1.0 Accueil du module

1.1 Le mot du
professeur

1.2 Ce que vous allez
apprendre

1.3 Que savez-vous?

1.4 Augmentez vos
connaissances

1.5 Developpez vos
habiletés

1.6 Élargissez votre
culture

1.7 Les échéances du
présent Module

1.8 Les évaluations du
présent Module

1.9 La Pensée d'un
maître

Carlos Recio - EGO PHOTOGRAPHE. LE PASSAGE DE LA PHOTOGRAPHIE ANALOGIQUE A LA PHOTOGRAPHIE NUMERIQUE.

 «EGO PHOTOGRAPHE»

LE PASSAGE DE LA PHOTOGRAPHIE ANALOGIQUE À LA PHOTOGRAPHIE NUMÉRIQUE

Carlos Recio
Doctorant en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2

Texte de la communication à la Journée d'étude « La relation du "sujet chercheur" à la recherche », Lyon, le 7 juin 2002.

Depuis la décade 1990 la présence croissante de la numérisation met en cause le statut de la photographie : d'une part l'appel à la présence de quelque chose de réel n'est pas toujours nécessaire (par la création d'objets et d'êtres, que l'on peut confondre avec les objets réels, mais qui appartiennent à la réalité virtuelle) et d'autre part l'hybridation des médias qui désormais peuvent être utilisés ensemble grâce aux ordinateurs, au multimédia et à l'Internet, peuvent amener à penser que la spécificité historique de la photographie n'est pas toujours valable.

Ainsi, on distingue dans la photographie trois aspects où les frontières ont changé: les genres photographiques, les supports, et la photographie elle-même par rapport aux autres médias visuels et audiovisuels.

Disparition des particularités des genres de la photographie

Les différents genres de photographie reposent traditionnellement sur les différents usages qu'on fait d'elle. Ainsi on a la photographie de la nature, le portrait, le journalisme, la photographie scientifique, la photographie artistique, la photographie publicitaire, la photographie de mode, et la photographie industrielle.

Traditionnellement la photographie avait un rapport étroit avec l'objectivité, elle a été considérée comme un " témoin de présence ". L'expression de la subjectivité du photographe semble avoir été considérée plutôt dans le domaine artistique. À propos de la séquence " Distorsions " de Kertesz, faite dans les années 20, Lambert réfléchit sur la photographie en général : " ... voyez comment la photographie n'est que le reflet distordu d'un réel, voyez comment la photographie n'est que le découpage subjectif de ce même réel, voyez comment la représentation du réel est une affaire d'imagination... " (1)

Désormais on peut voir un mélange entre les genres classiquement considérés comme objectifs avec ceux qui ont été considérés subjectifs; dans le photojournalisme, par exemple, l'objectivité même est mise en cause (de la même façon que dans le journalisme écrit).

Un exemple évident a été l'intentionnalité à la fois journalistique et artistique  auprès de nombre de photographes à propos des tours jumelles à NY le 11 septembre, qui ont essayé de montrer des images de l'événement réel mais aussi leur propre subjectivité.

Avec la photographie numérique, les frontières entre les genres semblent plus subtiles ou invisibles, surtout grâce à la possibilité de manipulation de l'image qu'offrent les outils informatiques, ce qui peut effacer la frontière entre le reflet " objectif " du réel et l'expression subjective du photographe.

Hybridation des supports photographiques

Dans la photo analogique, il y a une empreinte, due à l'action de la lumière sur le film, qui est inséparable du support. Si on parle de pellicule ou de diapositive, de couleur ou noir et blanc, il est clair que chaque technique nécessite différents processus chimiques, différentes imprimantes, filtres, etc.

En tant qu'il s'agit des originaux " physiques " les films des photos analogiques contiennent en général un certain nombre fixe d'images : 12, 24 ou 36 images.

