocéros ressemblent à celui-ci et
ne portent pas de "panneaux". |
Mais la recherche s'amplifiant,
on connaît désormais le rhinocéros "indien"
qui ressemble passablement à celui de Dürer. |
Effectivement, il n’existe aucune espèce
de « rhinocéros à panneaux ». La réalité,
c’est qu’avec la pléthore d’images, nous vivons
de plus en plus dans un monde de faire-valoir et de faux-semblant.
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Portrait de Particelli gravé
en 1654 par Moncornet. On remarque en arrière-plan le dessin
d'un jardin renaissant. |
Portrait prétendument de Champlain gravé
par un supposé Ducornet aux environs de 1854. En arrière-plan,
le Cap Diamant.
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Au 17e siècle, on reproduisait souvent les
images des autres (y compris avec leurs erreurs), les attribuant à
soi-même ou les décrivant comme représentant une autre
chose que l’image originale. Prenons le portrait bien connu de Champlain.
Voici ce qu’en dit l’historien Denis Martin :
«L’histoire de la « fabrication »
du portrait de Champlain est assez complexe. Disons qu’elle impliqua,
entre 1852 et 1854, le collectionneur et bibliophile Georges-Barthélemi
Faribault, les français Adolphe de Puibusque et le dessinateur
Pierre-Louis Morin, la complicité d’un conservateur de l’ancienne
Bibliothèque impériale, l’éditeur parisien
Léopold Massard et l’imprimeur Villain.
On trouva donc le portrait de Michel Particelli d’Émery,
surintendant des finances sous Louis XIII et Louis XIV, né à
Lyon vers 1595 et décédé à Paris en 1650,
et qu’avait gravé Moncornet en 1654, comme satisfaisant à
la demande de vraisemblance historique. On retira [en copiant le Particelli]
sa calotte et on substitua au jardin à l’italienne à
l’arrière-plan une vue de Québec, hautement fantaisiste
du reste.
[Pour ce qui est du nom de l'artiste] De Moncornet,
on passa à Ducornet, et de 1654 à 1854, pour la date. La
falsification était complétée. […] Il est plus
que probable que Pierre-Louis Morin, aidé par le graveur Massard
et l’imprimeur-lithographe Villain, fut au coeur de la supercherie
et que la mention « Ducornet Ec. c. f. » apposée au
bas du portrait était simplement une altération voulue de
la mention originale apparaissant au bas de l’estampe de Montcornet
.
En juillet 1854, le portrait lithographié rapporté
par Morin fut enregistré à la Législature de Québec
et, depuis, on l’attribue sans hésiter à Louis-César-Joseph
Ducornet, qui ajoutait cependant à sa signature « né
sans bras ». Existait-il un autre lithographe nommé Ducornet
en 1854 ? L’hypothèse est peu vraisemblable, mais il est
évident que les pistes ont été embrouillées
à souhait dès l’époque de la fabrication du
portrait de Champlain. L’authenticité de la copie et son
attribution à L.-C.-J. Ducornet allaient ainsi être consolidées
par un étrange article nécrologique paru dans Le Journal
de Québec en juin 1856, probablement écrit par Morin
lui-même.
En octobre 1857, ce dernier mit en vente le portrait
lithographié de Champlain chez les frères Brousseau à
Québec, ainsi que les portraits de Jacques Cartier et du marquis
de Montcalm, également édités à Paris. Le
peintre Théophile Hamel, gendre de Faribault, exécuta une
version à l’huile du portrait de Champlain entre 1862 et
1864, gravée par O’Neil pour le frontispice de la traduction
de l’Histoire et Description Générale de la Nouvelle-France
du père de Charlevoix parue à New York en 1866. D’autres
variantes suivirent, en nombre, dont celle que publia l’abbé
Charles-Honoré Laverdière en frontispice des Oeuvres
de Champlain en 1870 […].
Depuis lors, ce visage de Champlain est celui du père
de la Nouvelle-France, fondateur de Québec, et il le demeurera
pour la postérité, ainsi que l’avait espéré
le père Le Jeune dans l’oraison funèbre prononcée
en 1635. En septembre 1898, le dévoilement de la statue de Paul
Chevré conféra en quelque sorte à Champlain l’immortalité
que les historiens cherchaient à lui faire atteindre depuis un
demi-siècle... Que serait aujourd’hui la ville de Québec
sans cette image?
Source: Raymonde Litalien, Denis Vaugeois (sous la direction
de) Champlain : la naissance de l’Amérique française.
Québec : Éditions du Septentrion et Nouveau Monde Éditions,
2004
Genre : Biographie/Archives / Beaux-Livres / Histoire de l'art. 400 pages.
Illustré. Index. Grand format, couleurs, reliure de luxe et jaquette.
75,00$ ISBN 2-89448-388-0
La même force de la tradition existe encore
aujourd’hui sans que nous nous en rendions toujours compte.
Même chose en peinture d’art au siècle dernier, quand
on voulait reproduire un corps de femme le moindrement réaliste,
il fallait que ce soit celui d’une déesse, sinon l’artiste
risquait d’être accusé d’outrage aux murs. Ainsi,
Cabanel prétend représenter ici La naissance de Vénus
(1863).

