Examinons comment le niveau syntaxique
élémentaire participe à la signification. Il y participe
à un double titre. D’abord, les variables graphémiques elles-mêmes
sont porteuses de signifié in se; elles sont dotées d’une
personnalité propre qui déteint même sur la graphie la plus
rudimentaire. Ensuite, certaines organisations syntaxiques particulières
insufflent un sens obligé à certaines organisations iconémiques.
Nous avons examiné plus haut la nature des éléments premiers
qui constituent les graphies. Voyons maintenant les qualités que les
variables graphémiques peuvent transmettre à une graphie. On se
rappelle quelles sont les familles graphémiques: la taille, la valeur,
le grain, la couleur, l’orientation et la forme. Voyons quelle est la
personnalité de chaque famille, quel rôle elles peuvent jouer dans
la prise de signification d’une graphie ou d’un iconème.
La taille
La taille se définit comme l’espace qu’occupe une graphie.
La taille d’un iconème dans une image n’est pas le résultat
d’un état de fait absolu; elle est toujours tributaire du cadre
au moins, et généralement des autres iconèmes coprésents
dans l’image. Pour déterminer la taille d’un iconème,
il faut recourir aux notions d’échelle. Si un objet peut être
qualifié de grand, c’est parce qu’on l’estime par rapport
à d’autres qui apparaissent petits par comparaison. Ainsi, un “petit”
rectangle est petit parce qu’on aperçoit un ou des rectangles plus
grands dans l’image; ou parce qu’on imagine, à partir d’autres
indices imagiques visibles dans l’image, que le rectangle présent
est petit par rapport à un rectangle “normal”. En effet,
si l’iconème de comparaison est présent, la comparaison
est actuelle; s’il est absent, elle est virtuelle. Si donc le ou les iconèmes
de comparaison sont absents de l’image, la comparaison est habituellement
établie en recourant mentalement à un tiers iconème qui
a des liens paradigmatiques de taille avec l’iconème à évaluer.
Ce tiers iconème peut faire basculer l’évaluation
préalablement établie... surtout s’il est présent
dans l’image. Un iconème qui était précédemment
considéré comme “petit” deviendra subitement “grand”
(ou vice-versa). Utiliser une main humaine comme iconème de référence
pour permettre au regardeur de se faire une idée de la taille d’un
premier iconème peut mener à des aberrations; la main doit être
choisie avec minutie. Mais bien sûr, il existe un point de comparaison
toujours présent: c’est le cadre lui-même qui délimite
par sa nature une surface de référence. Et la taille des iconèmes
accumulés sera toujours faite par rapport à cette surface.
Mais on peut affirmer que le point de comparaison le plus constant
est le corps humain lui-même. Dans la nature, on estime toujours la taille
des objets par rapport à son propre corps. Le corps humain a servi à
établir les normes du Modulor et de l’Eurythmie; de même
sert-il à évaluer la taille d’un objet présent dans
une image. C’est pourquoi, si on veut d’établir la taille
d’un iconème inconnu, il est souvent utile d’ajouter dans
une image un humain ou une partie du corps (une main par exemple).
Dans la perception directe, cette échelle est automatiquement prise en
compte; chacun établit la taille d’un objet par rapport à
son propre corps. Dans une image, la présence d’au moins un iconème
connu est nécessaire.
La valeur
La valeur réfère à un rapport; celui d’une graphie
sur un fond, d’une plage par rapport à une autre. Les contours
des objets, qui sont représentés par un trait dans un dessin-ligne,
sont produits par des césures dans les valeurs perçues. C’est
donc une famille graphémique utilisée pour représenter
ce qui souvent dans le réel est d’une autre nature (changement
de couleur, basculement des plans, par exemple). Les moyens de l’écriture
imagique sont relativement rudimentaires; ils sont schématiques par rapport
à la fourchette large et subtile dont dispose la nature.
Prenons la réflectance des écarts dans la perception
directe: elle peut varier de 1 à 100,000 tandis que celle d’un
support est immensément moindre. Déribéré (1968)
a établi une table des luminances pour diverses surfaces exposées
à la lumière du jour:
_________________________________________________________________ Luminance exprimée en blondels (*)
_________________________________________________________________
Tronc d’arbre à l’ombre 150.
Herbe verte à l’ombre 600.
Feuillage ensoleillé 3,200.
Paysage ensoleillé 7,000.
Ciel clair à l’horizon 9,000.
