On peut dire que c'est la structure graphémo-iconémique
d'une image fonctionnelle qui permet de la doter de signification (nous donnons
ici à «signification» son sens restrictif de signifié-dénotatif).
Mais le sens vient à l'image fonctionnelle par un réseau d'interrelations
plus complexe encore. Cette résille se tisse en continuité, de
proche en proche, à partir de l'iconème original (avec ses caractéristiques
graphémiques) vers des nuds d'influence importuns mais importants.
Voyons le rôle que jouent trois variables majeures dans la constitution
du sens imagique: la situation paradigmo-syntagmatique, le temps et le texte.
Syntagme/paradigme
La signification d'un iconème n'est pas aussi transparente
qu'il pourrait apparaître à première vue. Un iconème
n'est jamais, on le sait, assimilable parfaitement au référent.
Parce que figé dans un cadre imagique, il est doté de signification
particulière en fonction du rôle qu'il joue dans ce système
actuel. La signification d'un iconème s'échafaude en s'appuyant
sur deux axes: l'axe paradigmatique et l'axe syntagmatique.
Le paradigme, c'est la classe sémantique à laquelle
on rattache un signe donné, une classe d'éléments qui,
de par leur nature, peuvent se substituer les uns aux autres. Ce paradigme n'est
pas unique pour un signe donné car on peut classer tout signe (comme
tout objet réel, d'ailleurs) dans un nombre indéfini de paradigmes.
Aussi, c'est souvent le syntagme dans lequel s'inscrit ce signe qui aide à
en déterminer le paradigme actuel. Barthes (1964) écrit: «Il
y a donc, devant tout syntagme, un problème analytique: le syntagme est
à la fois continu (fluent, enchaîné) et cependant il ne
peut véhiculer du sens que s'il est 'articulé'. Comment découper
le syntagme ?
Ce problème renaît devant chaque système
de signes: dans le langage articulé, il y a eu d'innombrables discussions
sur la nature (c'est-à-dire, en fait, sur les 'limites') du mot, et pour
certains systèmes sémiologiques, on peut prévoir ici des
difficultés importantes: certes, il existe des systèmes rudimentaires
de signes fortement discontinus: signalisations routières par exemple,
dont les signes, par raison de sécurité, doivent être radicalement
séparés pour être perceptibles immédiatement; mais
les syntagmes iconiques, fondés sur une représentation plus ou
moins analogique de la scène réelle, sont infiniment plus difficiles
à découper, raison pour laquelle sans doute ces systèmes
sont presque universellement doublés par une parole articulée
(légende d'une photo) qui les dote du discontinu qu'ils n'ont pas. Malgré
ces difficultés, le découpage du syntagme est une opération
fondamentale, puisqu'il doit livrer les unités paradigmatiques du système;
c'est en somme la définition même du syntagme que d'être
constitué par une substance qui doit être découpée».
Le discours de Barthes donne à entendre que l'image est analysable en
dépit de la difficulté évidente qu'il y a à en faire
l'analyse effective.
Le syntagme, c'est la cxistence actuelle des signes
dans un message, la «combinaison d'éléments co-présents
dans un énoncé» (Greimas & Courtès, 1979). Voici,
par exemple, quatre syntagmes linguistiques: Armand aime les robes de chambre.
Simone préfère les visons. Antonio hait les pantoufles. Henriette
n'aime pas les chapeaux. Les sujets font tous partie d'un même paradigme:
celui des prénoms (ou vice versa). Les compléments sont tous rattachables
au paradigme des vêtements. L'énoncé effectif duquel ils
participent permet à chaque unité de signification (ici, les mots)
d'être identifiée comme partie d'un paradigme donné. Dans
le cas des images, le même phénomène se produit.
Prenons ces deux images. Dans celle de gauche, la fraise participe
des objets fragiles (comme les orteils ou les roses, pourrait-on dire) parce
qu'elle s'inscrit dans ce syntagme précis qu'est cette image-ci. Mais
réciproquement, elle prend cette signification précise dans cette
image/syntagme-ci parce qu'on devine le rapport de collection qui relie mentalement
chacun à d'autres iconèmes absents mais qui ont un rapport de
similarité actuelle avec lui (dans le cas présent: similarité
sur le plan de la fragilité).
AXES PARADIGMATIQUE ET SYNTAGMATIQUE
Ces deux axes changent d'appellation selon qu'ils sont étudiés
par un auteur ou par un autre. Voici une liste de synonymes approximatifs utilisés
par quelques auteurs.
