La sémiologie est précisément
cette «science qui étudie les systèmes de signes»,
dit Le Petit Robert. Cette discipline tire ses origines
du XVIIe siècle, à l'époque où toute la compréhension
du monde était remise en question en fonction d'un nouveau postulat:
le rationalisme. On peut identifier trois «pères fondateurs»
de la sémiologie (encore appelée «sémiotique»):
le britannique Locke, l'américain Peirce et le suisse de Saussure. Le
médecin philosophe anglais John Locke (1632-1704) publie en 1690 son
Essay Concerning Human Understanding; il met de l'avant
l'idée que l'expérience (empirisme) est plus importante que la
modélisation a priori (cartésianisme) et propose par là
les moyens d'accéder à la connaissance de la vérité
par des moyens différents de ceux que propose son «adversaire»
et éminent prédécesseur, le philosophe et savant français
René Descartes (1596-1650). Au chapitre 21 de son livre, Locke propose
ses vues sur la division des sciences en trois catégories: a) la physique
ou philosophie naturelle; b) la pratique (la morale); c) la sémiotique
ou connaissance des signes (la logique). Il considère la sémiotique
comme mode de renouvellement de la logique toute entière.
Les
codes logiques, esthétiques ou sociaux, utilisent des signes explicites
ou tacites. Beaucoup de ces signes sont décodés inconsciemment
à travers un dédale de subtilités. Il en va ainsi
des mimiques. Le psychologue Dacher Keltner de l’Université
de Berkeley a montré que le sourire est de deux types : le sourire
de commande, poli, social, qu’il appelle « le sourire PanAm
» et le sourire de vraie joie qu’il appelle « le sourire
de Duchenne » (du nom d’un physiologiste français du
18e siècle).
À gauche, ce jeune homme affiche un sourire volontaire. À
droite, il affiche un sourire de vraie joie : le muscle orbicularis
oculi travaille, relève les joues et fait disparaître
les poches sous les yeux.
Chacun est capable de décoder la nature du sourire qu'on lui présente. Source
:Time Magazine, January 17, 2005. Page 59.
Voici ce qu'il en dit: «Son emploi consiste à
considérer la nature des signes dont l'Esprit se sert pour entendre les
choses, ou pour communiquer la connaissance aux autres. Car puisque entre les
choses que l'esprit contemple, il n'y en a aucune, excepté lui-même,
qui soit présente à l'entendement, il est nécessaire que
quelque chose se présente à lui comme signe ou représentation
de la chose qu'il considère, et ce sont les idées. Mais parce
que la scène des idées qui constitue les pensées d'un Homme,
ne peut pas paraître immédiatement à la vue d'un autre Homme,
ni être conservée ailleurs que dans la mémoire, qui n'est
pas un réservoir fort affairé, nous avons besoin de signes de
nos idées pour pouvoir nous entre-communiquer nos pensées aussi
bien que pour les enregistrer pour notre propre usage.
Les signes que les Hommes ont trouvés les plus commodes,
et ce dont ils ont fait par conséquent un usage plus général,
ce sont les sons articulés. C'est pourquoi la considération des
Idées & des Mots, autant qu'ils sont les grands instruments de la connaissance,
sont une partie assez importante de leurs contemplations, s'ils veulent envisager
la Connaissance Humaine dans toute son étendue. Et peut-être que
si l'on considérait délicatement et avec tout le soin possible
cette dernière espèce de Science qui roule sur les Idées
& les Mots, elle produirait une Logique et une Critique différentes de
celles qu'on a vues jusqu'à présent.»
Source : www.pikehistory.org/ peirce.htm
Le philosophe américain Charles-Sanders
Peirce (1839-1914) réfléchit à la même question
200 ans plus tard et expose ses idées dans ses Collected
Papers qui furent publiés longtemps seulement après sa
mort (à partir de 1930). Peirce y milite en faveur du «pragmatisme»
où les idées exprimées doivent l'être seulement si
elles sont le fruit de l'expérience et en vue de gouverner nos actes.
Il propose à son tour une division des sciences narratives en trois branches:
a) l'esthétique; b) l'éthique; c) la logique. Et l'auteur s'attarde
à s'expliquer sur ce qu'il entend par «logique»: «Comme
la logique s'exprime par le moyen des signes, on peut considérer la logique
comme la science des lois générales des signes.»
Et plus loin, il explicite davantage: «Dans son sens
large, c'est la science des lois nécessaires à la pensée,
ou encore mieux (vu qu'elle fonctionne toujours au moyen de signes), c'est une
sémiotique générale, qui considère non seulement
la vérité mais aussi les conditions générales qui
font que les signes sont des signes (ce que Duns Scotus appelle 'grammaire spéculative'),
de même que les lois de l'évolution de la pensée qui, comme
cela coïncide avec l'étude des conditions nécessaires à
la transmission du sens d'esprit à esprit par des signes, et d'un état
d'esprit à un autre, fait qu'on doit, prenant avantage d'une vieille
association de termes, l'appeler 'rhétorique spéculative' mais
que je m'empêche d'appeler inadéquatement «logique objective»
car cela transmettrait l'idée juste que cela équivaut à
la logique de Hegel.» Et plus loin, il ajoute encore: «La logique,
dans son sens général, c'est, comme j'espère l'avoir montré,
seulement un autre nom pour 'sémiotique', la doctrine quasi-nécessaire
ou formelle des signes.» Cela est suffisant pour que les gens de l'art
considèrent Peirce comme le père de la sémiotique moderne.
