L'image est aussi ancienne que le monde.
Elle fut soumise à maintes vicissitudes. Elle servit d'abord à
des fins spirituelles avant de participer au grand jeu de la politique. Mais
l'image fonctionnelle au sens strict que nous lui donnons ici vit le jour avec
l'apparition des moyens de diffusion de masse.
L'image et le pouvoir
L'image préoccupe les humains depuis très longtemps.
Elle remplit des fonctions diverses. En religion, elle sert d'intermédiaire
entre les dieux et les humains; en psychologie, elle jouit d'un pouvoir symbolique,
magique parfois; en art, elle permet l'expression de l'univers intérieur
personnel; dans les sociétés techniques, elle est information,
indication, conation, propagande; elle permet de communiquer, d'informer, de
divertir, de persuader. L'image, parce qu'elle est un double du réel,
peut remplir aux yeux des humains bien des rôles que joue le réel
lui-même. L'image est souvent un ersatz apprécié de la réalité;
elle est parfois prisée davantage. Depuis toujours! Tentons un survol
à travers les millénaires en quelques bonds significatifs et dans
quelques secteurs caractéristiques.
Même avant l'histoire transmise par écrit, bien
avant que l'expression fut lancée, les humains avaient découvert
l'image fonctionnelle. L'homo sapiens de la préhistoire
paléolithique avait déjà dessiné des images il y
a près de 100,000 ans (eh oui!). Ce n'est qu'à partir de la mi-XIXe
siècle que l'on s'est rendu compte de l'existence d'uvres (plus
récentes déjà) dessinées sur les parois des cavernes.
Les plus célèbres sont Altamira en Espagne, connue dès
1863 et Lascaux en France découverte en 1940; elles datent de plus de
15,000 ans. Ces images sont grandioses par leur beauté et impressionnantes
par leur taille (à Lascaux, il y a des taureaux de 5 mètres de
long). Le psychologue de la perception, l'américain James-J. Gibson (1966)
imagine que "c'est quelque chose de très important pour le développement
psychologique de l'homme que cette découverte subite peut-être
qu'est l'image." Il continue en soulignant l'aspect surprenant que l'image dut
avoir sur le dessinateur comme sur les autres regardeurs puisqu'ils voyaient
"quelque chose qui n'était pas là, ou plutôt, qui y était
tout en n'y étant pas." Peut-être est-ce l'évènement
qui fit de l'être humain un philosophe puisqu'il fut confronté
à la distinction entre apparence et réel, entre forme et substance.
Le chercheur ajoute: "L'artiste qui examina la technique imagique apprit aussi
un nouveau mode de communication sans parole et une nouvelle manière
de regarder le monde autour de lui". Partout donc où vivait l'homme raisonnant,
on a retrouvé des images. Aussi, la préhistoire
québécoise a laissé ses traces imagiques. Mais ce
qui retient surtout notre attention, c'est que ces images sont au fond de véritables
images fonctionnelles; elles répondent à un besoin, sont fabriquées
dans un but précis. L'historien d'art René Huyghe (1957) considère
que ces images répondaient à deux fins: "Les plus anciennes manifestations
offrent déjà un double aspect: par les unes, l'homme essaie de
se projeter sur l'univers, d'y porter sa marque, sa griffe, de s'y inscrire.
Et, par les autres, de se l'annexer, de le faire sien. Dans les deux cas, il
y a effort de possession, soit qu'on veuille y sceller son empreinte, soit qu'on
s'en empare sous la forme d'une image, d'un double, désormais maniable
et soumis. Dans le premier cas, il y a projection; dans l'autre, captation.
La volonté est la même." Les peintures pariétales sont donc
des images magiques en même temps que fonctionnelles: elles répondaient
au besoin immédiat d'agir sur l'environnement -en ce sens, ce sont des
images fonctionnelles- et elles comblaient aussi un besoin plus diffus, mystique
-à ce titre, ce sont des images magiques. Constatons que les hommes se
servaient de l'image pour agir sur la matière aussi bien que comme clé
d'accès à la Connaissance.
Préhistoire québécoise
Les
archéologues-ethnologues-anthropologues québécois
ont retrouvé diverses pièces d'art préhistorique
dans les régions du Bas-du-fleuve et de la Basse-Côte-Nord,
datant de plus ou moins 5,000 ans. Malheureusement, ils ont répertorié
très peu d'uvres dessinées comme telles. Voici toutefois,
peint par les Algonquiens, la partie d'un pan de rocher donnant sur le
lac Wapisagonké, près de Shawinigan. Le relevé a
été réalisé pour la revue PaléoQuébec
du Laboratoire d'Archéologie de l'Université du Québec
à Montréal. Les signes sont de larges dessins de terre rouge
de plus de 50cm de haut; ils représentent, de droite à gauche,
une tortue (fig.7) et, entre autres, une série de personnages (fig.
13 et 14). Bien qu'elle appartienne de toute évidence à
la préhistoire québécoise, on n'a toutefois pas pu
dater plus précisément cette uvre qu'entre 3000 av.