Rapport syntagmatique (fait de parole:
le procès)
Saussure dirait: rapport in præsentia
Hjelmslev: rapport de relation
Jakobson: rapport de contiguïté
Martinet: rapport de contraste
Cloutier: rapport actuel
Gauthier: rapport de présence
Rapport paradigmatique (fait de langue:
le système)
Saussure dirait: rapport in absentia
Hjelmslev: rapport de corrélation
Jakobson: rapport de similarité
Martinet: rapport d'opposition
Cloutier: rapport de mémoire
Gauthier: rapport de collection
Comment déduire la signification d'un signe donné
dans un syntagme? Cela se fait inconsciemment en deux temps: on établit
le paradigme auquel se rattache actuellement ce signe puis, compte tenu du syntagme
dans lequel il s'inscrit, on en déduit le sens. Ou vice-versa. Le paradigme,
c'est le dictionnaire; le syntagme, c'est la phrase. Saussure (1972) dit que,
dans le cas du paradigme, le rapport entre les signes est établi in
absentia, tandis que dans le cas du syntagme, ce rapport
est établi in præsentia.
Revenons à nos syntagmes linguistiques. On peut répartir l'ensemble
des signes de ces quatre syntagmes en trois paradigmes: celui des sujets, celui
des verbes et celui des compléments. On peut encore classer ces signes
selon trois autres paradigmes: celui des prénoms, celui des attitudes
et celui des vêtements. Il est difficile de déterminer définitivement
le paradigme auquel se rattache un signe donné dans un paradigme donné.
En effet, on peut classer chaque iconème, comme chaque objet, d'après
plusieurs des qualités qui les caractérisent.
Prenons un «miroir». Sur le plan paradigmatique,
fait-il partie du magasin d'objets décoratifs (avec les bibelots, les
accessoires, etc.), du magasin de revêtements muraux (avec la tapisserie,
la peinture, les panneaux de bois préfini, etc.), de l'atelier de minéraux
transformés (avec les plastiques, les aciers, les bitumes, etc.), du
laboratoire d'optique (avec les verres, les lentilles, les filtres, etc.), de
la boutique d'objets fragiles (avec les ampoules, les roses, etc.)? Identifier
le paradigme, c'est-à-dire la classe sémantique d'objets/qualités
à laquelle il se rattache à cette occasion-là, dans lequel
s'enchâsse un iconème, est essentiel pour identifier le filon de
sa signification. Par la suite, c'est par la relation syntagmatique que ce signe
entretient avec les autres signes de l'énoncé qu'on peut en préciser
le sens, c'est-à-dire l'intelligibilité que le regardeur y injecte.
Mais pour pouvoir identifier le paradigme, il fallait déjà prendre
en considération la situation syntagmatique. On retrouve ici un processus
cybernétique: identifier le paradigme pour en déduire la signification
pour, la situant par rapport au syntagme, trouver le sens dans celui-ci... qui
a originellement permis d'identifier le paradigme qui... etc.
Donc, un signe donné n'est jamais «élu
par acclamation» pour participer à un message. Il est choisi en
vertu d'un système paradigmatique d'opposition binaire ou radial auquel
il participe. Dans un système d'opposition binaire, les termes s'opposent
deux à deux. Si dans une image on représente un homme, cela l'oppose
nécessairement à la femme (qui aurait pu paraître à
sa place). Il arrive toutefois que dans un système d'oppositions binaires,
un des termes soit «marqué» c'est-à-dire qu'il ne
soit pas du même poids que son opposé: c'est un énoncé
moyen (ni fort, ni faible) que de faire apparaître un «homme chef
d'entreprise» (pupitre, lunettes, valise diplomatique, etc.), alors que
faire paraître son homologue féminin représente une affirmation
forte. Sous un système binaire, on dit que l'alternative est dichotomique
puisqu'il n'existe pas de choix intermédiaires; les pôles sont
extrêmes.
