Quelle est la meilleure "technique" ?
Photo contre dessin
par Claude Cossette
La technique de production même des
images peut jouer sur la signification, donc sur la communication.
Le dessin
Les humains utilisent le dessin depuis plus de 15,000 ans.
L'homme préhistorique dessinait déjà sur les parois
des grottes qui lui servaient de refuges. Dessiner consiste à pouvoir
ramener sur un plan à deux dimensions le réel à trois
dimensions. On nomme largeur, hauteur et profondeur (d'autres disent: hauteur
longueur, largeur)
les trois dimensions du réel. Mais on sait que, depuis l'acceptation
généralisée du modèle einsteinien de l'univers,
une quatrième dimension est venue s'ajouter: le temps. Il appert donc
que certaines images incorporent désormais la dimension temporelle:
hologrammes
à facettes innombrables, tableaux cinétiques, etc.
Mais restons pour le moment dans le système spatial
à trois dimensions. Pour ramener le réel tridimensionnel sur un
plan, il faut faire appel à un ensemble complexe de connaissances culturelles,
mélange de techniques, d'habiletés et de conventions. Dessiner
peut pourtant encore paraître une opération élémentaire:
cela consiste tout simplement, selon le peintre italien Zuccari
(1607) à faire un disegno externo d'après
son propre disegno interno, de faire une représentation
d'après l'image mentale déjà présente à la
conscience. Mais ce n'est pas si simple qu'il paraît: combien se sont
butés à la difficulté de reproduire sur une feuille ce
que pourtant ils croyaient avoir si clairement en tête? Et ce n'est pas
toujours par manque de dextérité! Mais comment réalise-t-on
effectivement la transposition de trois dimensions à deux dimensions
? Les premiers humains avaient recours à des moyens primitifs, il va
de soi. Pourtant, les matériaux utilisés étaient appropriés
puisque plusieurs de ces uvres ont défié le temps et sont
parvenues en bon état jusqu'à nous. Mais c'est dans leur habileté
à représenter la profondeur qu'ils achoppent. Pour dire vrai,
l'emplacement des objets réels dans la profondeur du champ visuel semblait
peu important à cette époque; le plus souvent, ces objets étaient
représentés dans des positions diverses à des emplacements
et dans des grandeurs aléatoires. Les éléments étaient
dessinés éparpillés dans l'espace à deux dimensions.
C'est à cette technique que les Indiens cris avaient recours pour réaliser
leurs illustrations comme sur ce vêtement de peau conservé au Musée
de Leningrad.
Puis, les Anciens ont mis au point une technique plus systématique:
la "composition en registre", un mode de transposition qui s'est répandu
en Égypte à partir de plus ou moins 3000 avant J.-C. Cette
technique consiste à disposer sur une même ligne de terre ce
qui appartient
à un même plan de la profondeur du champ perceptuel. La surface
dessinée est ainsi divisée de haut en bas par une série
de lignes successives, chacune portant un plan de l'espace à trois
dimensions; il arrive aussi que les scènes représentées
successivement de gauche à droite aient entre elles un rapport de
temps plutôt
que d'espace. Voici en exemple les moments successifs d'un combat de lutte,
représentés sur un mur du Tombeau 15 de Beni-Hassan en Égypte.
Le site de Beni-Hassan est riche d'exemples de peintures
murales qui jouent intelligemment sur la composition en registre. Voyez le site
extraordinaire construit par une amoureuse de l'Égypte ancienne,
Su Bayfield. Source: http://www.egyptsites.co.uk/middle/minya/hasan/hasan.html
On peut dire que ce type de perspective -la composition en
registre- est analytique et phénoménologique en ce sens que le
réel est représenté comme il est vécu. Par contre,
certaines techniques constituent davantage un truc simple à réaliser
et qui produit tout de même son petit effet de profondeur; c'est le cas
de la perspective dite "cavalière". La perspective cavalière fut
la plus répandue au Moyen Age et provenait de la tradition asiatique:
une des faces est perpendiculaire à la ligne de vision et deux autres
faces fuient à 45° en parallèle sur une demi- profondeur de
la face. Mais déjà le peintre florentin Paolo Uccello (1396-1475),
qu'on appela le "poète de la science", pressentit certaines conventions
qui donnent à ses représentations une allure plus réelle.