La production de la photographie numérique, à partir du fait qu'il ne s'agit pas de la transcription d'une trace, mais une conversion d'information (code numérique), non seulement elle repose sur le même principe pour chaque type de photo (couleur, noir et blanc ; négatif, positif...), mais aussi elle est produite à partir de la même technique que la vidéo, le cinéma numérique, le texte et le son quand ils sont faits dans les logiciels informatiques. Dans la mesure où la photographie numérique se réalise dans une " chambre électronique ", le concept d' "original" est mis en cause car il s'agit d'un original " immatériel " (on peut effacer un cliché plusieurs fois avant de sélectionner le définitif, on peut aussi garder les images dans les mémoires du disque dur, ou dans des disquettes ou CD). Les images numériques se composent de séries binaires converties en pixels (2). Plus les pixels sont nombreux, plus la résolution est élevée : la définition des détails complexes, et la précision sont bonnes et en plus on a une impression de grande netteté. Ainsi, dans la photo numérique, un même support (Mémoire du disque dur, ou CD) permet d'enregistrer plus ou moins d'images selon la résolution choisie (dans un CD par exemple 100 en faible résolution, 25 en haute résolution). Un original analogique est quelque chose de réel, c'est un objet, alors qu'un original numérique est virtuel.

Dans une diapo ou un négatif (analogique) la netteté et le contraste des images photographiques sont en rapport a la quantité d'argent de la pellicule. Par contre, la résolution d'un fichier informatique se réfère à la quantité d'informations contenues dans l'image (au nombre de pixels) qu'il s'agisse d'un appareil numérique ou de la mémoire de l'ordinateur (3).

Bien que le numérique occupe de plus en plus la majeure place dans la pratique de la photographie (car il y a des caméras et logiciels de différentes performances et de différents prix) il y a encore beaucoup de photographes qui restent fidèles au film, parce que le film demeure le moyen le plus efficace pour obtenir des images d'une netteté parfaite avec une remarquable saturation des couleurs. D'autres photographes ont changé leur équipement analogique pour un numérique en sachant que c'est possiblement l'avenir de la photographie et que, pour l'instant, la production, le stockage et la transmission de ce type d'images est plus vite et peut-être moins cher, aussi bien que dans la photo numérique le photographe retrouve certaines conditions qui lui permettent de mieux contrôler certains éléments de la production des photographies.

Le photographe Jean-Claude Julien est un de ceux qui ont troqué l'ensemble de leur matériel argentique pour le numérique. Julien explique : " L'approche numérique offre des possibilités de contrôle multipliées (colorimétrie, filtres, détourage, collage et j'en passe...) permettant de s'approprier pleinement les prérogatives traditionnelles du labo pour redonner au photographe la pleine responsabilité de la chaîne de production. "(4)

Avec la photographie numérique on peut regarder les prises de vue dans l'écran avant de les faire, aussi bien que manipuler l'image avant qu'elle soit terminée, ce qui permet au photographe de faire des essais avant de choisir un cliché. On peut visionner le résultat sur l'écran de l'ordinateur, le manipuler (couleurs, texture, effets) tout de suite, avec des logiciels de traitement d'images : ils permettent, par exemple, de réaliser une image combinant plusieurs originaux.

Actuellement on trouve plus d'une centaine d'appareils numériques qui ont remplacé le film par une carte mémoire ; il y a des dizaines de logiciels de traitement d'images et de plus en plus de scanners. Selon certains adeptes de l'imagerie numérique, elle constituerait l'avenir de la photographie.

Bien qu'on soit dans un moment de transition vers la photographie numérique, pour l'instant, c'est l'hybridation des techniques analogique et numérique qui domine.

Jean-Paul Gandolfo, chercheur au Centre de recherches sur la conservation des documents graphiques (CRCDG), explique par exemple que la photo artistique contemporaine, essentiellement en couleurs, marque un bouleversement des formes, des attitudes des artistes et des procédés utilisés. " Il y a une grande hybridation des techniques, donc une grande confusion dans les appellations, et des ambiguïtés dans les catalogues de vente et plein d'inconnues sur la stabilité " (5)

Dans cette hybridation des techniques de la photographie, une photo analogique (diapo, négatif ou épreuve) peut être numérisée, grâce au scanner, c'est-à-dire la convertir en ficher numérique, et enregistrée en CD dans différentes résolutions, soit faibles, soit moyennes, soit hautes. On peut transmettre l'image à quelqu'un par courrier électronique, l'envoyer sur un site WEB ou produire une nouvelle épreuve.

D'autre part, on peut faire des photos à l'aide d'une caméra numérique et les convertir en analogique, en utilisant des imprimantes des ordinateurs personnels qui reproduisent les images avec une " qualité photo ", soit en les faisant traiter par des laboratoires commerciaux.