Mais à peu près à la même époque,
un linguiste suisse, Ferdinand de Saussure (1857-1913), s'intéressait
aussi aux codes. Son Cours de linguistique générale
fut reconstitué et publié en 1916 par un de ses élèves
genevois, Charles Bally. Tout linguiste qu'il fut, Saussure comprit rapidement
que la langue, comme tous les autres codes sociaux, devait être étudiée
de l'intérieur, en tant que système structurel. Voici ce qu'il
en disait: «La langue est un système de signes exprimant des idées,
et par là, comparable à l'écriture, à l'alphabet
des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse, aux signaux
militaires, etc. Elle est seulement le plus important de ces signes. On peut
donc concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la
vie sociale; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent
de la psychologie générale; nous la nommerons sémiologie
(du grec semeion, 'signe'). Elle nous apprendrait en
quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. Puisqu'elle n'existe
pas encore, on ne peut dire ce qu'elle sera; mais elle a droit à l'existence,
sa place est déterminée d'avance.
La linguistique n'est qu'une partie de cette science générale,
les lois que découvrira la sémiologie seront applicables à
la linguistique, et celle-ci se trouvera ainsi rattachée à un
domaine bien défini dans l'ensemble des faits humains.» Et plus
loin, il ajoutait: «Le signe échappe toujours en une certaine mesure
à la volonté individuelle ou sociale, c'est là son caractère
essentiel; mais c'est celui qui apparaît le moins à première
vue. Ainsi ce caractère n'apparaît bien que dans la langue, mais
il se manifeste dans les choses qu'on étudie le moins, et par contrecoup
on ne voit pas bien la nécessité ou l'utilité particulière
d'une science sémiologique.» Saussure, par là, devint le
père de la communication sociale; ses concepts et ses approches se sont
répandus dans toutes les sciences humaines et sociales: du journalisme
à l'esthétique, de la sociologie religieuse à la publicité,
de la logique aux mathématiques, de l'architecture à la linguistique.
La sémiologie insiste sur la mise en lumière
des aspects socio-structuraux des systèmes de signes contrairement à
la sémiotique qui vise davantage à préciser les relations
logiques unissant les signes aux référents. Mais dans un cas comme
dans l'autre, ce sont des sciences qui cherchent à comprendre la nature
des signes qu'emploient les hommes pour communiquer. Le sémioticien américain
Thomas-A. Sebeok s'est essayé à éclaircir l'ambiguïté
qui persiste entre sémiotique et sémiologie sans y réussir
tout à fait. Mais l'appellation même de sémiologie, tout
en gagnant du terrain sur le plan méthodologique aux Etats-Unis comme
ailleurs, perd du terrain dans le monde au profit de l'expression anglo-saxonne
«sémiotique»: «la raison du plus fort est toujours
la meilleure», comme le reconnaissait La Fontaine.
Il ne faudrait pas manquer de mentionner les noms de deux
autres chercheurs qui ont repris le flambeau: Morris et Barthes. Le philosophe
et linguiste américain Charles-W. Morris (1901-1979) a développé
et répandu les idées de Peirce. C'est lui qui insiste sur le fait
que les conditions d'utilisation des signes dans la pratique doivent largement
être prises en compte. C'est ce qu'il appelle la «pragmatique».
La pragmatique est une discipline qui est largement enseignée et étudiée
de nos jours. On se rend bien compte qu'il ne suffit pas de savoir manier logiquement
les signes pour pouvoir entrer en communication de manière efficace avec
un interlocuteur. Ce qui importe par surcroît, et par certains aspects
au premier chef, c'est de pouvoir amorcer les atomes crochus du récepteur.
Et cela, c'est mettre en pratique la pragmatique. On peut situer ce concept
par rapport à ceux de Peirce qui décelait trois approches dans
l'étude systématique des signes: a) selon que le signe est en
relation avec le référent; b) selon qu'il est en relation avec
d'autres signes; et c) selon qu'il est en relation avec le sujet. Les deux auteurs
nommaient différemment chacun de ces trois aspects:
Le
signe est en relation avec...
Peirce
Morris
a) le référent
la logique
la sémantique
b) d'autres signes
la grammaire pure
la syntagmatique
c) le sujet
la rhétorique
pure
la pragmatique
Le sémiologue allemand Max Bense (1971) résume sous
une forme schématique la nature tridimensionnelle d'un signe selon
qu'il est en relation avec: a) l'objet qu'il représente (ou référent);
b) le signifié qu'il produit (l'interprétant dit Bense à
la suite de Peirce); et c) le signifiant qu'il est (le moyen dit Bense, le
representamen disait Peirce).
Selon le type de rapport qu'un signe entretient avec son référent,
le signe sera un icone (ressemblant à l'objet), un indice (ayant une
relation de «contiguïté naturelle»)
ou un symbole (fondé sur une convention arbitraire). Selon la nature
du rôle signifiant qu'il joue, un signe est un logisigne (il agit de manière
conventionnelle), un sinsigne (qui agit de manière donnée en fonction
d'une utilisation spatio-temporelle précise), ou un qualisigne (dont
la force évocatrice est propre à lui). Enfin, selon le signifié
qu'il est capable d'évoquer, un signe sera ouvert (s'il sert seulement
à évoquer une sensation et qui n'est donc ni vrai ni faux sur
le plan logique), fermé (s'il sert à faire un énoncé
logique, ou vrai ou faux), ou complet (s'il constitue un énoncé
nécessairement vrai).