Dans un système d'oppositions radiales, un terme s'oppose
à plusieurs autres. Le choix est alors multiple. Il n'y a habituellement
pas de polarisation. Si dans une image, on représente une pomme, cela
ne l'oppose pas nécessairement à une orange, mais - selon les
qualités que l'on veut faire ressortir - cela l'oppose à des objets
qui appartiennent à des paradigmes potentiels (le paradigme des objets
rouges, celui des objets délicats, des objets odoriférants, des
objets fruits, etc.). Ces systèmes d'opposition sont tous des paradigmes
virtuels. La signification d'un signe est donc issue des qualités qu'on
lui attribue en l'opposant à d'autres signes d'un paradigme qui apparaît
essentiel en cette occurrence-là. C'est comme cela inconsciemment à
chaque fois qu'une personne émet un message. Et la même chose se
passe à chaque fois qu'une personne reçoit un message. Si le processus
est habituellement inconscient, il convient d'en prendre conscience si l'on
veut apprendre à écrire des images fonctionnelles.
Prenons une image fonctionnelle simple (une annonce périodique
pour une grande marque de cigarettes). Quelle signification-sens peut bien avoir
un iconème comme le «cendrier»?
Devant ce signe-iconème, un questionnement mental automatique
se produit comme suit: on détermine le paradigme dont fait partie l'iconème
en examinant les diverses familles auxquelles il pourrait éventuellement
se rattacher.
Le regardeur s'interroge; l'iconème a-t-il été
choisi...
en tant qu'objet de verre, comme les bibelots, les carreaux
de fenêtres, les gobelets, etc.?
en tant qu'objet quadrangulaire, comme les dés à
jouer, les livres, les boîtes, etc.?
en tant qu'article pour fumeurs, comme les pipes, les cendriers,
les briquets, etc.?
en tant qu'objet fragile, comme les fleurs, les verres,
les ufs, etc.?
et ainsi de suite pour une série de longueur indéterminée...
Ce faisant, on comparait concurremment les qualités graphémiques
de l'iconème choisi avec celles d'autres iconèmes de même
famille (les cendriers):
taille: est-ce un petit cendrier (par rapport à
un cendrier sur pied, un cendrier de lieu public, etc.)?
valeur: est-ce un cendrier discret (par rapport à
un cendrier opaque, etc.)?
grain: est-ce un cendrier fin (par rapport à un
cendrier de céramique, un cendrier de métal martelé,
etc.)?
couleur: est-ce un cendrier de couleur vive (par rapport
à un cendrier bleu, blanc ou rouge, etc.)?
orientation: est-ce un cendrier posé de travers
(par rapport à un cendrier vu en élévation ou en plan,
etc.)?
forme: est-ce un cendrier carré (par rapport à
un cendrier sphérique, ou oblong, etc.)?
On finit par découvrir quelle facette graphémique
donne à l'iconème sa qualité prépondérante
dans le cas analysé. En réalité, un regardeur procède
sans doute plus globalement comme ceci:
ce n'est pas un cendrier bon marché-d'émail
vivement coloré-au goût douteux, etc...
ce n'est pas un cendrier de poterie-simple-au goût
particulier, etc...
ce n'est pas un cendrier cher-de cristal ciselé-bourgeois,
etc...
ce n'est pas un cendrier design-sphérique-de métal-au
goût contemporain, etc...
A partir de ce jeu d'oppositions dans des directions multiples,
le regardeur conclue que c'est un cendrier simple (sans style déterminé),
populaire (bon marché et de diffusion courante), etc. Autrement dit,
on comprendra que sa signification paradigmatique est: «objet de tout
le monde en général et de personne en particulier».
Il n'est donc pas insignifiant d'employer un iconème
à la place d'un autre. De même qu'un mot n'est jamais parfait synonyme
d'un autre, deux iconèmes ne portent jamais une signification identique.
La procédure que nous venons de suivre pour identifier
les unités significatives et déduire leur signification, c'est
ce qu'il est convenu d'appeler «l'épreuve de commutation».
Barthes (1964) écrit: «L'épreuve de commutation consiste
à introduire artificiellement un changement dans le plan de l'expression
(signifiants) et à observer si ce changement entraîne une modification
corrélative du plan du contenu (signifiés); il s'agit en somme
de créer une homologie arbitraire, c'est-à-dire un double paradigme,
sur un point du 'texte sans fin' pour constater si la substitution réciproque
de deux signifiants entraîne ipso facto la substitution réciproque
de deux signifiés; si la commutation des deux signifiants produit une
commutation des signifiés, on est assuré de tenir dans le fragment
de syntagme soumis à l'épreuve une unité syntagmatique.»