Ciel clair près du soleil 100,000.
_________________________________________________________________
(*): Le blondel vaut 1/10 de millilambert - le lambert étant une
réflectance de 1 lumen par cm carré.
_________________________________________________________________
Ainsi, les hachures du dessin, les tons des pigments ou la réaction
du nitrate d’argent sont donc nécessairement des transpositions
imparfaites du réel. Du noir au blanc par exemple, l’échelle
distinctive utilisée dans les arts graphiques ne fait état que
de treize tons (l’échelle des gris Kodak en a dix). Dans les écoles
d’arts visuels, on a fait réaliser aux étudiants une échelle
de gris; un bon étudiant ne réussit à restituer que trente
tons distincts. Au-delà, c’est la confusion. Heureusement que l’adjonction
de la valeur à d’autres éléments graphémiques
(qui eux aussi peuvent varier pour un certain nombre de degrés) permet
de produire une infinité d’effets de valeurs. L’utilisation
des valeurs est indispensable pour créer la troisième dimension.
Pour les solides qui n’ont pas de plans parallèles et qui ne peuvent
donc pas être structurés vers un point de fuite, les règles
de la projection géométrique ne sont plus applicables (c’est
le cas de la sphère). Seuls les changements de valeur permettent de suggérer
la troisième dimension.
La valeur est nécessaire pour exprimer finement le volume.
Le grain suffit mais sans la valeur, on se retrouve avec une image d'un
style particulier exclusivement constituée d'aplats.
La valeur est une des variables les plus importantes pour suggérer
le réel. On s’accommode facilement d’une transposition, même
grossière, qui respecte les variations de valeurs (comme en photographie
noir & blanc ou en dessin à l’estompe). Cela est sans doute
dû au fait qu’une grande part de l’information nécessaire
pour la survie parvient de la vision périphérique qui comme on
le sait, est essentiellement en noir & blanc.
Le grain
Le grain désigne la grosseur relative des graphies qui couvrent une surface.
On dit du grain qu’il est fin ou grossier selon le nombre de graphies
pour une surface donnée (disons, au cm2). Le grain sert essentiellement
à simuler la texture d’un référent et à suggérer
son éloignement relatif dans le champ. Le grand spécialiste américain
Ulric Neisser (1968) croit même que c’est la source principale de
l’illusion perspective. Pour simuler la texture, le grain peut faire appel
à plusieurs ressources: le point, la ligne, la tache, éventuellement
un iconème dont la répétition simulera la troisième
dimension. En effet, le grain dont nous parlons ici n’est ni le grain
photographique produit par les sels photosensibles, ni le grain qui serait produit
par une juxtaposition de points comme dans la simili-gravure. Toute répétition
formelle sur une surface produit un grain. Neisser (1968) décrit ainsi
le grain auquel nous faisons référence ici: “Le monde dans
lequel nous évoluons habituellement est surtout constitué de surfaces,
d’angles et de relations. Cela produit des conséquences significatives
pour ‘l’input’ visuel’. Une de ces conséquences
(la seule que nous allons examiner ici), c’est de donner au champ visuel
une microstructure.
C'est le grain créé par la grosseur relative
des ces taches blanches pour les marguerites ou grises pour les cailloux
qui suggère la profondeur dans cette image. Source
: www.gitedechasteuil.com/ doc/french/gallery.htm
Un grain de peau grossier ou fin…
La plupart des surfaces ont un grain, comme le grain du bois, le
petit coin d’herbe dans un champ, ou le tissage d’une pièce
de tissu. Ces grains structurent la lumière qui rencontre l'oeil, de
façon à apporter l’information essentielle sur l’ensemble
des objets environnants. En accord avec les principes de perspective, les unités
de grain des surfaces plus lointaines sont représentées plus proches
les unes des autres sur la rétine, que les unités de grains des
surfaces plus rapprochées. De même, la microstructure d’une
surface qui est en biais, par rapport à l’observateur, est représentée
sur la rétine comme une échelle de densité, une échelle
qui apporte l’information sur l’orientation de la surface.”
Les tenants de “l’optique écologique” s’accordent
pour dire que le grain constitue l’indice principal qui permet de reconstituer
la dimension de profondeur dans la perception directe. Il n’est donc pas
étonnant que le grain joue un si grand rôle pour suggérer
la troisième dimension dans l’image.