Le critique et sémiologue français Roland Barthes
(1915-1981) reprit quant à lui les idées de Saussure dans ses
«Eléments de sémiologie» (1964). Dans cet article,
l'auteur annonçait sa position en ces termes: «On sait que les
linguistes renvoient hors du langage toute communication par analogie, du 'langage'
par gestes, du moment que ces communications ne sont pas doublement articulées,
c'est-à-dire fondées en définitive sur une combinatoire
d'unités digitales, comme le sont les phonèmes. Les linguistes
ne sont pas seuls à suspecter la nature linguistique de l'image; l'opinion
commune elle aussi tient obscurément l'image pour un lieu de résistance
au sens, au nom d'une certaine idée mythique de la Vie; l'image est représentation,
c'est-à-dire en définitive résurrection, et l'on sait que
l'intelligible est réputé antipathique au vécu. Ainsi,
des deux côtés, l'analogie est sentie comme un sens pauvre: les
uns pensent que l'image est un système très rudimentaire par rapport
à la langue et les autres que la signification ne peut épuiser
la richesse ineffable de l'image.
Or, même et surtout si l'image est d'une certaine façon
limite du sens, c'est à une véritable
ontologie de la signification qu'elle permet de revenir. Comment le sens vient-il
à l'image ? Où le sens finit-il ? Et s'il finit, qu'y a-t-il au-delà
? C'est la question que l'on voudrait poser ici en soumettant l'image à
une analyse spectrale des messages qu'elle peut contenir. On se donnera au départ
une facilité considérable: on n'étudiera que l'image publicitaire.
Pourquoi ? Parce qu'en publicité, la signification de d'image est assurément
intentionnelle.» Ce fut le point de départ de l'étude sémiologique
des images fonctionnelles. Celle-ci peut englober un grand nombre de manifestations
imagiques comme l'a mentionné le sémiologue italien Umberto Eco
(1972), qui énumère: signalisations formalisées, systèmes
chromatiques, systèmes graphiques, propriétés iconiques
des graphes, vêtement, signe iconique, unités iconographiques,
publicité, bandes dessinées, systèmes de billets de banque,
cartes à jouer, rébuts, tarots, projets architecturaux, notation
chorégraphique, cartes géographiques et topographiques; et la
liste pourrait s'allonger.
Le signifié (sé) et le signifiant (sa)
d’un signe sont comme les côtés pile et face d’une
pièce de monnaie, ou comme le recto/verso d’une feuille.
On ne peut transformer l’un sans altérer l’autre.
Source : Luc Saint-Hilaire. Comment faire des images qui parlent. Les
Éditions Transcontinental. Montréal, 1996
Signifiant/signifié
Un signe, c'est donc une réalité, c'est-à-dire
quelque chose que l'on peut appréhender par l'un ou l'autre (ou plusieurs)
des cinq sens, et qui tient, dans une situation de communication, lieu et place
d'une autre réalité absente. Cette dernière, à laquelle
on réfère, est précisément appelée «référent».
Le système de signes, le plus connu et le plus utilisé consciemment
par les humains, est la langue, les mots. Mais un grand nombre d'autres codes
sont utilisés couramment. Pensons aux signaux de circulation, au langage
gestuel des sourds-muets, au Braille des aveugles ou au Bliss des handicapés
moteurs. Les images de façon générale constituent aussi
un système de communication qui permet de communiquer sur un mode synthétique,
donc plus pratique. Moles (1981) assimile les images à des «expériences
vicariales optiques.»
Mais qu'est-ce exactement qu'un code ? Mounin (1970) fait
remarquer que c'est un concept à la mode qu'il faut s'efforcer de préciser:
«L'emploi de la notion de 'code' en linguistique est récent. Whitney,
chez qui on rencontre abondamment déjà les mots système
et structure, ne l'utilise pas. Chez Sapir on ne trouve le terme que pour désigner
'le code télégraphique Morse'. Chez Bloomfield, il n'apparaît
vraisemblablement qu'une fois, pour parler des signaling-codes
qui visent sans doute la même réalité - bien que Bloomfield
parle volontiers du langage comme d'un system of speech-signal,
ou d'un complicated signaling-system, et bien qu'il
dise expressément qu'un 'system of signals as language,
can contain only a small number of signaling-units'; mais sa volonté
de tout interpréter par référence à la chaîne
parlée (uniquement en termes de distribution) et sa 'répugnance
/.../ à envisager les rapports paradigmatiques comme doués d'une
certaine réalité' suffisaient à l'écarter d'un usage
moderne du mot 'code'. Le terme est absent aussi chez Peirce en tant que notion
fondamentale quant à la théorie des signes. Il en est de même
dans les Prolégomènes de Hjemslev: il
ne figure pas à l'index des définitions, ni ne sert à la
construction d'aucune.
En fait, Saussure est le seul, parmi les pères fondateurs
de la linguistique actuelle, à s'en servir une fois, dans l'acception
même qu'il a pour nous, comme synonyme de la langue: la parole, écrit-il,
ce sont 'les combinaisons par lesquelles le sujet parlant utilise le code de
la langue en vue d'exprimer sa pensée personnelle.'» Et Mounin
continue en montrant que c'est un mot amené de l'anglais par l'entremise
de la théorie de l'information. Admettons. Il reste encore que Saussure
utilisait le mot et que Martinet l'emploie dans le titre d'un chapitre comme
synonyme évident de la langue: «Langue et parole, code et message».
On sait que la linguistique distingue ce qu'on y nomme un «fait de langue»
par rapport à «un fait de parole». La langue c'est le système
abstrait qui fait que la communication fonctionne entre individus d'une même
culture. La langue est donc un fait social. La parole, c'est l'usage que fait
un individu de la langue pour exprimer sa pensée. La parole est un fait
personnel. Mounin (1970) veut maintenir une distinction entre langue et code:
«Mais il existe entre la langue et les codes une différence fondamentale:
les conventions d'un code sont explicites, préétablies et impératives;
celles de la langue sont implicites, elles s'instituent spontanément
au cours même de la communication. L'homme a créé un code
en vue de la communication, alors que c'est dans la communication elle-même
que se crée la langue.