Cette opération de l'esprit est réalisée
inconsciemment mais continuellement à chaque fois que nous sommes confrontés
à un message. Prenons une phrase comme «Regarde le prof qui a pris
place à son trône». Rapidement mais effectivement, tout auditeur
la découpe en ses unités significatives dont «trône»
en est une. Puis, à chaque unité, il fait subir une série
de commutations: trône, chaise, chaire? Trône, banc de toilette,
pinacle? Trône, fauteuil, stalle? Selon une série de paradigmes
différents qui permettront de repérer la valeur paradigmatique
effective du mot «trône» dans ce syntagme-là: signification
dénotative? Ironique? Emphatique? La commutation, c'est la «substitution
d'un élément par un autre, dégageant des distinctions pertinentes»
dit Le Robert. Par la
commutation, on rend explicite la procédure tacite qui permet à
l'homo communicans de repérer les signes pleins, et d'établir
leur valeur actuelle. Dans cette proposition qu'est toute image, cette épreuve
permet d'identifier les iconèmes et de découvrir leur valeur sémantique
précise.
La signification est donc effectivement une cristallisation
sémantique topographique: tout signe acquiert sa signification en fonction
de ses coordonnées paradigmo-syntagmatiques. Cette signification est
dévoilée par le «cerveau percevant» du regardeur.
Dans un deuxième temps, le «cerveau réfléchissant»
du regardeur entre en action: il cherche un sens au signe. La signification
est une appréciation sémantique «mesurable» de la
valeur d'un signe; elle découle d'une définition convenue, d'ordre
théorique. La signification provient d'une fonction distinctive, donc
exclusive.
Le sens du signe puise à d'autres sources: c'est une
appréciation «qualitative» qu'en fait le regardeur. C'est
celui-ci qui impose son sens au signe; il y projette sa nécessité.
Le sens du signe découle d'un lien pragmatique que le regardeur entretient
avec lui. Le sens provient d'une relation dialectique que le signe échafaude
avec les autres signes présents/absents, mais surtout avec le regardeur
dont il constitue une cristallisation symbolique, résultat de son expérience
propre et des influences culturelles multiples qui ont pu prendre racine en
lui. La signification, c'est l'intention sémantique tandis que le sens,
c'est l'extension infinie du signifié.
La variable « temps »
On a dit amplement que l'image est un langage particulièrement
habile pour représenter l'espace. C'est pour cela que les architectes
parlent surtout par images (que sont les plans). Néanmoins, certaines
dimensions temporelles se font sentir dans certaines images fonctionnelles.
Ainsi, il est sûr que le temps est un facteur important dans le processus
de schématisation des iconèmes; c'est sur la dimension temporelle
que l'on joue quand on se sert de l'ordinateur pour transformer des images;
la seule mise en séquence d'images fait intervenir la fonction temps.
On ne peut donc pas négliger l'importance de
la variable «temps» dans la gestation de la signification-sens.
«Le temps méprise ce que l'on veut faire sans lui» dit l'adage.
L'image et la loi d'économie de Zipf
La communication iconique fait partie du bagage humain par
son essence même. Et comme tout ce qui passe entre les mains des hommes,
elle est soumise au «principe du moindre effort»: les hommes étant
intelligents et paresseux, ils savent toujours découvrir le plus court
chemin entre deux points. C'est ce qu'a démontré de manière
magistrale le linguiste américain Georges-K. Zipf (1935) par ses études
statistiques sur le langage; ces études mirent en évidence des
courbes standards qui sous-tendent tout le processus de communication. Miller
(1974) explique en deux mots en quoi consistent ces courbes: «Une 'courbe
de Zipf' exprime soit a) une relation entre la fréquence d'un événement
et le nombre d'événements différents apparaissant avec
cette fréquence, soit b) une relation entre la fréquence d'occurrence
d'un événement et le rang qu'il occupe quand les événements
sont ordonnés en fonction de la fréquence d'occurrence.»
Ce type de courbe est répandu dans nombre de domaines. Il semble qu'elle
décrive le point optimal entre redondance et information comme on dit
maintenant. Ce qui est fascinant dans cette courbe, c'est qu'elle s'apparente
aux courbes stochastiques.
Miller questionne cet exemple surprenant d'un événement
qui, mis en courbe, correspondrait au modèle de Zipf: «Supposons
que nous possédions une douzaine de singes et que nous les attachions
à des machines à écrire jusqu'à ce qu'ils aient
produit un ensemble suffisamment long de signes dus au pur hasard. Supposons
encore que nous définissions un 'mot' dans ce texte tapé par les
singes, comme chaque séquence de lettres entre des espaces successifs.