Ce fut le départ de la grande aventure de la perspective "normale" que
nous connaissons. La perspective dite normale est "normale" en ce que c'est
celle que les imagistes occidentaux ont développée; la plupart
des images diffusées de nos jours (et a fortiori les images photographiques)
sont construites d'après les lois de cette perspective-là. Mais
on affirme que c'est le célèbre ingénieur et artiste Leonardo
da Vinci (1452-1519) qui, prenant la suite de l'humaniste et architecte Leon-Battista
Alberti (1404-1472), mit au point de façon magistrale un système
de transposition efficace de trois à deux dimensions: la perspective
aérienne. Le système prend en considération deux éléments
principaux soit, le rapport d'orientation des lignes entre elles et le rapport
de teinte des plans entre eux. On suggère donc la profondeur, d'une part
en faisant converger vers un même point (dit "point de fuite") du plan
à deux dimensions les lignes qui, dans la réalité, demeurent
parallèles en s'éloignant du regardeur; et d'autre part, en estompant
les valeurs de plan en plan (du bas vers le haut) pour obtenir le même
effet que celui produit par les objets réels qui réfléchissent
une lumière de plus en plus filtrée par la couche atmosphérique
à mesure qu'ils s'éloignent du regardeur. Le savoir-faire des
artistes en cette matière atteint, avec les années, un point de
perfection estomaquant. On finit par pousser l'art de la perspective à
ses limites, à tel point que, devant certains panoramas, il devient presque
impossible, même en perception directe, de distinguer les éléments
à trois dimensions (les structures architecturales) des éléments
à deux dimensions (les dessins réalisés sur certaines surfaces
architecturales planes), car les uns et les autres s'enchevêtrent en un
habile trompe-l'il. C'est le cas de certaines peintures monumentales de
l'époque baroque. Le Baroque propose une vue analytique détaillée
de la réalité et arrive à calquer la nature avec une minutie
débridée (contrairement au Classicisme, effet d'une théorie
qui se sclérose parfois en dogmatisme).
Certaines uvres "baroquisantes" ont été
réalisées au Québec à la fin du siècle dernier
comme cette église de Saint-Romuald près de Québec, où
les éléments architecturaux dessinés s'entremêlent
aux éléments architecturaux en volume pour confondre le fidèle.
Ultimement, les artistes devinrent des maîtres incontestables de l'illusion
optique. Certains s'acharnèrent à mystifier les regardeurs.
C'est ainsi que l'on a accès aujourd'hui à un certain nombre
d'uvres
classées sous le vocable trop générique d'anamorphoses.
Les "anamorphoses" sont des images qui cachent sous un sujet apparent (un
paysage par exemple) un sujet véritable (une scène libertine,
par exemple) qu'on ne peut reconstituer qu'à l'aide de miroirs déformant
ou en adoptant un point de vue inhabituel. L'artiste allemand Edi Lanners
(1977)
cite cet exemple d'anamorphose provenant du célèbre Codex
Atlanticus réunissant des dessins de Léonard de Vinci.
Certains ont pensé tout d'abord qu'il s'agissait, comme dans le cas
de certains autres dessins, d'une "composition abstraite": il consiste en
huit traits épars. Mais quand on considère cet ensemble de
graphies avec un regard rasant, l'il gauche collé sur l'extrémité
gauche de la feuille, apparaît nettement et en justes proportions, une
tête de bébé.
Plusieurs grands de la peinture se sont essayés à l'anamorphose:
Leonardo da Vinci (1452-1519), Hans Holbein le Jeune (1497-1543),
Le Caravage (1573-1610), Annibale Carrachi (1560-1609) et le Jésuite
Andrea Pozzo (1642-1709), entre autres. Certains le faisaient dans un but de
recherche, d'autres sous commande de riches voyeurs de l'époque, pour
déjouer la censure.
Au siècle dernier, le grand mathématicien et
pédagogue Gaspard Monge (1746-1818) repensa tout le système de
la géométrie descriptive -qui est en réalité le
support théorique au dessin perspective- et montra l'unité de
raisonnement qui s'applique aux formes géométriques comme au langage
algébrique. Il publia sa Géométrie
descriptive en
1799. L'artiste et pédagogue suisse Luc Joly (1975) affirme que "Monge
a proposé l'emploi systématique de trois plans orthogonaux entre
eux, recevant les images de l'objet étudié. Il a surtout organisé
les méthodes de tracé et de recherche des vraies grandeurs des
objets représentés. Jusqu'alors, ces méthodes étaient
disparates, plus ou moins ésotériques et seulement transmises
aux initiés des corporations artisanales. Il en a fait une technique
cohérente de représentation des formes géométriques
et matérielles en général, utilisée encore aujourd'hui."
La perspective avait acquis sa forme définitive. (Nous avons résumé,
dans le texte « L'alphabet
iconique » en un vaste tableau schématique, les principales
notions qui permettent de réaliser divers types de perspectives.)
Edvard
Munch
En 1893, Munch peint Le Cri, un tableau
dans lequel l'artiste exprime son désarroi; dans sa folie, il a
peint une cinquantaine de versions du même sujet. On estime que
c'est le tableau peut-être le plus reproduit de tous les temps.
On avait donc, par le dessin, la prétention de pouvoir
représenter le réel. Avec le temps, cette fonction est devenue
moins importante; un certain glissement s'est fait au profit d'une fonction
d'interprétation. Dans le premier cas, c'était les qualités
d'habileté à transposer qui étaient exacerbées
chez l'artiste; dans le dernier cas, c'est l'esprit d'analyse-synthèse
personnel qui a pris le pas. Le talent de certains imagistes, c'est de pouvoir
cristalliser
une impression fugitive dans une image définitive. C'est ce que réussit
l'artiste expressionniste norvégien Edvard Munch (1863-1944) dans une
uvre saisissante commeLe
Cri. Quelle
réussite
d'analyse-synthèse!
Ce glissement mentionné de la représentation
fidèle vers l'interprétation personnelle a fait un pas marqué
avec l'avènement de la photographie qui prenait la relève comme
art de la représentation réaliste.
La photographie
La photographie a révolutionné le mode de représentation
du réel. Cela, non seulement en qualité mais aussi en quantité.