Par ailleurs, chaque objet est doté d’une texture particulière
que le grain imagique sert à simuler. L’écorce, la peau,
le verre, le velours, chaque référent a sa granularité
propre que le grain imagique s’efforce de restituer. En ce cas, l’habileté
de l’imagiste consiste à savoir faire oublier le grain du support
(toile, papier, etc.) et de la matière traceuse (sels photosensibles,
peinture, crayon, etc.) au profit de la texture du référent.
La couleur
Pour la transposition imagique, la couleur est une variable beaucoup moins importante
que la plupart des profanes le croient. Comme le dit Dondis (1973): “Alors
que la valeur est une question de survie et qu’elle est essentielle à
l’organisme humain, la couleur est reliée aux émotions.
On peut considérer la couleur comme le crémage sur le gâteau,
riche et d’une certaine manière utile, mais pas absolument nécessaire
quand on crée des messages visuels”. Mais ce n’est pas tout
à fait réaliste de penser ainsi car l’aspect émotif
est lui aussi un aspect essentiel de la communication. C’est ainsi que
depuis longtemps on a cherché à répertorier leurs valeurs
sémantiques respectives. L’ingénieur et spécialiste
français Maurice Déribéré (1968) a étudié
extensivement la question et nous a livré l’essentiel de ses conclusions
dans un diagramme synthétique. Nous nous en sommes inspirés largement
pour mettre au point le tableau synthétique de la page suivante.
On connaît aussi les préférences individuelles pour les
couleurs. Bien sûr, il existe des variations de goût dues à
des facteurs de milieu, d’éducation, d’instruction ou d’âge.
Malgré cela, le bleu semble la couleur préférée
universelle, surtout si c’est un bleu profond et saturé comme le
bleu officiel du gouvernement du Québec. Toutefois, il semble que jusqu’à
huit ans, ce soit le rouge qui ait la préférence, tel que l’a
démontré Holden (1900) et d’autres chromatologues par la
suite. Mais les résultats peuvent être fort différents selon
qu’on tente de faire ressortir les préférences d’une
manière spontanée ou rationnelle, ou qu’on fasse choisir
des couleurs abstraites sur des cartons qui portent des noms de couleurs, ou
des couleurs concrètes sur des cartons colorés en diverses teintes.
Le résultat est encore différent si l’on fait choisir des
objets selon que l’interviewé doive les payer ou qu’ils lui
soient offerts en cadeau, etc. Dans le cas d’un nom de couleur, même
les enfants choisissent alors le bleu; comme si la suggestion était plus
forte quand l’œil n’est plus stimulé par l’agressivité
physique du rouge (Wingh, 1909). Eysenk (1941) a fait le sommaire des recherches
faites par 40 statisticiens dans des situations similaires sur 21,000 sujets
dans divers pays; il conclut encore que l’ordre des préférences
est 1° le bleu; 2° le rouge; 3° le vert; puis le violet, l’orangé
et le jaune. On constate que les conclusions sont à peu de choses près
unanimes: la couleur préférée est le bleu suivi du vert
quand on pondère les résultats avec le nombre de ceux qui rejettent
le rouge.
Déribéré (1969), qui a fait des recherches suivies en ce
domaine, a fait un référendum auprès de 1,000 personnes,
en leur demandant de classer par ordre les couleurs qu’elles préféraient
et celles qu’elles détestaient. Il arrive aux conclusions suivantes
qui différent légèrement de celles d’Eysenk: bleu,
vert, rouge, orange, jaune, violet.
La couleur ne change pas la dénotation d'un iconème :
vert ou rouge, un voilier est un voilier…
…mais elle en change la connotation.
Si on examine les choix par sexe, on découvre que chez les
femmes, le rouge vient immédiatement après le bleu alors que chez
les hommes, c’est le vert qui vient après le bleu.
De manière à vérifier s’il y avait une différence
entre les choix réalisés dans l’abstrait (les couleurs choisies
pour elles-mêmes) et les préférences pour des objets d’une
couleur donnée, Cossette & Potvin (1973) ont réalisé
une recherche. Deux produits ont été choisis comme base d’évaluation:
le bungalow de banlieue et l’automobile. Deux panoplies ont été
réalisées dans une série de huit couleurs (les trois couleurs
primaires, les trois couleurs secondaires, le blanc, le noir et le gris). Chaque
panoplie a été présentée à un petit échantillon.