C'est pourquoi le code est clos et figé, il ne se
transforme qu'en vertu d'un accord explicite des usagers, alors que la langue
est ouverte, et remise en question dans chaque nouvelle parole.» Mais
cette discussion hautement théorique ne nous aide en rien en sémiologie
de l'image. Si l'iconique n'est ni une langue ni un code, c'est à tout
le moins un langage. Ce qui nous préoccupe, c'est de montrer que l'iconique,
comme maints autres moyens de communication humaine, fonctionne selon des lois
internes qu'il faut mettre en évidence. La connaissance de ces lois seule
permet à l'iconicien de communiquer efficacement en images. Et nous savons
pertinemment que leur ignorance ou leur connaissance implicite seulement ne
permet pas de mettre au point des images qui parlent. Et ces règles sont
contraignantes. Pour cette raison, nous continuerons donc de considérer
une image fonctionnelle comme un énoncé établi à
partir d'un code explicite ou tacite, alors même
que le signifié est «remis en question dans chaque nouvelle image».
CODE
Le nombre des codes qui régissent la communication
humaine est indéfini. Le linguiste et sémiologue français
Pierre Guiraud (1971) tente de faire un tableau exhaustif des divers domaines
que peut englober la sémiologie. Il propose le système classificatoire
suivant:
I-
CODES LOGIQUES (rapports homme/nature)
A-
Codes para-linguistiques
a)
Relais du langage ou simple recodage
différents
alphabets et tam-tam
codes
cryptographiques
b)
Codes autonomes
idéogrammes
chinois
hiéroglyphes
pictogrammes
c)
Codes parallèles
codes
prosodiques
codes
kinésiques
codes
proxémiques
B-
Codes pratiques
a)
Signaux
b)
Programmes
C-
Codes épistémologiques
a)
Codes scientifiques
1.
deux types de signification:
arbitraires
(notions numériques)
figurés
(géométrie, plans, schémas, graphiques)
2.
deux types de fonction:
taxonomiques
algorithmiques
(formules algébriques)
D- Les mantiques
a)
Motivés
astrologie
cartomancie
oniromancie
boule
de cristal
marc
de café
b)
Arbitraires
arithmomancie
(divination par le nombre)
paromancie
(divination par les bâtonnets)
divers
types de sorts
II-
CODES ESTHETIQUES (rapports homme/nature)
A-
Deux types de signes et messages esthétiques
a)
Rhétorique (arts de la connaissance)
b)
Poétique (arts de divertissement au sens étymologique)
B-
Les Arts
a)
les Arts (représentation de la nature et de la société
qui utilise les médias)
b)
les Littératures (arts du langage)
C-
La symbolique (représentation du monde)
La
thématique
D-
Morphologie
a)
Au théâtre
rôles
situations
b)
Dans l'uvre littéraire
catégories
fonctions
rôles
motifs
III- CODES SOCIAUX (organisation et signification de
la société)
A- Signes
a) D'identité: insignes et enseignes
armes,
pavillons, totems
uniforme
insignes,
décorations
tatouages,
maquillage, coiffure
noms,
surnoms
enseignes
marques
de fabrique
b)
De politesse
ton
de la voix
salutations
et formules de politesse
injures
kinésique
proxémique
nourriture
cadeaux
meubles
animaux
domestiques
c)
Nature
de
type motivé
par
métaphore
par
métonymie
de
type esthétique plus que logique à cause de leur nature
iconique
de
type allégorique
baise-main
B-
Codes
a) Protocole (indication de la place et la fonction de chacun dans
la société)
étiquette
salutations
titres
et formules
bonnes
manières, connaissance et respect des usages
b)
Rites (communication de groupe)
culte
religieux
culte
familial
culte
national
pactes,
traités, alliances
rites
d'initiation
rites
d'intronisation
rites
funéraires
sacres
et sacrements
fêtes
solennelles
fêtes
commémoratives
C-
Modes (manière d'être propre au groupe)
D-
Jeux (imitations de la réalité surtout sociale)
a)
Intellectuels et scientifiques
jeux
de construction manuelle
jeux
de construction verbale
devinettes
mots
croisés
b)
Pratiques et sociaux (replacent le joueur au sein d'une situation
sociale)
famille
enfant avec poupée jouant à son futur rôle de
parent
guerre
joueurs
d'échecs
joueurs
de rugby
c)
Affectifs et esthétiques
spectacles
dramatisations
Nous sommes d'accord, ce n'est qu'une expérience vicariale.
Il faut donc prendre garde: un signe n'est pas le référent. Ç'en
est qu'une représentation approximative plus utile pour la communication.