Supposons enfin que nous comptions les occurrences de ces 'mots' exactement
de la même manière que Zipf et les autres comptaient les occurrences
de vrais mots dans des textes ayant un sens. Si nous traitons les résultats
de la même manière, nous trouverons exactement la même 'courbe
de Zipf' pour les singes et pour les auteurs humains. Pourtant, il est difficile
de prétendre que les malheureux singes recherchaient un équilibre
entre l'uniformité et la diversité pour exprimer leurs idées;
une telle explication semble également inadéquate pour les auteurs.»
Le fait est qu'on n'a jamais élucidé complètement le substrat
logique qui pourrait expliquer ces courbes.
Mais revenons à la loi de Zipf. Zipf (1974) lui-même
essaie de nous ouvrir les yeux sur ce phénomène merveilleux des
sciences humaines en donnant un exemple concret: «On peut démontrer,
par exemple, que la longueur d'un mot, loin d'être un effet du hasard,
est étroitement liée à la fréquence de son usage:
plus grande est la fréquence, plus petit est le mot. On peut également
montrer, à partir de sons, de racines et d'affixes, de mots ou de phrases,
que plus un élément du langage est phonétiquement complexe,
moins il apparaît fréquemment. Pour illustrer la remarquable régularité
avec laquelle les forces linguistiques opèrent, la distribution de fréquence
des mots en anglais peut être valablement citée. Dans chaque échantillon
important de discours suivi en anglais, on trouvera, selon toute probabilité,
que le mot le plus fréquent dans l'échantillon apparaît
en moyenne une fois tous les dix mots environ, le second mot le plus fréquent
apparaît une fois tous les vingt mots, le troisième mot le plus
fréquent, une fois tous les trente mots, le centième mot le plus
important une fois tous les mille mots environ, le Ne mot le plus fréquent
une fois tous les 10 x N mots; en résumé, la distribution des
mots en anglais approche avec une précision remarquable une série
harmonique.»
Pour démontrer cela Zipf a repris de nombreuses recherches
faites sur des textes en langues diverses: les 10 millions de mots allemands
de l'étude Kæding, les 298,000 mots du Ulysse
de James Joyce, les 44,000 mots de quotidiens américains de l'étude
Eldridge, les 33,000 mots latins de quatre uvres de Plaute et 13,000 mots
de discours en chinois de Pékin. Partout, on a retrouvé les mêmes
constantes: plus un mot est employé souvent, plus il est court (ou raccourci);
plus un mot est complexe, moins il est employé souvent. Pour tout dire,
l'équation Rang x Fréquence = Constante. Ainsi, dans l'Ulysse,
Zipf a découvert que:
le
10e mot le plus employé est utilisé
2653
fois
le
100e mot le plus employé est utilisé
265
fois
le
1000e mot le plus employé est utilisé
26
fois
Dans chaque cas, le produit du rang par la fréquence
égale plus ou moins 26,500. On peut aussi dire que la probabilité
d'occurrence d'un événement est inversement proportionnelle au
rang que cet événement occupe dans une échelle de fréquence
d'occurrence. Maintenant, quel rapport a tout ceci avec les images fonctionnelles?
Un rapport serré car on a pu remarquer qu'un phénomène
similaire se produit avec les iconèmes, bien sûr, puisque ceux-ci
sont des unités de signification dont les humains se servent pour communiquer.
Les mots les plus employés sont les plus courts, sinon ils seront écourtés
par l'usage: le cinématographe, comme on disait au début du siècle,
est devenu le cinéma, voire le ciné pour un fan(atique). Tendance
à la simplification, à la schématisation. Schématiser,
c'est éliminer les détails superflus pour ne conserver que l'essentiel;
l'essentiel dans le domaine spatial, celui des images, c'est d'évoquer
les interrelations fonctionnelles entre les parties. Schématiser un iconème,
c'est le réduire aux caractères qui permettent encore de le reconnaître
pour ce qu'il représente. Et cela demeure possible aussi longtemps que
les interrelations fonctionnelles sont encore perceptibles.