La photo " VB 36 " de Vanessa Beecroft, qui montre quelques mannequins dans un plateau, par exemple, a été achetée 24 000 dollars lors d'une vente aux enchères, à New York, en novembre 2001. Il s'agit d'un digital c-print qui, selon les spécialistes, est un tirage argentique réalisé d'après un fichier numérique. (...) Les tirages obtenus à partir d'un fichier numérique se répandent dans le marché de l'art. " (6)

Les photos du mexicain Pedro Meyer qui présentent des gens et des paysages urbains mexicains et américains, montrent le changement de l'origine chimique de la photographie dans la technique électronique. Meyer avait été photojournaliste, mais désormais il retouche en numérique quelques-unes de ses photos selon une méthodologie soigneusement choisie, et non par une obsession technologique. Dans son travail les prises directes co-existent avec les photographies " altérées ". Selon Joan Fontcuberta, quelques-unes des images de Meyer, " sont situées dans un espace ambigu, neutre : l'espace du vrai-faux, de l'incertitude et invention, la plus génuine (sic) des catégories de la sensibilité contemporaine. " (7)

Joan Fontcuberta souligne le fait que la fusion " photographie-ordinateur " introduit des facteurs décisifs pour maintenir notre regard conventionnel sur la réalisation des images : d'une part l'utilisation des logiciels qui remplacent le " airbrush " et le photomontage ; d'autre part l'application créative de " bruit " ou de " parasites " crée de l'interface entre la caméra (analogique) et l'ordinateur (numérique, synthétique, virtuel) (8).

Une photo de Pedro Meyer, " El asombrado ", qui montre un vieil homme debout, de dos sur une place vide, était la dernière d'un film analogique et pourtant la lumière a endommagé la prise de vue, mais grâce à la numérisation, elle a pu être bien reconstituée (9).

Le numérique permet, avec une performance de plus en plus élevée, de manipuler plus facilement les images, bien que les pratiques de retouche, coloriage et collage aient été utilisées dans la photographie analogique depuis longtemps : les techniques de retouche depuis 1850. Certaines photos de famille et des cartes postales appelées " de fantaisie ", avec un air naïf, très populaires dans les premières décades du XXe siècle, ont été retouchées manuellement à l'aquarelle ou au pastel.

Une photo numérique peut prendre la forme d'une empreinte photochimique et montrer des effets de profondeur de champ, des grains de la pellicule photosensible, qui rendent la confusion inévitable sur quelle technique a été utilisée. En ce sens on parle de photoréalisme, il s'agit du point de non-distinction entre une empreinte analogique et une synthèse numérique.

L'ère numérique appelle des habitudes de lecture spécifiques dans un contexte où de plus en plus, on ne sait plus si ce qu'on voit est une image de synthèse ou une empreinte photographique. Dans un tel contexte on peut s'interroger sur le statut de la photographie au moment du passage de l'analogique au numérique. Pour faire une approche à une telle question on peut réfléchir sur comment est-ce qu'évolue le rapport entre la photographie et le réel.

Au XXe siècle des auteurs comme Benjamin, Sontag, Barthes, Soulages, parmi d'autres, ont exprimé les caractéristiques de la photographie en rapport au réel. Ils ont parlé de sa capacité d'atomiser la réalité, de sa capacité de reproduction.

Selon Sontag une photo est considérée " comme le témoignage irréfutable qu'un certain événement s'est produit " (10).

Sontag signale : " D'une façon irréfutable, les photographies montrent que des personnes se sont trouvées là ; à un moment précis de leur existence ; elles rassemblent des êtres et des choses qui, un instant plus tard, étaient déjà dispersés, qui ont changé, poursuivi le cours de leur destinées particulières. Ainsi elle anticipe des idées qui quelques années plus tard seront exprimées par Barthes, car selon Barthes : " La photo immobilise une scène rapide dans son temps décisif " et quelques pages après il dit " dans la photographie, je ne puis jamais nier que la chose a été là. Il y a une double position conjointe : de réalité et de passé " (11).