C'est pour cela que Saussure distingue deux aspects dans un signe: le signifiant
et le signifié (que Saussure représente
par les symboles Sa/Sé). Il explique: «Le signe linguistique est
donc une entité psychique à deux faces, qui peut être représentée
par la figure:
Ces deux éléments sont intimement unis et s'appellent
l'un l'autre. Que nous cherchions le sens du mot latin arbor
ou le mot par lequel le latin désigne le concept 'arbre', il est clair
que seuls les rapprochements consacrés par la langue nous apparaissent
conformes à la réalité, et nous écartons n'importe
quel autre qu'on pourrait imaginer. Cette définition pose une importante
question de terminologie. Nous appelons signe la combinaison
de concept et de l'image acoustique: mais dans l'usage courant, ce terme désigne
généralement l'image acoustique seule, par exemple un mot (arbor,
etc.). On oublie que si arbor est appelé signe,
ce n'est qu'en tant qu'il porte le concept 'arbre', de telle sorte que l'idée
de la partie sensorielle implique celle du total. L'ambiguïté disparaîtrait
si l'on désignait les trois notions ici en présence par des noms
qui s'appellent les uns les autres tout en s'opposant. Nous proposons de conserver
le mot signe pour désigner le total, et de remplacer
concept et image acoustique
respectivement par signifié et signifiant;
ces derniers termes ont l'avantage de marquer l'opposition qui les sépare
soit entre eux, soit du total dont ils font partie. Quant à signe,
si nous nous en contentons, c'est que nous ne savons par quoi le remplacer,
la langue usuelle n'en suggérant aucun autre.»
Dénotation/connotation
Le signifiant, c'est l'aspect sensible du signe, celui qui tombe
sous les sens. Le signifié, c'est la représentation mentale qu'un
individu se fait du référent au contact du signifiant. Saussure
(1972) justifie ainsi cette analyse bifide du signe: «La langue est encore
comparable à une feuille de papier: la pensée est le recto et
le son, le verso; on ne peut découper le recto sans découper en
même temps le verso; de même dans la langue, on ne saurait isoler
ni le son de la pensée, ni la pensée du son; on n'y arriverait
que par une abstraction (...).» Si bien qu'il faut retenir ce double aspect
du signe. Ce qu'on appelle signification c'est le lien
dialectique permanent unissant le signifiant et le signifié. C'est une
manière de champ sémantique produit par le signe dans l'esprit.
Au risque de frôler l'erreur, on peut dire schématiquement que
la signification, c'est, dans un message, l'information portée par un
signe. Mais cette signification même est ambivalente. Il existe une signification
dénotative, mais il existe aussi une signification connotative. La signification
mesurable objectivement, la signification intentionnelle -la signification du
dictionnaire, pourrait-on dire- c'est ce que l'on appelle la valeur de dénotation
d'un signe.
Malgré tout, les iconèmes possèdent
une signification mesurable objectivement. C’est la dénotation,
ce que l’on pourrait nommer la signification du dictionnaire. Une
tête est une tête tout comme une pomme est une pomme. La longueur
d’onde du rouge est mesurable scientifiquement, une ligne droite,
un carré ou un cercle se définissent assez bien de façon
univoque.
Cependant les signes sont aussi dotés d’attributs plus flous
et plus riches à la fois selon les personnes, les lieux et les
époques. C’est le régime de la connotation qui donne
aux iconèmes un sens toujours mouvant.
Figure 1: La dénotation, l’objet
pour ce qu’il est objectivement.
Figure 2 : La connotation, l’objet pour ce qu’il évoque
subjectivement.
Source : Luc Saint-Hilaire. Comment faire des images qui parlent. Les
Éditions Transcontinental. Montréal, 1996
Mais la plupart du temps, le signe s'engrosse de significations
extensionnelles, plus floues et plus riches à la fois. Des attributs
du référent apparaissent dans le signifié, des références
au milieu culturel, à l'idéologie dominante ou au savoir personnel
des récepteurs; c'est ce que l'on nomme les valeurs de connotation
d'un signe. Un signe est donc un outil de communication, mais un outil complexe,
difficile à maîtriser, et pour tout dire, aux effets parfois imprévus.
La communication persuasive est le lieu privilégié de la connotation,
la rhétorique elle-même est un système de connotation reconnu
comme tel. En réalité, tous les systèmes humains de communication
tendent à glisser vers le versant connotatif. Barthes (1964) nous en
prévient: «Cependant l'avenir est sans doute à une linguistique
de la connotation, car la société développe sans cesse,
à partir du système premier que lui fournit le langage humain,
des systèmes de sens seconds et cette élaboration, tantôt
affichée, tantôt masquée, rationalisée, touche de
très près à une véritable anthropologie historique.»
Mais il nous rappelle aussi que malgré ce glissement, la signification
sera toujours tributaire du niveau dénotatif: «Quelle que soit
la manière dont elle 'coiffe' le message dénoté, la connotation
ne l'épuise pas: il reste toujours du 'dénoté' (sans quoi
le discours ne serait pas possible) et les connotateurs sont toujours finalement
des signes discontinus, 'erratiques', naturalisés par le message dénoté
qui les véhicule.»
Motivation/arbitraire
Un signe est donc une réalité qu'on utilise
pour parler d'une autre réalité. Mais pourquoi est-ce telle réalité
(tel signe) qui se trouve à représenter telle autre réalité
(le référent) ? D'où vient ce lien entre un signe donné
et son référent ? Ainsi, il peut apparaître naturel au profane
qu'un objet domestique donné ait pour nom «chaise». Quelle
est donc la relation qui existe entre les sons mouillés, zézayants
et ouverts que l'on entend, et une chaise ? Entre le dessin alphabétique
formé par ces six lettres (que les linguistes appellent des «graphèmes»),
et une chaise ? Bien peu, à bien y penser. Si peu en effet que les Grecs
utilisent pour désigner le même objet un ensemble de sons bien
différents: Karekla; les Allemands: Sthul;
les Espagnols: Silla; etc. Il semble bien que le lien
entre le signe sonore et le référent soit ici passablement arbitraire.
Originellement, peut-être le lien était-il plus évident,
plus motivé disent les spécialistes. On
peut, en effet se demander jusqu'à quel point l'alphabet
est motivé.