Le romancier réaliste Émile Zola
dénonce l'ambiguïté de cette représentation
: « La déesse, noyée dans un fleuve de lait, a l'air
d'une délicieuse lorette, non pas en chair et en os - cela semblerait
indécent - mais en une sorte de pâte d'amande blanche et
rose ».

Tout à l’opposé, Manet peint la même année
une vraie femme en chair et en os qu'il a intitulée Olympia.
Une révolution chantée par les socialistes. « La Vénus
est devenue une prostituée qui défie de son regard le spectateur.
Face à cette remise en cause du nu idéalisé, fondement
de la tradition académique, la violence des réactions fut
considérable. Les critiques vilipendèrent “cette odalisque
au ventre jaune” dont la modernité fut pourtant défendue
par quelques contemporains avec à leur tête Zola »,
écrit un commentateur du Musée d’Orsay.

L’Odalisque aux magnolias de Matisse a été
peinte vers 1923. Malgré ses traits forts et ses couleurs décoratives,
cette femme s’expose avec encore plus d’impudeur peut-être
que la Vénus de Cabanel ou l’Odalisque
de Manet… mais elle « reproduit » la tradition de ses
prédécesseurs dans le sujet, la position… les cache-pudeur.
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| La Grande
Odalisque peinte par Ingres en 1814. |
L'Odalisque peinte
par Delacroix. |
En effet, les « odalisques » ont leur origine
dans les siècles passés. La plus célèbre est
sans doute La Grande Odalisque peinte par Ingres en 1814, née
de la mode moyen-orientalisante suite à l’expédition
militaro-scientifique de Napoléon en Égypte (une odalisque
et une servante au service des femmes du harem). Quelques années
plus tard, Delacroix en peignait une lui aussi.

Mais Ingres connaissait lui-même le « sujet
» que Boucher a peint en plusieurs versions, dont celle-ci réalisée
vers 1750 et intitulée L’Odalisque brune.
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L'Odalisque de
Wesley Triggs. |
L'Odalisque de
Harold Turk. |
Même des artistes contemporains comme l’artistes
irlandais Wesley Triggs ou le peintre Harold Turk de Grand Rapids, Michigan,
peignent des odalisques qui s’inspirent de celles des siècles
passés.
On voit donc les imagistes se libérer petit à petit des
clichés traditionnels auxquels ils se raccrochaient quand il s’agissait
de représenter la femme mais il faut reconnaître que la tradition
influence continuellement la représentation imagique.
Pouvez-vous repérer des exemples
actuels de représentations qui se raccrochent à «
la tradition » sans que les auteurs ne s'en rendent compte ? Oui ?
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