Barthes montre la photographie comme un témoin de présence, comme le " ça-a-été " (12). Soulages reprend cette idée mais en disant que la photographie est de l'ordre du " ça a été joué ", parce qu'il y a une théâtralisation au moment de photographier : cette action peut engendrer plusieurs types de comportements, comme la discrétion ou l'exhibitionnisme, mais " toujours constitue un théâtre dont on est le metteur en scène, dont on est pour un temps le Dieu ordonnateur ". Selon lui, la photographie n'est plus une citation de la réalité, mais une histoire mise en scène, parce que le photographe n'est pas un chasseur d'images, mais un traqueur de négatifs, un homo faber (13).

Sontag fait aussi un rapport entre la photographie et la mort que fera aussi Barthes dans La Chambre Claire ; et avant qu'eux avait écrit Sontag  : " Nous sommes profondément touchés par ces photographies de la vie quotidienne dans les ghettos de Pologne, prises par Roman Visjniac en 1938, parce que nous savons que tous ces hommes et ces femmes vont bientôt périr (...) Les photographies proclament l'innocence et la vulnérabilité de ces vies qui ont été détruites " (14).

Selon Barthes  il existe un punctum qui est le " détail " et un autre que c'est " le Temps ". Pour illustrer ce dernier il observe la photo d'un condamné à mort et il dit : " Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j'observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l'enjeu " (15).

Auparavant, la plupart du temps, le spectateur d'une photographie faisait le rapport avec du réel en se demandant si le photographe avait fait une mise en scène pour obtenir la photo, ou il s'agissait d'une photo " volée de la rue ".

L'utilisation de certains outils (tels que les filtres ou certains objectifs) dans la photo analogique, permet de faire des images plus étonnantes.

Désormais la technologie numérique permet des truquages facilement et rapidement, donnant un résultat de qualité exceptionnelle, ce qui peut confondre le spectateur sur où finit le reflet du réel et où commence la fiction.

L'esthétique du numérique et la confluence des différents médias

On entend communément dire qu'on est passés de la civilisation industrielle à celle de l'information. William Gates, l'éditeur de logiciels Microsoft, est souvent cité comme un symbole de cette dernière.

À partir de l'idée que l'on vit dans l'ère post-moderne, quelques chercheurs comme William Michell pensent que nous sommes en train d'entrer dans l'ère "post-photographique" (16) car il semble que la spécificité de la photographie ait radicalement changé. Désormais on peut obtenir des images photographiques numériques à partir du réel, mais aussi à partir d'une scène vidéo, et à partir de créations virtuelles.

Les images photographiques entrent dans les systèmes de communication globale : elles sont instantanément transmissibles par des lignes téléphoniques et satellites jusqu'à l'autre bout du monde. L'Internet permet la confluence des différents médias : photographie, télévision, cinéma, journal, radio...

En 1991 l'exposition " Photo Video : Photography in the Age of the Computer " (The Photographer's Gallery, Londres) considérait l'impact des nouvelles technologies électroniques et numériques. Les auteurs ont envisagé les implications des photographies codées, comme des " unités d'information électronique " :

  • Le déplacement de la localisation de la production photographique : de la chambre obscure à " la chambre électronique "  de l'ordinateur.
  • Une possibilité de faciles manipulations des images photographiques.
  • La transmission à grande vitesse des nouvelles images qui ne sont pas non plus limitées à l'intérieur des frontières territoriales et politiques.
  • La convergence sans précédent de l'image photographique avec d'autres médias auparavant distincts : audio digital, vidéo, graphiques, animation et d'autres types de données dans de nouvelles formes de multimédia interactives (17).

Même si c'est très discutable, il y a des penseurs comme l'historien de l'art Jonathan Crary qui observe en 1993 " le rapide développement dans un peu plus d'une décade dans les domaines des techniques graphiques informatiques, a signifié une transformation dans la nature du visuel peut-être plus profonde que la rupture qui séparait l'imaginaire médiéval de la perspective de la Renaissance " (18).

Aujourd'hui, le multimédia utilise des images photographiques affichées sur l'écran d'un ordinateur, ou envoyés sur un grand écran, à partir d'un projecteur vidéo.

Ainsi, les photographies peuvent être regardées de la même façon que les vidéos ou des films, aussi bien qu'on peut lire les textes et écouter de la musique : grâce aux écrans électroniques. Désormais l'ordinateur permet d'intégrer tous les médias ; avec des logiciels adéquats, il peut recevoir ou envoyer l'information grâce à des images, au texte et au son d'une qualité de plus en plus performante, à n'importe quel autre part du monde où il y ait un autre ordinateur connecté avec Internet.