C'est sans doute une conséquence de cette invention de la "boîte
à images" au siècle dernier -et d'autres inventions qui ont permis
la diffusion rapide des images, comme la presse à imprimer motorisée-
que l'on peut parler aujourd'hui de "civilisation de l'image". Depuis la Renaissance,
les artistes graphiques connaissaient l'existence de la camera
obscura. Cet appareil n'était, à l'origine,
qu'une pièce aveugle dont un des murs avait été percé
d'un trou; cela permettait d'apercevoir sur le mur faisant face au trou, l'image
inversée du panorama extérieur. Par la suite, l'appareil fut transformé,
réduit en dimension et ses parties disposées de telle sorte qu'on
puisse faire le relevé par calque de l'image reçue. On pense que
dès 1750 la camera faisait partie de la panoplie habituelle des outils
des artistes peintres. C'est sur le même dispositif que s'élabore
l'idée de pouvoir relever des images fac-similés sans besoin de
recourir à l'habileté manuelle d'un artiste. Toute l'aventure
commence vers 1815. Le français Joseph-Nicéphore Niepce (1765-1833)
était un "patenteux" de métier: il avait mis au point un moteur
à explosion pour la propulsion de petits bateaux, avait eu l'idée
de la draisienne, etc. Fasciné pour le procédé d'impression
lithographique que son inventeur introduit en France en 1815, il veut l'alléger
en remplaçant la pierre par un autre matériau. Pour cela, il a
besoin de dessins; n'ayant aucun talent pour cela, il a l'idée en 1816
d'en relever sur du papier qu'il a sensibilisé avec du chlorure d'argent.
(On connaissait en effet les propriétés photosensibles de certaines
matières depuis 1727, année où le chimiste allemand Johann-Heinrich
Schulze découvre fortuitement les composés qu'il appelle "scotophores"
dans une communication à l'Académie des philosophes de la nature
de Nuremberg.) Mais ce n'est qu'en 1826 que Niepce réussit à stabiliser
ses premiers héliographes comme il les appelait alors, en utilisant comme
support une plaque d'étain ou de verre enduite de bitume qu'il place
dans le mur récepteur d'une camera obscura portative. (Les graveurs sur
cuivre protégeaient les surfaces des plaques qui ne devaient pas être
attaquées par l'acide; le bitume durcissait à la lumière
et les parties non exposées étaient emportées par de l'huile
de lavande.) Mais ses images demeurent floues car il ne peut réduire
le temps d'exposition qui est d'une huitaine d'heures: le soleil dans sa course
déplace les ombres portées. En 1827, il prend contact avec Louis-Jacques
Daguerre (1787-1851) qui utilise largement une camera obscura munie d'une lentille
perfectionnée pour réaliser des décors peints pour l'Opéra
de Paris. Daguerre est alors célèbre pour avoir fondé le
Diorama en 1822, établissement de spectacle où sont présentés
des tableaux impressionnants de 46 par 72 pieds; les perspectives sont réussies,
les détails fignolés, les éclairages calculés, de
telle sorte que l'effet produit est d'un réalisme saisissant. Daguerre
est impressionné par les images de Niepce, et la réciproque est
vraie.
Niepce est bloqué. Il ne peut aller plus loin sans les connaissances
de Daguerre, et sans son sens des affaires. Ils s'associent en 1829. Daguerre
pousse ses recherches et continue seul après la mort de Niepce en 1833.
Daguerre améliore le procédé: en utilisant l'iodure d'argent,
il réduit considérablement le temps de pose. En 1837, enfin, il
est satisfait des images obtenues. Il consulte François Arago (1786-1853),
connu pour ses recherches sur la polarisation chromatique de la lumière.
Arago est de surcroît Secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences et homme politique influent. Arago convainc le gouvernement français
d'acquérir l'invention; Daguerre cède le double brevet à
l'Etat (le sien et celui de Niepce représenté par son fils) contre
une rente viagère payée aux deux détenteurs des brevets.
L'invention est rendue publique le 7 janvier 1839 à une séance
de l'Académie des Sciences et publicisé sous le nom de "daguerréotypie".
Le 19 janvier, l'honnête homme et homme de science
britannique Henry Fox-Talbot (1800-1877) lit un compte-rendu de la séance
dans la Literary Gazette. Il en reste stupéfait
car il croit lire un rapport sur ses propres travaux. Il pense avoir en main
"Le premier exemple d'une maison qui ait peint sa propre image" et il court,
le 25, montrer ses images à une séance de la Société
Royale dont il est membre. Le 29, il écrit à Humboldt, Biot et
Arago de l'Académie des Sciences prétendant à l'antériorité
de sa découverte. Il panique: le 29, puis le 20 février, il fait
deux communications devant la Société Royale sur ses "dessins
photogéniques" comme il les appelait. Mais il n'avait pas à s'affoler:
son idée de procédé à négatif finirait par
l'emporter sur celui de Daguerre. En effet, la daguerréotypie permettait
d'obtenir qu'une seule image puisque le support était opaque et positif;
le procédé de Fox-Talbot permettrait le tirage de multiples copies.