La représentation iconémique d'un référent
nouveau ou inconnu doit être faite par le détail. Cela est nécessaire
pour garantir une bonne association iconème/référent chez
les regardeurs. Par exemple, on devait, il y a 20 ans, présenter des
photographies détaillées d'ordinateurs pour donner à entendre
de quoi il retournait; aujourd'hui, un symbole schématique suffira à
évoquer l'informatique.
Plus un référent est connu par ses représentations
imagiques, plus il sera possible d'en schématiser les iconèmes.
Et le corollaire est vrai: plus un iconème est schématique, plus
il sera facile de le diffuser efficacement. C'est le cas des symboles commerciaux.
Si on fait un examen diachronique du symbole des automobiles Renault, on constate
un fait majeur: d'illustratif qu'il était au début, il est devenu
synecdodique puis géométrico-formel. Le temps fait son uvre...
de schématisation.
1906 Le symbole n'en est pratiquement pas un;
c'est plutôt une illustration.
1923 Symbolisation par métonymie: la grille
du radiateur représente l'auto… et Renault.
1950 On actualise le symbole à
la mode moderniste: lignes droites et typo de l'époque (sans doute
de l'Univers étroitisé qui venait d'être lancé).
1972 Le symbole est retouché
par le peintre d'art optique, Vasarelly, ce qui lui donne une impression
de tridimensionnel.
1992 Une version plus massive, plus
contrastée, veut suggérer l'impression de solidité
de la machine.
Par la schématisation, on extrait la quintessence sémantique,
on conduit directement le regardeur à l'essence du signifié. On
retrouve un phénomène semblable dans les caricatures de personnages
politiques. Lorsque l'événement amène un nouveau personnage
sur la sellette, les médias diffusent photos et biographies. Puis, à
mesure que le personnage prend pied dans la tête du public, les caricaturistes
en tâtent du portrait. Malhabilement d'abord: le public reconnaît
à peine le nouveau héros. Puis par un jeu dialectique continu
entre le visualiste et son public, les iconèmes clés se dessinent.
La diffusion répétée des traits désormais identifiés
comme représentatifs en fera des signes conventionnés.
On peut faire certains rapprochements entre la loi de Zipf et «l'indice
de Flesh» établi sur la communicabilité d'un message.
Ce qui nous intéresse dans l'indice de Flesh, c'est l'idée sous-jacente
que plus un message est simple, plus grand sera le nombre des destinataires
qui le comprendront. Il en va de même pour la communication iconique.
Plus une image sera simple, plus elle aura de chances d'être déchiffrée
par le quidam. Il faut parler la langue ordinaire. Comme le faisait remarquer
le célèbre concepteur publicitaire américain Claude Hopkins
(1966): «Le style personnel détourne l'attention de la question».
Mais cette vérité élémentaire n'emporte pourtant
pas l'adhésion de tous les visualistes, même chevronnés.
Car les hommes d'images sont souvent des «artistes condescendus»:
ils savent ce qu'est une image fonctionnelle efficace mais résistent
à produire des lieux communs. L'américain Rosser Reeves (1963)
qui fut président d'une des plus grandes agences de publicité
au monde racontait: «Récemment, une revue de publicité demanda
aux concepteurs de vingt-cinq des plus grandes agences, de désigner les
trois plus mauvais 'commerciaux' de télévision. Parmi les trois
commerciaux ayant obtenu le plus grand nombre de mentions, deux étaient
les plus éclatants succès des vingt dernières années.
L'un d'eux avait introduit un nouveau produit et en dix-huit mois avait balayé
tous les concurrents, ne se contentant pas de prendre 60% des ventes, mais élargissant
même considérablement le marché. Le second avait, dans une
branche différente, à peu près le même succès
à son actif. Les commentaires accompagnant cette désignation?
'Maladroit et terne'; 'banal'; 'je suis heureux de ne pas en être l'auteur!'.
Et ces gens sont des publicitaires! Et ces publicitaires sont supposés
être des vendeurs! Avides 'd'originalité', ces rédacteurs
infatués poursuivent une chimère du genre que justement les Latins
appelaient: Ignis Fatuus (feux follets).»
En fait, c'est le temps qui scellera du sceau de l'efficacité certains
iconèmes qui se révélent invariablement simples et polysémiques,
ce qui est une qualité dans la perspective qui nous intéresse.
C'est exactement le cas pour les mots les plus utiles de la langue française
qui sont familiers et passe-partout: Littré a dénombré
82 acceptions du mot «faire» et ce mot a commandé l'article
le plus long du dictionnaire Le Robert (16 colonnes, 277 citations).