En fait, le lien qui unit un signe à son référent
va du plus ténu au plus solide, du plus arbitraire au plus motivé.
Un signe-image, par exemple, est habituellement plus motivé, plus analogique
qu'un mot. De fait, l'image «chaise» n'est que l'analogon de son
référent. Mais l'image de Dieu ? Celle de Jésus le Christ
quand il est représenté par un poisson ? Dans ce dernier cas,
il faut savoir que le mot «poisson» en Grec (icqoV)
est l'anagramme secrète de l'affirmation en grec: Jésus-Christ
Sauveur des Hommes. En réalité, le lien qui unit un signe, tout
signe, y compris un signe-image, à son référent va de la
plus pure convention à la plus évidente analogie. On parle alors,
dans ce dernier cas, «d'analogon». Un analogon est un objet qui
possède un caractère de similitude avec un autre objet. Certains
considèrent l'image comme un analogon du réel. Ils nient même
qu'on puisse faire l'analyse sémiologique des signes iconiques; ils affirment
que, ce faisant, on ferait l'étude des objets réels eux-mêmes.
Ils sont dans l'erreur: l'image n'est qu'un reflet du réel.
Prenons l'image d'un paysage. A première vue, les valeurs
que nous donnons aux iconèmes présents dans une photographie donnée
sont semblables à celles que nous donnerions aux objets que ces iconèmes
représentent et qui seraient vus par un observateur dans une position
similaire à celle qu'avait le photographe quand il a croqué cette
image. En réalité, tout est différent. En effet, dans un
cas (l'image) nous regardons un plan statique et dans l'autre (la réalité),
nous analysons une information synesthésique cumulative continue (consciente
ou inconsciente). Là réside la différence. Dans l'image,
parce qu'élus par le photographe, les iconèmes prennent une valeur
symbolique, hyperbolique; dans la perception directe de la scène, les
objets prennent une signification beaucoup plus triviale puisque les sensations
visuelles qu'ils transmettent sont en compétition avec les sensations
de faim ou de froid que je peux avoir, avec les sons «hors cadre»
qui m'assaillent, etc. L'image mentale qui résulte de la perception directe
est bien différente de celle produite par la lecture imagique, on n'en
peut douter. En réalité, une image est plus ou moins analogique
et corollairement, plus ou moins arbitraire, selon la nature de cette image,
selon son degré d'iconicité pour reprendre une expression heureuse
du communicologue français Abraham Moles (1971).
Echelle d'iconicité
Ainsi donc pour l'image, on peut dresser une «échelle
d'iconicité» qui souligne le rapport analogique qui existe entre
un type d'image et son référent. Prenons l'image d'une vache.
L'image holographique d'une vache est présentement le signe le plus parfaitement
analogique que l'on puisse obtenir pour représenter une vache donnée.
Une photographie polychrome l'est un peu moins. Puis une illustration, même
polychrome, encore moins. Et encore moins un dessin schématique, un pictogramme,
un idéogramme, un mot-image. Sans compter les symboles abstraits convenus
ou les allusions tacitement représentatives.
L'ALPHABET EST-IL MOTIVÉ?
Les signes alphabétiques sont des graphies qui
paraissent aujourd'hui arbitraires. En effet, il semble y avoir peu d'analogie
entre un humain mâle et la graphie qui le représente:
- français: HOMME (il peut s'écrire ainsi:
homme -qui est une graphie différente déjà)
- espagnol: HOMBRE (même alphabet et similaire)
- anglais: MAN (même alphabet et pourtant combien
différent)
- grec: (alphabet différent)
- russe: (alphabet différent)
- arabe: (alphabet différent)
- chinois: (idéogramme)
- etc.
Cependant, les signes alphabétiques (et même
les signes idéographiques, comme on le verra ci-dessous) étaient
à l'origine motivés, en tout cas relativement analogiques.
Prenons notre première lettre de l'alphabet 'A' qui provient, comme
toutes ses consurs, des hiéroglyphes égyptiens. Vers
4,000 av. J.C., le 'A' s'écrivait comme ceci: parce que le 'A'
représente un son associé à Ahom
(l'aigle). A force de se répandre et conformément en cela
à la loi de simplification de Zipf (qu'on verra plus loin), la
graphie, très illustrative au début, devint de plus en plus
schématique, comme ceci:
Chez les Phéniciens du Liban actuel, vers 600 av. J.-C.,
elle était plutôt associée à Aleph
(le buf) dont elle représentait le premier son. Mais elle
évolua, car Aleph pivotait dans tous les sens comme il était
commun à l'époque avec cette écriture que l'on appelait
«boustrophédon» (qui veut dire «comme se déroulent
les sillons de la charrue»). Aleph se comporta donc comme ceci:
Les Phéniciens disposaient pour chaque son de
l'alphabet, d'une graphie évoquée par son association sonique:
Aleph: le buf; Beth: la maison; Guimel: le chameau; Daleth: la porte;
etc.
Chez les Grecs, vers 400 av. J.-C., l'association d'idée
avec la chose d'origine était déjà disparue; nous
en étions aux signes alphabétiques purs: Alpha, Beta, Gamma,
Delta, etc. Mais si la position s'est arrêtée à celle
connue, la forme n'a pu se cristalliser définitivement. La gravure
lapidaire, élevée au rang de grand art dans les uvres
monumentales de la Rome classique, instillait dans la lettre une certaine
rigidité formelle. Mais le tracé s'épanouit dans
le ductus de l'écriture manuscrite qui se répand au Moyen-Age
puis à la Renaissance. C'est ainsi que le A prit peu à peu
des formes dérivées bien connues:
Ce glissement formel fut causé par la nature
des supports utilisés, de la pierre à la tablette d'argile,
au papyrus, au parchemin, au papier et des outils que guidait la main
(ciseau, stylet, pinceau, plume). L'arrivée de la typographie pétrifia
quelques-unes de ces formes.