Le 1er janvier, il rend visite à son compatriote l'astronome William
Hershel (1792-1871) qui lui fait part de sa découverte des propriétés
de l'hyposulfite de soda comme solvant des sels d'argent. Fox-Talbot expédie,
avec l'accord de Hershel, sur ce sujet à l'Académie des Sciences
de Paris. Le procédé est rapidement et définitivement adopté
comme fixatif. En 1841, Fox-Talbot améliore son procédé
et le rebaptise "calotype". Il réalise en effet qu'on peut réduire
encore le temps d'exposition si on provoque le développement de l'image
latente avec du "gallo-nitrate"; il brevète le procédé
et traîne en cour tous les photographes qui utilisent un procédé
similaire. Pourtant, les calotypes donnent des images relativement imprécises
en comparaison des daguerréotypes car son négatif est un support
de papier. C'est la raison pour laquelle le procédé à négatif
"collodion" eut tant de succès.
Le romantisme photographique
Une photo de Frederick Scott Archer. La Tour de César
à Kenilworth: vue à partir de la cour intérieure,
vers 1850. Archer utilisait la photo dans le but d'arriver à sculpter
plus facilement les "portraits", forme d'art dans laquelle il
voulait se spécialiser. Quand il photographiait un paysage, il
était largement influencé par les images les plus répandues
de l'époque, les tableaux des peintres romantiques.
Le collodion est un produit proposé en 1851 par le
sculpteur et photographe britannique Frederick-Scott Archer (1813-1857) comme
agglutinant pour les sels photographiques. Le collodion est une solution visqueuse
de nitrocellulose, d'alcool et d'éther. Le support sensible est alors
une plaque de verre qui en est enduite puis trempée dans le nitrate d'argent.
Alors que la plaque est encore humide (avant que les sels ne cristallisent),
on fait l'exposition photographique. Ce procédé permettait, à
cause du support parfaitement transparent, la finesse dans les détails
que le calotype ne pouvait rendre. C'était aussi un procédé
économique par rapport à la daguerréotypie qui exigeait
une plaque de cuivre et qui, de plus, ne permettait pas le tirage de copies
additionnelles. Mais le "procédé humide" rendait la tâche
difficile au photographe: il devait travailler rapidement, avoir un laboratoire
sur son lieu de travail, etc. Sérieux handicap, surtout pour le photographe
volant.
C'est pourquoi le "procédé sec" à la
gélatine (appelé encore "bromure") remplaça rapidement
le collodion. En 1871, le docteur Richard-Leach Maddox publie une lettre
dans
le British Journal of Photography dans laquelle il
explique un nouveau procédé (parce qu'il n'aime pas l'odeur d'éther
du collodion, dit-il). Il suffit d'enduire le support de verre d'une émulsion
de gélatine saturée de bromure d'argent. Certains perfectionnements
ultérieurs du procédé rendent possible vers 1880 la
production industrielle de plaques présensibilisées qui
permettent des expositions rapides de l'ordre de 1/25e de seconde. Dorénavant,
le trépied
pourrait être éliminé, la camera devenir portative.
Ce sont des développements qui permirent à
l'Américain George Eastman (1854-1932) de commencer en 1880 la production
de bromures en rouleaux de papier, et à partir de 1891, en rouleaux de
celluloïd. Eastman lance en 1888 la première camera d'amateur, sa
Kodak no 1 ("une combinaison de lettres arbitraires") dans l'intention d'écouler
plus de films. Pour $25, le client obtient sa box camera chargée d'un rouleau de 100 poses, inclus le développement, le
tirage des photos et le montage sur carton à tranche dorée.
Au début des années 1950 toutefois, la photo
mémoire fait un nouveau bond en avant: on voit apparaître les premières
Polaroïd à développement instantané.
Avec la photo numérique, son usage est aujourd'hui si répandu
que les experts en étudient désormais les
« usages sociaux » .
LA POLAROID
La camera Polaroïd est un autre exemple qui amplifie
le mythe américain de la réussite en affaires. Le physicien
Edwin-Herbert Land naît dans le Connecticut en 1909. Il s'inscrit à
Harvard et, encore étudiant, fait des découvertes sur la
polarisation de la lumière et met au point un film polarisant.
Puis, âgé de 23 ans, il quitte l'université et
s'associe
à un de ses professeurs pour se lancer en affaires (filtres pour
camera et lunettes de soleil). Il s'intéresse un temps à
la photographie tri-dimensionnelle et aux systèmes optiques pour
l'armement. Il affirme ne s'être intéressé à
la photo qu'en amateur et que l'idée de la camera Polaroïd
lui est venue à la suite d'une question de sa fille de trois
ans sur le temps nécessaire pour voir l'image. Confronté au
problème, Land conçoit la solution du "développement
instantané" sur le tas. Mais il met quatre ans pour mettre
le procédé
au point. Il fait une communication scientifique sur le sujet en 1947
et un an plus tard, son entreprise met sur le marché la désormais
célèbre Polaroïd.
De même qu'à partir de 1750, maints artistes
peintres recourent à la camera obscura, de même à partir
de 1850, maints s'intéressent à la camera photographique. Pour
ne citer que les noms les plus célèbres, Corot, d'Aubigny, Millet,
Théodore Rousseau, Toulouse-Lautrec et Delacroix en tâtent allègrement.