On se rend compte que le blanc est encore la couleur préférée,
suivie d’assez près du bleu et du vert, ce qui confirme à
peu près toutes les enquêtes précédentes; de la même
façon que les couleurs les moins choisies furent le violet et le jaune.
Toutefois, certains faits surprenants sont ressortis: bien que les femmes préfèrent
le rouge pour une habitation dans 20% des cas, aucune n’a choisi cette
couleur pour une automobile. De même, si les hommes préfèrent
une auto bleue ou verte (44% des hommes ont choisi une de ces deux couleurs),
ils choisissent le blanc pour une maison dans 49% des cas.
Cela dit, un critère d’importance autre que celui du goût
personnel intervient dans le choix des couleurs. C’est celui de leur visibilité.
Les couleurs préférées, c’est une chose, leur visibilité/
lisibilité en est une autre. Plusieurs méthodes ont servi à
établir la qualité relative des combinaisons de deux couleurs:
la distance d’exposition minimale pour qu’une paire soit perçue
ou la vitesse de lecture d’une paire donnée, par exemple. Si on
résume les résultats de plusieurs recherches selon la méthode
de la distance (Summer, 1932, Prestus et coll., 1932, Luckiesh & Moss, 1938)
on obtient par ordre d’efficacité décroissante les couples
suivants:
Par contre, les recherches de type tachytoscopique (Nyake et coll.,
1930) ont trouvé que la plus grande perceptibilité était
noir/vert, noir/jaune, noir/blanc et blanc/noir. Les spécialistes de
la lisibilité typographique, Peterson & Tinker (1940), ont fait lire
à 850 sujets des combinaisons de couleurs différentes pour trouver
les résultats suivants par ordre décroissant de vitesse de lecture:
___________________________________________ Couple Différence en %. par rapport à noir/blanc
___________________________________________
noir/blanc (norme de comparaison) 0.0
vert/blanc - 3.0
bleu/blanc - 3.4
noir/jaune - 3.8
rouge/jaune - 4.8
___________________________________________
rouge/blanc - 8.9
vert/rouge - 10.6
orange/noir - 13.5
orange/blanc - 20.9
rouge/vert - 39.5
noir/violet - 81.5
___________________________________________
La couleur est déterminée, comme on l’a vu plus
haut, par sa chromoleucie. Elle s’exprime en faisant varier la teinte,
la saturation ou la luminosité d’un point, d’une ligne ou
d’une surface. On dit alors qu’elle est vive, pâle, profonde
ou rabattue; on peut également la désigner par une appellation
caractéristique. C’est ce que propose Déribéré
(1980) en proposant des appellations utilitaires pour les 28 couleurs les plus
facilement identifiables du diagramme trichromatique: Dans les rouges: grenat,
carmin, rouge, vermillon, lilas, rose, saumon; dans les jaunes: orange, ocre,
jaune, citron, mousse, olive, kaki, beige; dans les bleus: mauve, pourpre, violet,
indigo, bleu, saphir, turquoise, émeraude, vert, glauque, prune, marine,
réséda. On remarque que dans la nomenclature populaire, les bleus
semblent plus facile à discriminer que les rouges (puisque les mots d’emploi
courant pour les nommer sont effectivement plus nombreux); c’est ce que
révéle en effet les courbes de sensibilité respectives
du bleu et du rouge.
L’orientation
L’orientation caractérise la direction des lignes par rapport au
cadre. C’est donc un concept complexe car d’une part, notre système
bio-physiologique tend constamment à rétablir son assiette en
se maintenant à la verticale par rapport à la gravité terrestre
et d’autre part, notre système psycho-perceptif tend à considérer
l’image comme une unité autonome ayant sa verticalité propre.
Mais c’est à l’intérieur du cadre que les qualités
sémantiques de l’orientation se font sentir le plus fortement.