L'INDICE DE FLESH
Le rédacteur américain Rudolph Flesh (1949)
a réalisé plusieurs études qui l'ont conduit à proposer
une formule permettant de prédire la facilité de compréhension
d'un message. Cette formule prend en compte la longueur des mots (nombre de
syllabes) et la longueur des phrases (nombre de mots). La formule est la suivante:
Facilité de lecture = Constante 206,84 - (0,85 x W)
- (1,02 x S)
(W= nombre moyen de syllabes par 100 mots et S= nombre moyen
de mots par phrase)
Les constantes ont été corrigées
pour le français par Kandel & Moles (1958):
Facilité de lecture = 209 - (0,68 x W) - (1,15 x S).
Des tables ont été construites permettant
d'évaluer le niveau de difficulté correspondant à
un indice:
Indice
de 0
à 100
Niveau
de difficulté
Genre
de support
%
de la population
ayant accès
0-30
Très
difficile
Scientifique
4,5
%
30-50
Difficile
Technique
33
%
50-60
Assez
difficile
Vulgarisation
54
%
60-70
Normal
Rewriting
de masse
83
%
70-80
Assez
facile
Revues
familiales
88
%
80-90
Facile
Poches
détective
92
%
90-100
Très
facile
Bandes
dessinées
93
%
Les images efficaces doivent être faites d'iconèmes
familiers, voire de stéréotypes même si cela répugne
au visualiste créateur. C'est la meilleure manière de s'assurer
que le message sera largement compris par tous. Et «qui peut le plus peut
le moins».
L'image en séquence
Une autre situation dans laquelle le temps intervient pour infléchir
la signification d'une image fonctionnelle, c'est la séquence. On a vu
jusqu'à maintenant comment, pour une image isolée, la signification
lui venait principalement de sa structure propre. Mais il est à toute
fin pratique impossible d'isoler une image de son environnement. Infailliblement,
des images auront été vues avant elle et d'autres le seront après;
sans compter que, selon toute probabilité, des images la jouxteront qui
seront aperçues «en même temps» qu'elle. Toute image
entretient donc des relations avec une myriade d'autres. Qu'on le veuille ou
non, chaque image fait partie d'un paradigme d'images qu'établit spontanément
le regardeur. Certains cas sont flagrants et prémédités:
c'est le cas des campagnes-amorce en publicité où une première
image, message incomplet, laisse le regardeur sur un point d'interrogation...
auquel on donnera réponse avec une autre image, plus loin ou plus tard.
On a donc affaire ici à une séquence calculée. Mais dans
la majorité des cas, les séquences sont fortuites. Néanmoins,
il arrive que le hasard ne fasse pas seulement infléchir la signification
d'une image mais la fasse carrément bifurquer.
Le professeur iconicien Michel Tardy (1964) de l'Université
Louis-Pasteur de Strasbourg a démontré que, quand deux images
sont adjointes, la paire qu'elles forment constitue une nouvelle réalité
(qu'il appelle «3e signifiant»), porteuse de signifiés propres.
Bien sûr, le phénomène de l'enchaînement des séquences
a été discuté largement par les théoriciens du cinéma
et il est manié efficacement par la plupart des réalisateurs.
Mais dans le cas qui nous intéresse, c'est la présence conjointe
de deux plans-images qui est déterminante. Tardy explique: «Chaque
couple d'images n'est pas composé de deux, mais de trois éléments,
et c'est le troisième terme, que nous appelons le troisième signifiant,
qu'il s'agit d'étudier. Chaque image peut être considérée
comme un signifiant - ou un complexe de signifiants - et l'intervalle existant
entre deux images placées côte à côte, c'est-à-dire
la matière de la juxtaposition, ou de la contiguïté, ou de
la consécution, constitue le troisième signifiant.»