A: la majuscule inspirée des inscriptions lapidaires
romaines.
a: la minuscule (parfois: a)
inspirée des écritures de chancellerie.
Et où en sera notre alphabet bientôt ?
Déjà les lecteurs optiques des ordinateurs commandent de
nouvelles formes:
Moles (1981) s'explique ainsi sur le degré
d'iconicité d'un analogon: «Nous appellerons degré d'iconicité,
l'inverse du degré d'abstraction, la qualité d'identité
de la représentation par rapport à l'objet représenté.
A la limite, cette identité est totale, ainsi une bouteille de Coca-Cola
dans une vitrine de magasin est là moins pour être vendue que pour
se désigner elle-même; le stock de vente est à l'intérieur,
mais la bouteille est dans la vitrine pour télé-viser au passant
l'aptitude de ce magasin à vendre ce produit. Mais pour remplir le même
rôle juste un peu moins bien, la bouteille peut être factice. Elle
peut même être réduite à un découpage en carton,
ou à une photographie en couleur grandeur nature ou agrandie, à
une photographie en noir, au profil bien reconnaissable de la bouteille, dessinée
ou caricaturée, etc. Plus loin encore, dans le dépouillement de
l'abstraction, elle peut se réduire à la partie pour le tout qu'est
la capsule de Coca-Cola ou au sigle Coca-Cola, si aisément reconnaissable
qu'il est un 'symbole'de la civilisation américano-occidentale. Ainsi,
le message s'épure et s'abstrait. Petit à petit, dans le vaste
univers de la communication, l'image se dépouille, se vide peu à
peu de ses attributs iconiques, s'abstrait, en d'autres termes, évacue
complètement son 'iconicité' jusque dans le numéro de référence
inscrit sur le carnet du livreur, numéro purement abstrait par rapport
à la prégnance figurative de la bouteille originelle. Ce mouvement
d'abstraction est en fait aussi le mouvement de l'intelligence (...). Il donne
lieu à toute une série de types de messages allant de l'image
plus ou moins isomorphe de l'objet dont elle parle jusqu'au signe pur, totalement
arbitraire et indépendant de ce à quoi il se réfère,
qui est à la base de l'algèbre.»
Voyons en quelques mots comment ces divers types d'images
tissent le lien qui les unit à leur référent. On a vu ailleurs
les qualités de l'image holographique, capable de restituer l'image tri-dimensionnelle
de l'objet réel. L'image photographique polychrome est encore passablement
analogique: elle transmet à l'il les rayons que réfléchit
l'objet lui-même vu d'un point donné si ce n'est l'absence d'impression
de profondeur; c'est pourquoi la photo est si souvent déchiffrée
par le commun des mortels comme ce qui existe réellement. Mais il n'en
est rien, on y reviendra. Une illustration polychrome, même réalisée
avec toute la subtilité du modelé, est encore moins analogique.
Il y a une sélection forcée des caractéristiques de l'objet
réel par l'artiste, c'est là la force et la faiblesse de l'illustration.
Elle acquiert des valeurs symboliques, tendant à devenir le prototype
de la classe de référent représenté: plus une image
est analogique, plus elle représente le cas d'espèce, l'individu:
cette vache-là. Plus elle tend vers l'arbitraire, plus elle acquiert
les qualités génériques d'une classe de référent;
elle portera alors les qualités générales de la «vachité»,
si on peut s'exprimer ainsi. Un dessin schématique, on l'a vu, a justement
pour but de faire valoir les interrelations fonctionnelles entre les parties,
donc de faire comprendre la structure sous-jacente de l'objet représenté,
ses caractères essentiels. Quant au pictogramme, sa signification glisse
déjà vers le conventionné. Il représente un signifié
plus extensif que le référent qu'il représente. Une vache
pictographique voudra par exemple dire, si on l'aperçoit sur le bas-côté
de la route: «on est susceptible de croiser ici des troupeaux de vaches».
L'idéogramme est encore davantage abstrait; il peut même
exprimer des concepts, donc des idées généralisantes associées
au référent. Les écritures idéographiques
ont été largement développées. Ainsi, les Egyptiens
écrivaient par idéogrammes (appelés hiéroglyphes
parce qu'ils étaient inscrits sur les «pierres sacrées»).
L'idéogramme vache pouvait alors aussi bien vouloir dire «abondance».
En réalité, le nombre de crans qui s'échelonnent
du plus arbitraire au plus motivé, est beaucoup plus grand que ce que
nous avons suggéré; il est pratiquement infini.
LES ECRITURES IDEOGRAPHIQUES
Les systèmes idéographiques d'écriture
ont toujours été nombreux. Largement motivés, ils
précèdent les systèmes alphabétiques sur la
voie de la conceptualisation abstractive. Mais il n'est pas dit qu'il
faille abandonner les systèmes idéographiques pour accéder
à la culture; on l'a vu, la pensée conceptuelle n'est qu'une
autre forme d'accession au réel. Plusieurs grandes cultures se
sont développées en usant d'une écriture idéographique.
Si bien que, désormais, deux grands groupes de civilisations sont
chacun tributaire, spirituellement parlant, de son écriture: les
civilisations indo-européennes s'appuient sur les écritures
alphabétiques et sont donc des civilisations du concept; les civilisations
extrême-orientales, fondées sur des écritures idéographiques,
sont des civilisations de l'image.