L'hybridation des médias a modifié la manière de poser les yeux sur le monde. Certaines personnes pensent que nous sommes en train de vivre un changement important dans notre culture visuelle, qui nous permet d'avoir de nouveaux rapports à l'espace et au temps (" l'immatérialité " des images, la disponibilité des images, textes et sons seuls ou mélangés dans n'importe quel endroit, le fait qu'on ait plusieurs médias dans une seule machine, etc.). Mais il faut prendre en compte les contextes culturels et technologiques des évolutions et les contextes particuliers de l'usage, comme la familiarité avec les ordinateurs, et avec les technologies digitales. Les sujets plus avertis maîtrisent facilement les problèmes techniques et peuvent créer facilement des messages par ce type de média.

Ce qui reste de spécificité de la photographie face au multimédia et à l'Internet.

Susan Sontag disait il y a plus de 20 ans : " Les photographies peuvent laisser une impression plus forte que les images mobiles, car elles découpent une tranche nette dans la durée, au lieu d'en imiter l'écoulement. La télévision offre à la vue un flux d'images (...) Une photographie, c'est un moment privilégié, transformé en un mince objet que l'on peut conserver et regarder à loisir " (19).

Sur les images de New York le 11 septembre 2001, Mallory Langsdon, de l'agence Reuters, juge : " La qualité spectaculaire des images est indéniable. La télévision restera pour les avions, mais les photos ont mieux donné l'idée de désastre " (20).

Même si la photographie numérique repose sur les mêmes principes que le cinéma et la vidéo, le texte et le son, la différence avec eux, c'est que la photographie continue d'être une image fixe. Grâce à ça, peut-être, elle conserve un certain pouvoir de fascination. De la même façon qu'au départ, il y a 162 années, la photographie étonnait les modèles et les spectateurs, parce qu'elle permettait de garder les souvenirs d'un temps passé, fixés d'une façon précise, les images photographiques numériques peuvent plonger le spectateur dans une véritable perplexité face à leur capacité de refléter le réel avec très bonne qualité et, en plus, montrer l'hyperréalisme.

Frizot écrit en 1995 que la prise de vue numérique n'est qu'une étape dans l'histoire de la photographie. Des bouleversements tout aussi importants sont apparus bien avant elle (instantané, visée juste, etc.) ; le fait que le cliché existe comme ensemble de données immatérielles n'est guère différent de ce qui produit dans le cas du négatif, lui aussi image intermédiaire, " promesse d'image " ultérieure (21).

Avec la photo numérique on peut toujours faire des images avec la même intentionnalité que la photo analogique. Mais c'est le sens de cette utilisation qui fait la différence. Pour les photo-journalistes par exemple, le numérique permet d'utiliser moins d'équipement qu'auparavant (on n'a plus besoin de films, des filtres, des différents boîtiers pour charger pellicules différentes, etc.) et, en même temps, leur permet de regarder immédiatement leurs images et de les envoyer où ils veulent, grâce à l'Internet. Les photographes d'art peuvent manipuler les images d'une façon plus performante qu'auparavant et réaliser de véritables créations fantastiques.

Le photographe Jean-Claude Julien considère que " l'univers numérique rend possible un hyperréalisme qui ne serait pas possible par moyen des techniques de collage ou de montages argentiques " (22).

Photo numérique et surréalisme.

Le travail de certains photographes qui utilisent de plus en plus le numérique permet de reprendre les idées de Susan Sontag sur le rapport entre la photographie et le surréalisme : L'acte de la prise de vue est d'un caractère essentiellement surréaliste : il crée un double du monde existant, un modèle au second degré, miniaturisé mais d'aspect plus dramatique que celui que perçoit la vision naturelle "(23).

Mais, en plus, on découvre comment l'usage actuel de la photographie numérique dans le domaine de l'art, par exemple, met en évidence certaines attitudes des artistes surréalistes comme le fait de donner de l'importance à des objets insignifiants, à des débris, comme outils d'expression, et la possibilité de faire des collages à partir de fragments d'images.

Sontag écrit : " Vus par le viseur de la caméra, les sombres bâtiments d'usines et les avenues bordées de panneaux publicitaires ne sont pas moins beaux que les églises ou les paysages de campagne. Selon le goût moderne, ils sont même plus beaux. Breton et d'autres artistes surréalistes ont fait des magasins d'occasions des temples du goût d'avant-garde et lancé la mode des pèlerinages esthétiques au Marché aux puces " (24).