Certains photographes se spécialisent, deviennent "photographes de l'École
des beaux-arts" et mettent en marché pour les artistes des collections
de nus masculins et féminins. L'historien de la photographie français
Jean Sagne (1982) a apparié un grand nombre de dessins de Delacroix exécutés
sur des photographies. Certaines peintures en sont largement tributaires comme
l'Odalisque et la Petite femme d'Alger
avec un lévrier.
De nos jours, la science même s'est emparée de
la photographie comme moyen d'exploration, d'enregistrement, d'analyse. On réussit
à mettre en images l'invisible même. En éclairant un minéral
avec une lumière polarisée, on arrive à révéler
sa structure cristallographique: l'image d'un cristal de sulfure devient un
merveilleux tableau automatiste. En relevant les radiations de chaleur dites
infrarouges, on peut photographier les parties du corps humain cachant une activité
cellulaire désordonnée; c'est la thermo-photographie. Grâce
à des dispositifs stroboscopiques, on peut photographier les objets se
déplaçant à haute vélocité; une balle de
revolver traversant une ampoule est fixée sur l'image avant que le verre
ne s'effondre: c'est la tachy-photographie. Par la miniaturisation, les caméras
peuvent voyager à l'intérieur des vaisseaux sanguins ou s'insérer
dans les pores de la peau. La sonde Voyager se déplace
dans les espaces sidéraux pour nous faire parvenir des images rapprochées
de Saturne. Où
est-elle rendue?. Les réverbérations
ultrasoniques différentielles des couches de tissus humains permettent
d'obtenir des images de l'intérieur du corps: c'est l'échographie.
Avec l'aide d'un ordinateur, on peut obtenir des radiographies par tranches
prédéterminées; par exemple, le cerveau apparaîtra
sur un écran cathodique par couches successives: c'est la tomodensitométrie.
On enregistre les ondes ultraviolettes émises par la matière chargée
d'électricité statique: c'est la photo kirlienne (nommée
d'après le chercheur russe Kirlian qui a réalisé, le premier,
ce type d'image vers 1938).
Depuis quelques années, les techniques développées
dans les disciplines scientifiques n'ont plus beaucoup à voir avec l'invention
de Niepce. Ainsi, les scientifiques irlandais Trevor Weekes, David Fegan et
Neil Porter ont mis au point un appareil capable de déceler les rayons
gamma qui, bloqués par la couche atmosphérique, n'atteignent jamais
la terre. Ils enregistrent pour cela de l'Observatoire Whipple les radiations
de Cerenkov, flash lumineux d'un milliard de seconde avec la Camera à
grande ouverture: la "lentille", constituée de 248 miroirs dont le rôle
est de concentrer les rayons, permet une ouverture de 10 mètres et une
vitesse d'obturation de l'ordre du cent-millionnième de seconde. Par
ailleurs, les chercheurs en radiologie ont, de manière opérationnelle
depuis 1977, mis au point un appareil de tomodensitométrie exceptionnellement
fin déjà en usage dans quelque 25 hôpitaux américains.
Il s'agit d'un imageur par résonance atomique (Nuclear Magnetic Resonance
- NMR scan) qui permet de reconstituer la nature des tissus mous avec grande
précision. Le corps est introduit dans un aimant très puissant,
capable de produire un champ attractionnel 20,000 fois plus fort que celui de
la terre. Les noyaux atomiques tournent autour de leur axe et oscillent à
une fréquence donnée, différente selon la nature de l'atome.
Les atomes, ceux d'hydrogène en particulier (qui sont nombreux dans les
tissus mous largement constitués d'eau), sont sensibles à la direction
du champ magnétique dominant: ils s'enlignent vaguement dans la direction
du champ créé. Un second champ est créé perpendiculaire
au premier, plus faible et alternatif; les atomes d'un milieu donné,
ceux qui vibrent à la même fréquence que le deuxième
champ oscillatoire, se forment en rang dans la direction de ce second champ,
plus ou moins rapidement selon leur nature... et reprennent leur place première
à la disparition du champ. Ces changements physiques chimiques sont analysés
par un ordinateur qui reproduit sur écran des images selon des plans
de coupe axiaux transverses prédéterminés, à l'exception
des autres. Les imageurs par résonance atomique révèlent
la nature même des cellules, leur activité chimique, alors que
la tomographie "traditionnelle" ne dévoile que la densité relative
des tissus. Le chef de la rédaction scientifique au New
York Daily News, Edward Edelson (1983), porte le jugement suivant sur
l'avenir de cette machine: "Sur un point au moins, 'l'establishment' aussi bien
que Damadian, le premier à avoir mis un appareil sur le marché,
s'accordent: la résonance atomique pourrait provoquer des changements
radicaux dans la théorie aussi bien que dans la pratique de la médecine.
Il est bien possible que cette caméra nouveau genre créé
une révolution dans d'autres disciplines que la médecine, à
mesure que l'on pourra "photographier" d'autres atomes que ceux d'hydrogène.
Par ailleurs encore, le point de mire même du "photographe" est appelé
à changer. Ainsi, la sonde cosmique américaine Pioneer 10, lancée
le 3 mars 1972, devenait, le 13 juin 1983, le premier engin humain à
quitter le système solaire après avoir parcouru 3,5 milliards
de kilomètres à la vitesse de 49,000 km/h. C'est cette sonde qui,
pour la première fois, a permis de faire des images précises de
Jupiter alors qu'elle passait à moins de 130,000 kilomètres; on
n'aurait pu obtenir une telle définition d'images en les réalisant
à partir de la terre, distante de plusieurs millions de kilomètres.