Par ailleurs, on connaît les aspirations ancestrales
et universelles des humains à vouloir percer le mur des langues
depuis l'échec de la Tour de Babel. Certains ont cru trouver réponse
à cet hermétisme créé par l'usage de plus
ou moins 5,000 langues et dialectes dans le monde; ils ont créé
de toutes pièces l'Esperanto, l'Ido ou le Volapuk. En pratique
toutefois, rien n'a changé. Pourtant, l'écriture idéographique
pourrait permettre à tous les peuples de communiquer entre eux.
Etiemble (1980) prétend même, à la suite d'autres
érudits, que le Chinois est cette écriture:
«A défaut d'une langue universelle, allons-nous savoir élaborer
cette écriture universelle que Descartes essaya de définir
a priori, que Leibniz découvrit qui existait déjà
(à savoir les caractères chinois), et que plusieurs personnes
après lui, notamment G. Margouliès, considèrent comme
l'avenir de l'écriture humaine? Leibniz pressentit en effet que
la nature même de l'écriture chinoise la destinait à
devenir cette écriture universelle dont nous avons besoin. C'est
qu'il avait compris que n'importe quel caractère chinois peut devenir,
pour notre espèce, universel. Que le Chinois prononce da /ta/,
le caractère ** qui signifie 'grand' ne nous empêche nullement
de lire et de prononcer grand ce caractère en langue française,
cependant que l'Anglais dirait selon les cas tall, high ou big, l'Allemand,
gross, etc... 'Esperanto pour les yeux' selon l'heureuse formule du sinologue
suédois B. Karlgren, le chinois écrit représente,
et sans conteste possible, la seule écriture d'aujourd'hui qui
pourrait demain devenir celle des humains; à condition, bien entendu,
que les Chinois ne renoncent point à leurs idéogrammes et
ne romanisent pas leur écriture actuelle. Cette innovation ne nous
fournirait pas encore la langue universelle; mais, pour le progrès
des lumières, pour la diffusion du savoir, quel avantage!»
De tels systèmes picto-symboliques sont largement utilisés
dans toutes les disciplines.
L'iconicien Henry Dreyfuss (1972) les répertorie
depuis des années et affirme: «A l'époque contemporaine,
ils semblent s'accroître presqu'aussi vite que la population elle-même.»
Mais leur emploi est mal géré et leur diffusion, restreinte.
Certains chercheurs présentent des systèmes qui ne sont
pas une transcription de la langue parlée; ils recourent à
des signes, prétendent-ils, universels et univoques. Comme les
symboles mathématiques qui s'écrivent pareil dans tous les
pays même s'ils se prononcent différemment dans chaque langue.
Le dessinateur humoristique français Jean Effel (1968), supporté
par Michel Lejeune, membre de l'Institut et Louis Bazin, professeur à
l'Ecole nationale des langues orientales vivantes, affirme avoir mis au
point une «écriture universelle» dont voici un exemple
d'utilisation (article de la Déclaration internationale
des droits de l'homme).
On constate que bien que pictographique, elle nécessite
tout de même un apprentissage. Par ailleurs, l'ingénieur
australien Charles-K. Bliss (1968) propose un système qu'il appelle,
bien sûr, la blissymbolique (après avoir abandonné
l'appellation originale de «sémantographie».) Son système
comprend une centaine de symboles de base, combinables entre eux pour
pouvoir signifier n'importe quelle réalité. Les centres
québécois de rééducation des incoordonnés
moteurs ont eu l'idée d'adopter le Bliss pour l'enseigner aux handicapés
de la parole comme moyen de communication. Grâce au Bliss, le jeune
handicapé canadien Justin Clark obtient de la Cour le 25 novembre
1982, la reconnaissance de son intelligence et de son autonomie; «le
climax et le point tournant du procès a été son témoignage
en Blissymbolique», selon le journaliste Mark Czarnecki (1983).
Par ailleurs, pour relier les cultures primitives aux
civilisations de l'écriture, on a eu besoin, naguère encore,
de créer des codes de transcription verbo-graphiques. Dans bien
des cas, ces écritures sont élaborées par des missionnaires
qui désirent faire accéder leurs néophytes à
l'Ecriture sainte. Ainsi, le saint Jésuite Jean de Brébeuf
a réalisé avec l'alphabet latin, une transcription phonétique
d'un petit catéchisme en «Langage Canadois autre que celuy
des Montagnars». Champlain a intégré ce texte à
son uvre publiée en 1635 (signée moins de cinq mois
avant sa mort). Par ailleurs, j'ai moi-même en main un Manuel
de prières, instructions et chants sacrés en hiéroglyphes
micmacs publié la première fois en 1866 sous la signature
du Père Kauder dont on ne sait pratiquement rien; la page titre
est trilingue (le titre principal est en Micmac, transcription phonétique-alphabet
latin, les sous-titres sont de part et d'autre en français et en
anglais).
Voilà pour ce qui est de la compréhension de
la valeur d'un signe par rapport à un axe qui va du plus analogique au
plus arbitraire. Mais il y a encore bien d'autres qualités inhérentes
au signe et qui permettraient de faire un classement en fonction d'autres axes.
Ainsi, certains signes sont volontaires. C'est le cas des mots, des images fonctionnelles
ou des signaux. Ces derniers ont comme fonction propre d'induire à l'action.
Certains autres sont involontaires et néanmoins effectifs. Qu'on songe
aux mimiques, aux indices, aux symptômes.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 313 à 330 (cet ouvrage est épuisé)