Le plan de projection a des limites finies, celles qui donnent son cadre à
l’image. L’orientation des lignes à l’intérieur
de ce cadre suggère des états affectifs issus très probablement
de l’expérience. En effet, en perception directe, tout événement
vécu suscite un complexe ensemble de sentiments. Un événement
similaire représenté dans une image est susceptible de faire surgir
chez un regardeur des sentiments analogues. C’est ainsi que la surface
horizontale d’un lac tranquille, ou l’oblicité des hampes
de drapeaux s’avançant à contre vent, ont engrammé
dans la mémoire des images associées au sentiment dominant éprouvé
lors de la perception originale. Comme l’écrit Joly (1975): “Marcher,
dormir, chasser en lançant pierres et javelots, construire des huttes,
des trappes à animaux sont des expérimentations de la pesanteur
et de ses conséquences. S’opposer à cette force, c’est
être vertical. S’y abandonner, c’est prendre une position
horizontale. Perdre son équilibre, ressentir une instabilité,
être en train de tomber, c’est être en situation intermédiaire
ou oblique.” L’idée même d’angulation touche
une grande partie de notre univers abstrait tellement ces expériences
originelles ont marqué notre âme. L’angle droit est à
proprement parler une transcription symbolique de la vie (verticalité)
et de la mort (horizontalité). Descartes (1596-1650) reprit même
le concept de verticalité/horizontalité pour établir un
système de mesures pour les dimensions restreintes pratiquement universellement
utilisées dans les sciences aujourd’hui: celui du plan de coordonnées
x, y (et éventuellement z quand on veut transmettre de l’information
tri-dimensionnelle). Avec ce système dit des “axes orthogonaux
cartésiens”, on trouve à l’horizontale, l’axe
des abscisses (de x) et à la verticale, l’axe des ordonnées
(des y). Il est difficile d’imaginer jusqu’à quel point l’attraction
terrestre peut imposer le concept de verticalité à notre conscience.
Il suffit de plonger en scaphandre autonome pour se rendre compte que cet état
de fait est relié à la vie terrestre: on constate alors que l’apesanteur
relative estompe la notion de verticalité/ horizontalité. On peut
même imaginer qu’il faudrait complètement redéfinir
cette notion dans l’apesanteur intersidérale. L’orientation
du plan de projection lui-même par rapport à la verticale du regardeur
est extrêmement importante. Rock (1974) a fait sur la question des recherches
qui laissent songeur: même si une forme est explicite, sa reconnaissance
sera gravement diminuée si son orientation varie. Un simple portrait
de personnage connu sera difficilement identifié si visionné la
tête en bas. Une rotation de 90° seulement peut rendre une image inintelligible.
Quel pays représente cette carte?
Vous ne savez pas?
Faites pivoter votre tête sur la gauche pour la regarder (comme
si vous faisiez pivoter la carte d'un quart de tour vers la droite).
Une forme familière en perd ses aspects caractéristiques.
L’auteur précité rapporte certaines conclusions surprenantes.
Même en inclinant la tête pour percevoir la forme dans le bon axe,
la forme sera encore perçue par rapport à la verticale terrestre:
le cerveau corrigera cette différence produite par l’inclinaison
de la tête. Posez un carré sur sa base par rapport à un
environnement normal (sur un mur, dans un livre); pivotez la tête de 45°
pour regarder le même carré: il est devenu un losange en image
rétinienne et pourtant continue d’être perçu comme
un carré.
Cependant, cette correction angulaire de la position de la tête sera de
plus en plus difficile à rétablir à mesure que la complexité
de l’image croîtra et surtout à mesure qu’augmentera
la correction angulaire nécessaire: une correction de 180° (tête
en bas) ne permettra une reconnaissance de formes que dans 20% des cas environ.
Les associations symboliques entre les lignes d’une orientation donnée
sont universelles. Ainsi, la verticale ascendante est toujours synonyme de spiritualité,
du progrès; elle est positive. La verticale descendante est plutôt
terreuse et suggestive de régression; elle est négative. L’oblique
oscille entre ces deux pôles: elle signifie l’instabilité,
le mouvement. Kandinsky (1970) émet une opinion entière et claire
sur le sujet: “Il y a trois espèces de lignes droites, les autres
droites ne sont que des variantes. 1. La ligne droite la plus simple est la
ligne horizontale. Elle correspond dans la conception humaine à la ligne
ou à la surface sur laquelle l’homme se repose ou se meut. L’horizontale
est donc une base de soutien froide, pouvant continuer dans toutes les directions.
Le froid et le plat sont les résonances de base de cette ligne, et nous
pouvons la désigner comme la forme la plus concise de l’infinité
des possibilités de mouvements froids. 2. Extérieurement et intérieurement,
à l’opposé de cette ligne, se trouve, à l’angle
droit, la ligne verticale où le plat est remplacé par la hauteur,
donc le froid par le chaud.