Désormais, Pioneer 10 file vers la constellation du Taureau, emportant
avec elle un message pictographique qui pourrait être décrypté
par d'éventuelles intelligences extra-terrestres. Où
est-elle rendue?.
Message à l'intention des extra-terrestres que pourrait rencontrer
Pionnier 10 dans son voyage intersidéral.
Mentionnons encore, dans une tout autre direction, les images
psygraphiques, c'est-à-dire, des images que certains mediums peuvent
former à distance, par la pensée, sur des supports photographiques
ou vidéo. Le psilogiste américain Jule Eisenbud (1977) rapporte
les cas de Ted Serios de Chicago et de la famille Veilleux de Waterville (Maine).
Dans des conditions expérimentales et sous le contrôle d'experts
en photographie et de chercheurs universitaires, ces personnes ont pu causer
des empreintes lumineuses diffuses sur des films photographiques. Dans au moins
un cas, Serios a pu reproduire délibérément l'image d'un
homme phéhistorique accroupi correspondant à un tableau d'un musée
de Chicago.
L'ordinateur, enfin, permet de réaliser des images
transformables grâce à la numérisation des informations
lumineuses continues contenues dans une image ou dans un objet tridimensionnel.
On réalise cette digitalisation en quantifiant la lumière de chaque
point de la surface d'une image donnée. Les coordonnées de chaque
point et sa valeur graduée du blanc au noir, sont ensuite mises en mémoire;
on peut par la suite réaliser une restitution topographique exacte, soit
sur un écran cathodique, soit sur imprimante. Voici un portrait, réalisé
à l'ordinateur, comme on en fait pour quelques dollars dans certaines
foires. Une caméra de télévision fait un portrait instantané
d'une personne. Un logiciel approprié décode ce que la caméra
a lu et accorde à chaque point de l'image une valeur donnée (disons
de 1 à 10) selon la valeur de gris de ce point par rapport au fond. Le
programme transpose ensuite cette valeur de gris en une lettre de l'alphabet
qui donne une grisé similaire sur la surface qu'elle occupe: ainsi un
"i" donne une frappe plus claire qu'un "m". Une imprimante rapide, à
matrice ou à marguerite, reconstitue alors l'image sur le papier en tapant
une lettre correspondant à chaque point d'ombre, et en fonction de l'intensité
de cette ombre sur l'image originale. Cela donne évidemment une image
à trame grossière mais tout de même!
The War President
De nos jours, des logiciels interprètent automatiquement
les valeurs à partir d’images plus complexes que les simples
lettres de l’alphabet. Ainsi, l'activiste Joe Wezorek du blogThe American Leftist a publié cette photo du président
George W. Bush… constituée des portraits des militaires tués
en Irak lors de la deuxième Guerre du Golfe.
Chaque point de l'image est représenté par un portrait dont
la valeur correspond au point voulu du portrait présidentiel.
En cliquant sur l'image, vous obtiendrez une version agrandie
qui vous permettra d'examiner chaque micro-portrait qui a servi à
construire la photo du "War President".
On peut aussi coordonner l'information imagique stockée
avec un programme construit selon des logarithmes prévus en vue de transformer
à souhait, en plan ou en perspective, l'information de base; l'ordinateur
calcule donc des variations de l'image lue par lui et les restitue en les faisant
pivoter dans l'espace selon l'axe déterminé par l'utilisateur
(on a vu de telles transformations dans des messages publicitaires montrant
des dessins en perspective d'automobiles). On utilise aussi de semblables programmes
pour créer de nouveaux types d'images poétiques. Mais on cherche
surtout à mettre au point une grammaire transformationnelle iconique
qui permettrait de commander les unités d'une image, de les déplacer
sur la grille des coordonnées, de jouer sur leurs qualités plastiques
(forme, couleur, etc.) jusqu'à complète satisfaction de l'auteur.
Des chercheurs des départements de Communication et de Design graphique
de l'Université du Québec ou des HEC à Montréal
prospectent, semble-t-il, certaines avenues intéressantes, comme le logiciel
Mira. Mise
à jour !
Le
Museum of Holography
Le premier musée de l'holographie
à New York.
Source: http://www.holophile.com/
L'holographie
Un autre procédé qui a soulevé un engouement
monstre, c'est l'holographie. L'holographie permet de produire une image qui
suggère la profondeur (3-D) avec un réalisme identique (à
peu de choses près) à celui produit par la vision de l'objet réel
lui-même. Il est difficile d'imaginer le réalisme d'un hologramme
quand on n'en a jamais vu (on peut en voir au Musée de l'holographie
à New York; un autre vient d'ouvrir ses portes à Paris). On connaît
le relief suggéré par la photographie stéréographique
(genre View-Master): dans ce cas, on provoque l'illusion
seulement du relief en photographiant un champ à l'aide d'une double
caméra qui simule la vision binoculaire. Dans le cas de l'hologramme,
les rayons lumineux qui en parviennent jusqu'à l'il sont parfaitement
identiques à ceux qui seraient réfléchis par l'objet lui-même,
de telle sorte que l'on voit réellement l'objet dans ses trois dimensions
(mais à travers la fenêtre qu'est l'hologramme); on peut donc,
en se penchant à droite et à gauche, apercevoir un côté
puis l'autre de l'objet holographié. Décrivons de façon
schématique, comment est produit un hologramme.