Ce signifiant nouveau porte un signifié nouveau. Et
le découvrir n'est pas aussi simple qu'il peut apparaître en première
analyse. En tout cas, ce signifié est susceptible de dépasser
largement les limites du premier signifié d'évidence: adjonction,
conjonction, coordination. «Au départ, la relation est simplement
topologique, mais elle se remplit de sens par une sorte de transvasement ou
de jeu de vases communicants. Chaque image isolée est grosse d'un certain
nombre de sens; la juxtaposition libère ou 'précipite' dans chacune
d'elles des sens-corrélatifs, reliés, donc reliables. La contiguïté,
c'est-à-dire la relation topologique, fait surgir de chaque image des
'thèmes' dont la caractéristique essentielle est de pouvoir s'accrocher,
et c'est l'accrochage qui nous intéresse plutôt que les éléments
accrochés -encore que, comme nous le verrons, il soit difficile de séparer
de façon décisive les constituants. Autrement dit, la relation
topologique fait apparaître dans un même mouvement les éléments
combinables et la connexion. Chaque image devient un signifié particulier
par la vertu de la juxtaposition, mais celui-ci n'a de sens, si l'on peut dire,
que par rapport au signifié de l'autre image et surtout que par rapport
au troisième signifié qui les unit entre eux.» Autrement
dit, la juxtaposition de deux images statiques anime la signification, l'enrichit,
la fait éclater.
Regardons d'un peu plus près une des quinze paires
d'images que le chercheur a présentées à ses sujets d'expérience.
Devant la paire d'images de la page précédente, les lecteurs font
trois types de rapprochement: un premier rapprochement est une lecture plutôt
dénotative: une femme s'intéresse à une machine à
laver; un deuxième tend à déduire une loi sociologique
générale: les robots ménagers libèrent la femme;
un troisième établit des inférences sur des critères
occultes et pose un jugement de valeur: deux morphologies belles et froides.
On voit que ces commentaires de regardeurs sont des «rapprochements»,
des associations d'idées produites par la juxtaposition des deux images.
Ces signifiés n'étaient présents ni dans l'une ni dans
l'autre image; ils proviennent du troisième signifiant que constitue
la paire. Les signifiants/signifiés ont été transformés
du seul fait que deux images étaient juxtaposées.
L'essayiste et publicitaire français Jean-Louis Swiners
(1965) s'est intéressé à cette question de juxtaposition
d'images et il juge que les seules idées abstraites qui peuvent être
transmises par ce procédé sont: la ressemblance/différence,
la contiguïté dans l'espace ou dans le temps et la relation de cause
à effet. On voit que c'est porter un jugement bien rapide sur un problème
complexe. Si on examine les données de Tardy, on admettra que la juxtaposition
imagique peut être lue à trois niveaux: le niveau anecdotique où
on lit directement les iconèmes présents; le niveau logique où
on essaie d'établir des relations souvent métonymiques avec tentatives
d'extrapolation (dont la relation causale, bien sûr); le niveau copulatif
où on tente de repérer des similitudes de qualité dans
les iconèmes présents (les rapprochements établis sont
métaphoriques, simplement formels ou plus sérieusement substantiels).
On voit donc que le troisième signifiant est possiblement un nud
complexe de signifiés divers.
Il arrive aussi que l'on ait affaire non seulement à
la juxtaposition de deux mais de nombreuses images qui constituent alors une
«mosaïmage». Cela complexifie davantage les entrelacs de signification
car chaque image agit sur les autres comme un détonateur. De tels ensembles
d'images répondent à plusieurs types de structures. Certains ne
font qu'exprimer un déroulement temporel, une narration. Dans ce cas,
chaque image représente un moment du récit; la mise en place des
éléments laisse apercevoir un enchaînement linéaire
des événements. Il arrive d'ailleurs que de telles mosaïmages
servent à montrer le rapport entre des faits concomitants. D'autres fois,
la mosaïmage est planétaire: une des composantes est principale
et les autres images sont réparties selon une disposition radiale et
portent des informations complémentaires.
Des procédés visuels divers sont alors utilisés.
Où on veut simuler un zoom en faisant varier légérement
d'une image à l'autre le contenu iconémique et la taille des iconèmes;
le regard semble alors appréhender le monde d'un peu plus près
d'une image à l'autre. Où on veut suggérer l'abondance,
la diversité et le mouvement; dans ce cas, on s'efforcera d'amplifier
l'effet d'opposition d'une image à l'autre en faisant varier le maximum
de composantes graphémiques. A tout événement, il semble
bien que la mosaïmage soit un outil de communication particulièrement
efficace sur plusieurs plans. Ingli (1972) et Ausburn (1975) ont étudié
la question chacun de leur côté pour arriver à la même
conclusion: le split-screen
force davantage l'attention, transmet davantage d'information, et facilite davantage
la rétention que l'image unique.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 422 à 442 (cet ouvrage est épuisé)