Ainsi la ligne verticale est la forme la plus concise de l’infinité
des possibilités de mouvements chauds. 3. La troisième ligne droite
type est la diagonale, schématiquement vue dans un angle identique à
l’une et l’autre des lignes précédentes, ayant de
ce fait la même inclinaison vers les deux, ce qui définit sa sonorité
intérieure - union à parts égales de froid et de chaud.
Donc la forme la plus concise de l’infinité des possibilités
de mouvements froids-chauds.” Affirmation péremptoire mais fondée
sur une longue expérience de l’image: Kandinsky avait près
de 60 ans quand il a écrit ses leçons. Quoiqu’il en soit,
les imagistes ont toujours considéré l’orientation comme
signifiant. C’est un matériau sémiologique à ne pas
laisser pour compte.
La forme
La forme est définie comme l’aire délimitée par un
contour. Ce sont les lignes ou les limites communes à deux plages qui
circonscrivent les formes. Comme on l’a mentionné plus haut, les
arts visuels reconnaissent habituellement qu’il existe trois formes élémentaires:
le triangle, le carré et le cercle. Sur le plan conceptuel, toutes les
autres découlent de celles-là. Et de la même manière
que les couleurs ou l’orientation ont des résonances affectives,
les formes ont une personnalité propre. On connaît l’expérience
de Kohler (1947) qui affirmait: “Quand je demande à des gens d’apparier
les mots insignifiants ‘takete’ et ‘maluma’ avec les
deux formes ci-dessous, la plupart me répondent sans hésiter.”
Les formes induisent naturellement un signifié.
Le célèbre historien de l’art et sémiologue
Ernst-H. Gombrich (1971) rapporte un jeu similaire: “C’est le professeur
Roman Jakobson qui me fit un jour remarquer que la synesthésie posait
avant tout un problème de rapports. Un petit jeu de salon me servit alors
à mettre cette suggestion à l’épreuve. Il s’agissait
d’utiliser un moyen d’expression, le plus simple qui se puisse imaginer,
un langage qui ne comporterait que deux mots: nous les appellerons, si vous
voulez bien, ping et pong. Supposons que nous ne disposons que de ces deux termes
pour désigner un chat et un éléphant: lequel serait ping
et lequel serait pong? Je crois que la réponse est claire. Et si nous
voulions nommer une soupe chaude et une crème glacée ? Pour moi
tout au moins, la soupe serait pong et la glace ping. Ou encore Rembrandt et
Watteau ? En ce cas, c’est Rembrandt sûrement qui serait pong et
Watteau ping.
Je ne prétends pas que ce système fonctionne toujours,
ou que deux termes puissent suffire à une première définition
de tous les rapports. Le classement du jour et de la nuit, de l’homme
et de la femme, pourra fort bien différer selon les personnes interrogées;
mais peut-être pourrait-on obtenir une réponse unanime en posant
la question d’une autre manière: de jolies filles seront ping et
des matrones pong. La réponse pourra dépendre d’un certain
ordre de féminité auquel songe plus particulièrement notre
interlocuteur: comme la nuit peut être pong sous son aspect maternel et
protecteur: tandis que, pour d’autres, son apparence froide, saisissante,
menaçante, sera ping.” Nous nous sommes nous-mêmes amusés
à expérimenter de telles associations. Les assonnances cric, crac
et croc étaient, il y a quelques années, bien ancrées dans
l’esprit des jeunes Québécois car c’était le
nom de trois lutins publicisés par les céréales Kellogg,
eux-mêmes personnification des pétillements-craquements produits
par les grains de riz grillés au contact du lait. Nous avons présenté
sur une planche le dessin contour des trois formes élémentaires
en demandant aux sujets: quelle forme s’appelle Cric ? Laquelle s’appelle
Crac ? Et laquelle Croc ? Pour pratiquement tous les sujets, c’est le
triangle qui est Cric, le carré qui est Crac et le cercle qui est Croc.
Qu’est-ce à dire ? Il semble que, par un effet de synesthésie,
il se produise un mariage spontané entre les différents concepts
spatiaux -en ce qui nous concerne ici, les variables graphémiques- et
l’univers affectif des individus. Boisvert & Cossette (1978) ont démontré
qu’une simple variation graphémique dans des images qui autrement
sont identiques quant à leur contenu iconémique, en changeait
la valeur sémantique; plus loin, nous ferons état de cette recherche
de manière plus détaillée. Kandinsky (1970) assure de l’existence
d’associations synesthésiques ligne/couleur/forme en passant par
un raisonnement implicite et obscur: l’horizontale est bleue, la verticale
est jaune et l’oblique est rouge; le triangle est jaune, le carré
est rouge et le cercle est bleu. Cela est vite dit. Peut-être y a-t-il
un fondement à ces affirmations mais on ne connaît pas de recherche
qui ait démontré cela sans l’ombre d’un doute.