Ainsi, si la photo est une fragmentation du monde, la photo numérique peut permettre une fragmentation sur un autre plan : on peut assembler des morceaux d'autres photos, parfois mal prises, mais dont quelques détails peuvent être assez bons. On peut ainsi faire des collages numériques comme les artistes surréalistes (Breton, Ernst) en ont fait à partir des gravures populaires.

Avec la photographie numérique et sa présence dans les nouveaux médias, les photographes, les modèles et les spectateurs sont confrontés à une nouvelle représentation du monde, dont est bouleversée la façon d'obtenir les images, leur transmission et leur usage.

Notes

1. Lambert (1998) p. 10

2. Acronyme de PICture Element (élément d'image). On peut considérer les pixels comme l'équivalent des grains photosensibles qui constituent une photographie. Ce sont des points d'image, de minuscules carrés qui contiennent des informations ; leur combinaison produit l'image.

3. Caputo et Burain (2001) p.320

4. Loaec, R. (mai 2002).

5. Guerrin, " La photographie d'art...", Le Monde, (novembre 2001), p. 30

6. Ibid.

7. Introduction au livre " Truths & fictions " ( 1995), où est présenté le travail du mexicain Pedro Meyer.

8. Ibid.

9. Photo présentée à l'exhibition Photovideo en 1991. Cité dans l'article " Photography in the age of electronic imaging ", dans Photography a critical introduction, p. 252

10. Sontag, (1976) p. 14 . Elle affirme aussi : " Une photographie est à la fois une présence figurée et un rappel de l'absence. " p. 27

11. Barthes, (1980) pp. 58, 120

12. Ibid, p. 120

13. Soulages. (1999)

14. Sontag, (1976) p. 86

15. Barthes, (1980) pp. 149-150

16. Mitchell, cité en Wells, (1997) pp. 251-253

17. Wells, (1997). pp251-253

18. Cité en Wells, (1997), p 257

19. Sontag, (1976) p. 28

20. Guerrin, (septembre 2001) " La guerre des images... " Le Monde. p. 20

21. Frizot, cité par Jullier, (1998) p.66

22. Loaec, R. (mai 2002).

23. Sontag, (1976) p. 65

24. Ibid. p. 95

 

 

Bibliographie.

Barthes, R. (1999) La chambre claire. Notes sur la photographie. (1980). Gallimard Seuil, France, 193 pp. Coll. Cahiers du cinéma.

Caputo, R. et Burian P. (2001) Guide pratique de la Photo. National Geographic. Paris, France Loisirs, 352 p.

Fontcuberta, J. (Introduction) Truths & Fictions. A Journey from documentary to Digital Photography. Pedro Meyer. (1995) NY. Aperture.

Jullier, L. (1998) Les images de synthèse. Paris. Nathan Université. Col. Image 128. 128 pp

Lambert, Frédéric " La différence entre l'image " Deux études sur les Distorsions de A. Kertesz  (1998); Condé-sur-Noireau. L'Harmattan, Ouverture Philosophique 172 p.

Soulages, F. (1999) Esthétique de la photographie. La perte et le reste. Maxéville. Nathan, France, 334 pp. Coll. Photographie.

Sontag, S. La Photographie. (1976) Paris, Essai/Seuil Coll. Fiction &Cie. 221 p.

Wells, L. (Ed.) Photography. A critical Introduction. (1997) London and NY. pp. 251-253

Journaux et magazines.

Guerrin, M. (15 novembre 2001) " La photographie d'art à l'épreuve du temps ", Le Monde, p. 30

Guerrin, M. (29 septembre 2001) " La guerre des images de New York dynamise les agences photographiques ", Le Monde. p. 20

Loaec, Ronan. " Le sens du fantastique ! Le nouveau photomontage... "  (mai 2002) Chasseur d'images, magazine. No. 243.

Photo journalisme une mort annoncé. 17 photographes de l'agence Sygma posent nus. (C mars 2002) Portraits réalisés par Marianne Rosentiehl. Numéro spécial. Paris. Imprimé par Quebecor France.

Source: http://eprints.univ-lyon2.fr:8050/archive/00000029/01/Recio.html