Le dispositif holographique
Holophile, Inc. est une entreprise qui produit
des hologrammes depuis 1975 pour divers usages. Voici le graphique qu'ils
ont réalisé pour expliquer le fonctionnement de l'holographie.
Source: http://www.holophile.com/about.htm
L'hologramme est une image enregistrée sur une pellicule
photo-sensible (semblable à la pellicule photographique mais dotée
d'un grain beaucoup plus fin) grâce à un dispositif spécial
dans lequel on utilise un laser comme source de lumière. Le premier hologramme
a été produit par le physicien hongro-britannique Dennis Gabor
(1900-1979). Mais ce n'est qu'à la suite de la mise au point du "laser"
(Light Amplification by Stimulated Emission of Radiations)
en 1960, qu'on put réaliser des hologrammes précis (vers 1963).
Le laser possède la particularité de n'émettre des rayons
que d'une seule longueur d'onde (sa lumière est donc monochromatique)
et de ne les émettre qu'en phase; cela donne une lumière saturée
et puissante que l'on appelle "lumière cohérente". L'ensemble
du dispositif est d'ailleurs placé sur un plancher parfaitement stable
(pneumatique et plombé) de manière à éviter toute
vibration qui pourrait rendre la lumière incohérente.
Le rayon laser sert à éclairer à la fois
l'objet et la plaque holographique; ceci s'obtient en coupant la course du jet
de lumière avec un miroir semi-réfléchissant qui le divise
en deux faisceaux. L'un bifurque pour se diriger directement vers la plaque,
l'autre continue sa course vers l'objet qui réfléchira aussi les
rayons vers la plaque, mais avec un certain déphasage. La plaque reçoit
donc deux trains d'ondes lumineuses qui se collisionnent en créant des
plages d'interférences variables (claires là où toutes
les ondes sont en phases, sombres là où elles sont déphasées)
qui reproduisent exactement l'objet holographié... si ce n'est sa couleur
véritable puisque la source d'éclairement, on l'a vu, est monochromatique.
On développe par la suite la plaque, qui, à l'il nu, ne
semble porter aucune image précise sinon un fin moiré de lignes
presque transparent. Mais en l'éclairant avec une lumière cohérente,
la nouvelle collision ainsi provoquée produira des plages d'interférence
en tout points semblables à celles produites à l'enregistrement.
Et l'objet apparaîtra dans la profondeur du champ, au même endroit
par rapport à l'hologramme que celui où il se trouvait à
la prise holographique.
Le
premier timbre comprenant un hologramme a été émis en 1988
par l'administration postale autrichienne. Le Canada émettra son
premier timbre holographique en 1992.
Ceci est une description schématique puisque les progrès
constants permettent d'obtenir des hologrammes de plus en plus perfectionnés.
Ils sont aujourd'hui monochromatiques ou irisés, on peut les visionner
avec une source d'éclairement ordinaire, on peut en fabriquer d'environ
un mètre alors qu'au début, ils n'avaient que quelques centimètres,
divers types permettent d'apercevoir l'image devant ou derrière le cadre
holographique, etc.
1983, la première fois que les banques
utilisent l'hologramme comme clé de sécurité pour les
cartes de crédit.
Ce qui est particulier dans un hologramme, c'est la masse
d'information qu'il contient: chaque endroit de l'hologramme contient tous les
points lumineux de l'objet qui étaient "visibles" depuis cet endroit
au moment de l'enregistrement. On peut donc couper un hologramme en parties
et chacune d'elles restituera l'objet en entier qui ne sera toutefois visible
que depuis un nombre de points de vision de plus en plus réduit à
mesure que la surface holographique à regarder réduira elle aussi.
Dès aujourd'hui, on commence à utiliser l'hologramme
dans le cadre de la vie quotidienne. À Disneyworld,
la "maison hantée" l'est grâce à des hologrammes de
fantômes:
leur mouvement est provoqué par le déplacement des spectateurs
assis dans un chariot qui fait un long panoramique devant un hologramme; des
fantômes dansent alors et on les voit en trois dimensions, tout en apercevant
le décor à travers eux. À Moscou, lors des Jeux Olympiques
de 1980, il semble que les Soviétiques aient réussi à réaliser
un film de cinéma holographique de quelques minutes, visible pour
quelques spectateurs seulement, l'angle de visionnement efficace étant
très
étroit. Le mensuel japonais Journal of the Society
of Instrument and Control Engineers publiait un hologramme dans son
vol. 20, no 9, 1981. En 1983, MasterCard "hologrammise" sa carte.Mise
à jour !