Par ailleurs, le behavioriste Robert-L. Fantz (1961) a voulu démontrer
à sa façon l’influence des formes sur les comportements...
des poulets. Il a laissé picorer 112 poulets sur des objets de formes
diverses, des plus rondes aux plus aiguës; il a découvert que, pendant
une période de quarante minutes, la sphère recevait plus de mille
coups de bec alors que la pyramide triangulaire n’en recevait qu’une
centaine. Les poulets ne sont donc pas seulement motivés par la faim;
ils sont attirés par la forme des contenants. Cela voudrait-il dire que
les codes génétiques ou les structures biologiques prédéterminent
les comportements et, le cas échéant, les attitudes, les goûts,
etc. par rapport à certaines formes? C’est en tout cas une éventualité
à ne pas sous-estimer dans l’utilisation du vocabulaire formel
en iconique (même si l’on ne s’adresse pas à des poulets!).
Il est en tout cas évident que les associations formelles
ont une portée quasi universelle. Notons par ailleurs que ces six types
de variations graphémique n’ont pas tous la même capacité
sémantique et ne répondent pas tous également aux caractéristiques
d’une pensée scientifique graphique. Quelques-uns
peuvent exprimer plusieurs réalités relatives à la pensée
logique, d’autres sont passablement malhabiles à le faire. Bertin
(1967) a étudié la question en profondeur et mis au point un langage
graphique monosémique en vue de réaliser les cartes, diagrammes
et réseaux. Ses conclusions sont bonnes à retenir car l’image
fonctionnelle utilise les mêmes variables, quoique la méthode et
les fins de la graphique sont différentes de celles du graphisme.
LA PENSÉE SCIENTIFIQUE GRAPHIQUE
Comme l’affirme Thonnard (1950) dans une phrase lapidaire: “Penser,
c’est construire la science”. Pour y parvenir, il faut passer
par quatre étapes: analyser, c’est-à-dire distinguer
les éléments les uns des autres; comparer, c’est-à-dire
établir les rapports de similitude et de différence entre
deux éléments; synthétiser, c’est-à-dire
reconstruire le réel à partir d’une compréhension
personnelle où sont mis en place les rapports de contraste, de
complémentarité, d’affinité, de causalité,
de coordination, de subordination, etc.; étaler la structure fondamentale,
c’est-à-dire classifier les éléments (cela
consiste tout simplement à connaître l’objet d’étude,
ce qui est la science même). Comme l’écrit Thonnard,
“C’est le rôle en effet, de la démonstration
scientifique au sens strict, non seulement de relier la nouvelle vérité
aux précédentes, mais d’en indiquer la raison d’être
pleinement explicative, de façon à la mettre précisément
à sa place dans la synthèse.” C’est à
partir de ces prémisses que Bertin (1967) voit quatre qualités
prédicatives que peut communiquer une variable visuelle, qui sont
celles d’être:
- sélective: on peut alors la repérer visuellement en la
distinguant spontanément des autres;
- associative: on peut alors la regrouper visuellement avec d’autres
à partir de caractéristiques communes évidentes;
- ordonnancielle: on peut en déduire une relation d’enchaînement
séquentiel d’ordre qualitatif entre les éléments
coprésents;
- quantificatrice: on peut établir un ordre séquentiel rigide
basé sur la nature -nombrable- des éléments coprésents.
Mentionnons qu’il n’y a que quatre signifiés
monosémiques nécessaires à l’iconique en général
et à la graphique en particulier (voir plus loin, la section sur la graphique).
Le premier, c’est l’association: pouvoir relier entre elles les
graphies ayant des caractéristiques communes. Le deuxième, c’est
son corollaire, la sélectivité: pouvoir faciliter la distinction
entre graphies différentes par certains aspects de leur nature. Le troisième,
c’est l’ordonnancement: pouvoir disposer les graphies en un ordre
logiquement défendable. Enfin, le quatrième, c’est la quantification:
pouvoir représenter de manière univoque une quantité par
rapport à une autre.
Chaque famille graphémique est plus ou moins habilitée
à traduire ces quatre signifiés types. L’auteur conclut
que le pouvoir sélectif est possible à la taille, à la
valeur, au grain, à la couleur et à l’orientation (sauf
si ce sont des surfaces qui sont caractérisées par l’orientation
graphémique). Le pouvoir associatif appartient au grain, à la
couleur, à l’orientation et à la forme. La perception ordonnancielle
n’est possible qu’au grain, à la valeur et à la taille.
Et seule la variation de taille peut communiquer une information quantitative.
On tente souvent de détruire l’argument selon lequel les images
sont des messages doublement articulés. On s’émerveille
sur le système alphabétique occidental et on jette un œil
méprisant sur “l’inefficace” système idéographique
chinois. Celui-ci ne disposerait pas de signes élémentaires combinables
à l’infini pour former des unités significatives; il serait
davantage constitué d’un grand nombre d’idéogrammes
tous différents. En apparence ! Morrison (1965) fait remarquer: “L’érudit
chinois lui-même consulte un dictionnaire des radicaux, disposés
selon le nombre de traits dans le caractère. Les traits sont son alphabet.
L’objection demeure toujours car la variété de l’emplacement
et de la forme des traits excède de loin le nombre de lettres dans l’alphabet
le plus riche. Et pourtant elle est limitée. Quelques traits en largeur,
quelques tournants aux extrémités, quelques traits en longueur,
et le reste est placement. Mais le placement est lui-même limité.
En principe, on imagine qu’il y a un choix infini de l’endroit où
commencer ou incliner le trait à l’intérieur du carré
imaginaire qui limite chaque caractère. Il n’en est naturellement
pas ainsi: un choix parmi une douzaine de positions, verticalement ou horizontalement,
suffira amplement.” Et, poussant son raisonnement à l’extrême
que toute image, et tout élément de connaissance sont exprimables
par une série algorithmique, Moles (1981) fait remarquer que “le
Japon a développé systématiquement toute une série
de simplifications, basées toutes plus ou moins sur une analyse structurale
des signes et leur réduction à des graphèmes. En voici
une tentative récente dans laquelle tout l’ensemble des caractères
est réduit à un nombre minimal de douze graphèmes qui par
combinaison donnent lieu à des caractères.”
Pour nous, cette structuration hiérarchique de l’image
est de toute évidence une réalité. Mais cela ne rend pas
le problème aussi simple que cela pourrait paraître. Ces deux niveaux
structurels ne sont pas coupés du reste de la communication... qui peut
donc ainsi former un nouvel étage de prise de signification en direction
de la “signification totale”. Mais celle-ci n’existe que dans
la complexité non-scientifique du vécu. Le célèbre
romancier et essayiste hongro-britannique Arthur Kœstler (1968) avait déjà
soulevé la question de manière imaginée: “Où
chercher enfin les atomes du langage ? Dans le phonème /e/ ? Dans le
diagramme /en/ ? Dans le morphème /men/ ? Dans le mot /mention/? Ou dans
le groupe ‘mention honorable’ ? Chacune de ces entités a
deux aspects: c’est un tout par rapport à ses constituants, et
en même temps c’est une partie de la totalité plus compréhensive
du niveau hiérarchique suivant. Partie et tout, c’est une sous-totalité.
Ceci est caractéristique de tous les systèmes hiérarchiques;
nous verrons qu’ils ne sont pas des agrégats de particules élémentaires,
mais des composés de sous-totalités se ramifiant en sous-sous-totalités
et ainsi de suite.” Cela est vrai aussi pour l’image. Nous avions
déjà présenté cela quand nous écrivions (Cossette,
1974) que l’image n’avait pas deux mais trois dimensions (le codage
rhétorique étant la troisième), puis une quatrième
dimension, la dimension temporelle. Nous examinons ailleurs les interconnexions
entre ces deux dernières dimensions et la structure signifiante propre
de l’image. A la suite des remarques que nous venons de faire, nous proposons
le schéma suivant qui “fait image” en matérialisant
cette quadridimensionnalité de l’image fonctionnelle.
Les six familles graphémiques englobent donc tous les
graphèmes virtuels de l’alphabet iconique. Mais, ils ne constituent
qu’un alphabet et, comme pour l’alphabet phonétique, les
graphèmes ne signifient rien en eux-mêmes; ils ne font que participer
à la fabrication des unités significatives: les iconèmes.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 397 à 412 (cet ouvrage est épuisé)