Sémantique dessin/photo
Nous savons tous que nous disposons de deux moyens techniques
pour fabriquer des images, le dessin et la photographie. Mais comme ces techniques
ne sont que des moyens, il importe de préciser à quelle fin sémantique
ces moyens peuvent servir. Imaginer, c'est pouvoir voyager dans le temps (passé
ou futur) ou dans l'espace (ailleurs); les animaux ne peuvent le faire. En ce
sens, plusieurs auteurs croient que l'image précède la parole
dans l'évolution de la pensée humaine. En tout cas, dessin et
photo sont des images d'hommes, donc imaginées. En quoi réside
donc leur différence? Peut-être d'abord dans leur mode respectif
de cadrage. En dessin, la composition est au premier chef arbitraire: le dessinateur
rassemble des objets qu'il dispose en un certain ordre pour ensuite reproduire
cette composition par l'observation. Ou encore, il tire de son imagination les
éléments qui s'intégreront, sur le support, en une composition
qui répond à sa vision du monde. Ou encore, d'un champ perceptuel
donné, il sélectionne les éléments à privilégier
au détriment de ceux qu'il veut bien laisser pour compte. Même
la réalité supposée "objective" est transformée
par la vision personnelle de l'artiste. Le dessinateur reconstruit la réalité;
il construit sa réalité.
En photographie, la stabilité du réel est considérée
comme acquise au départ. L'idée consiste alors plutôt à découper,
dans cette réalité, les plans qui permettront de faire voir
le monde avec un regard neuf -qui est toujours celui de l'auteur, bien sûr.
Le photographe promène son cadre sur le réel pour l'arrêter
au moment où ce réel répond à sa définition
de la bonne composition. Ou encore, il remanie le réel en recourant à des
objectifs choisis, à des vitesses de prise de vue prolongées
ou écourtées et à toute autre manuvre que permet
son appareillage optico-chimio-mécanique. Ou encore, il concentre
son attention pour saisir le moment dit opportun d'un réel si mouvant.
Le photographe pétrifie une coordonnée de l'espace-temps. (Toutefois,
le photographe publicitaire tient en ce sens davantage du dessinateur car
il crée de toutes pièces le réel: il rassemble lui-même
dans son cadre les objets nécessaires pour construire l'univers symbolique
souhaité.)
Je crois enfin que la photographie est davantage un langage
d'analyse: elle permet de fouiller la réalité, de la découper
en morceaux, d'en grossir les éléments, etc. Le dessin est
quant à lui un langage de synthèse: il oblige à choisir
au sein de l'innombrable, à simplifier le complexe, en un mot, à schématiser.
Poussé plus loin, cet esprit de synthèse donne des uvres
schématiques comme le dessin d'humour ou la carte géographique.
Eventuellement, le dessin peut même représenter des idées
abstraites, comme par exemple les interrelations exprimées par un
réseau ou par un organigramme.
Photo et dessin sont des langages qui répondent chacun
à leur fonction propre; chacun permet des effets particuliers. Il peut
être amusant de voir comment dessin et photo jouent le rôle particulier
qu'intuitivement on leur assigne. Chouinard & Lessard (1974) ont comparé
les techniques graphiques utilisées pour les pochettes de disques. Ils
ont analysé 330 pochettes de musique américaine "de jeunes", qu'ils
ont réparties en trois catégories: rock, folk song, progressif.
Ils ont rapporté les résultats suivants:
Dessin
Photo
Autres
techniques
ROCK
(190 pièces)
28,4%
43,7%
27,9%
FOLK SONG
(58 pièces)
20,6%
68,9%
10,5%
PROGRESSIF
54,8%
21,9%
23,3%
On remarque que la musique "progressive" semble requérir
deux fois plus le dessin que la photo, alors qu'au contraire, la musique "folk" semble
exiger la photo à plus de 3 contre 1. Saint-Hilaire (1982) explique
que la pochette de disque a effectivement changé de fonction au cours
des ans: "Au tout début, vers 1910, les pochettes accordaient une
large place à l'écriture, parfois à une annonce publicitaire
(pour une compagnie d'aiguilles de Gramophone, par
exemple). La véritable pochette apparut vers 1939; on utilisait surtout
une photo de l'artiste ou une mise en situation sommaire. En 1967, les Beatles
donnèrent un véritable coup d'envoi de la pochette fonctionnelle
avec l'album Sergeant Pepper; cette fois, l'image
ne sert plus à montrer le ou les artistes mais bien à transposer
l'idée, le contenu du disque sur le contenant qu'il est. Depuis, les
pochettes de disques sont conçues comme des images fonctionnelles
et réalisées souvent par des spécialistes." Tout cela
pour bien préciser que la photographie est dotée de pouvoirs
propres: les moyens sont particuliers et les effets sont présumés
spécifiques. Le documentaliste-cartographe et photographe québécois
Yves Tessier (1978) nous met en garde en ces termes: "/.../ au niveau de
leurs processus respectifs, peinture et photographie ne sont en rien comparables,
l'une étant axée sur une construction progressive manuelle,
l'autre résidant dans un enregistrement instantané non manuel
(optico-chimique). Il n'est pas normal de s'attendre à ce que deux
processus si différents produisent des résultats voisins, pas
plus qu'espérer écrire de la poésie avec un instrument
de musique! L'une ne peut emprunter servilement les critères de l'autre
sans se renier elle-même."
Concluons en disant que la photographie et le dessin sont
des médias complémentaires: l'un est un bistouri qui met à vif
l'âme des êtres et des choses; l'autre est un alambic qui en
distille la quintessence.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 64 à 87 (cet ouvrage est épuisé)