J.-C. et 1600 ap. J.-C. L'archéologue Gilles Tassé (1977)
de l'Université du Québec à Montréal interprète
les animaux de cette fresque comme de bons manitous. Ainsi la tortue,
qu'on trouve encore dans les lacs de la région, est un symbole
de fertilité. Le professeur Tassé ajoute: "Ces interprétations
générales, toutefois, ne doivent pas nous faire exclure
deux autres possibilités. La première, que ces figurations
de tortue et d'oiseau représentent des totems, c'est-à-dire
des symboles servant à identifier des familles ou groupes de familles
(clans). La deuxième possibilité est que ces deux figures
représentent des esprits tutélaires, sortes d'anges gardiens
des anciens chasseurs algonquiens."
Vers 1300 avant J.-C., peu après le règne du grand
pharaon Ramsès II, se produit un événement important: Moïse
critique le pouvoir des images parce qu'elles transmettent mal la réalité
de Dieu. La Bible en fait un récit laconique
dans lequel le chef de l'Exode pique une colère et détruit l'idole
-un veau d'or- qui détourne de l'adoration du vrai Dieu. En réalité,
les grands chefs religieux, tout en utilisant les images, s'en sont toujours
méfié. Les proches disciples même du Christ adoptaient un
point de vue similaire. Par exemple, Luc l'évangéliste (Actes
des Apôtres, 17, 29) rapporte ces paroles de l'apôtre Paul:
"Si donc nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité
soit semblable à de l'or, à de l'argent, à de la pierre,
uvrés par l'art et le génie de l'homme."
Cette question des images a donc, à un moment donné,
suscité les controverses chez les chrétiens. C'est ce qui a provoqué
ladite "querelle des images". Les images du Christ, de Marie, des saints avaient
pris une place importante sur les murs des églises et dans les curs
des fidèles. Grabar (1963) affirme qu'on les adorait comme des dieux
lares. Aussi, en 726, l'empereur byzantin Léon III l'Isaurien prend parti
pour les iconoclastes: il proclame un édit contre les icônes, fait
détruire une image du Christ qu'il y avait sur un mur de son palais,
puis persécute, exile ou exécute les opposants. Il semble que
ce geste répond surtout à des impératifs politiques: il
a peur que ses sujets soient obnubilés par les images religieuses et
il préfère voir circuler sa propre image. Au Second Concile de
Nicée, en 787, l'image est réhabilitée: l'iconoclasme est
déclaré une hérésie. Le pédagogue et audiovisualiste
français René LaBorderie (1972) fait remarquer que par la suite
l'image fut considérée tout à fait différemment
à Byzance et à Rome. Il écrit: "L'Eglise d'Occident continua
cependant à considérer l'image comme une bible pour analphabètes.
L'Eglise d'Orient au contraire, voyait l'image dans sa fonction essentiellement
mystérieuse et concevait son enseignement -et non pas l'enseignement
par- (il s'agissait donc de la réduction de ce qu'on a parfois appelé
aujourd'hui l'analphabétisme devant l'image) comme le moyen par lequel
les fidèles pouvaient en saisir les significations profondes." La remarque
est juste. En Occident, les fidèles manipulent des "images pieuses" qui
sont comme un support de propagande pour les confirmer dans leurs croyances.
Dans les églises dites "orthodoxes" (russe, grecque, copte, etc.), les
croyants méditent les icônes pour approfondir leur foi. Cette tradition
d'images pieuses s'est poursuivie. Au Moyen Age, les
verrières étaient devenues de véritables livres d'histoires
en images, avec leurs bulles -les phylactères-, "comme dans les bandes
dessinées", affirme le graphiste et sémiologue français
Gérard Blanchard (1967).
A l'opposé, l'Islam a rejeté les images de représentation;
personne n'a le droit de représenter Dieu ou les créatures de
Dieu. Cela a généré toute une tradition décorative
originale: les "arabesques". Comme le faisait remarquer Duvigaud (1978): "Certes,
il n'existe dans le Coran aucune interdiction contre l'art. Si le visage de
Dieu échappe à toute figuration -fût-elle rituelle comme
dans l'icône- c'est qu'il existe une différence radicale entre
la nature de l'homme et celle de Dieu.
IMAGES PIEUSES
La tradition de l'imagerie religieuse telle que transmise
par les "images pieuses" est caractéristique. Elle se moule le
plus souvent au goût populaire et se greffe aux courants artistiques
d'un académisme poussiéreux (souvent issus d'Italie ou d'autres
pays d'Europe). Cela donne des résultats de parfait mauvais goût
dans le genre cucu, des chromos comme on disait au début du siècle:
des Christ sanguinolents, des Vierges en pamoison, des saints au yeux
révulsés, etc. Ce que l'on appelait le style sulpicien,
du nom du quartier parisien des éditeurs religieux.
Voici une image pieuse. La scène évoquée
ici, l'est avec les stéréotypes iconographiques les plus
usés par un "artiste" italien à la pièce ou une bonne
sur "artiste à commande", le tout reproduit par un imprimeur-italien-fournisseur-du-monde-catholique-romain
(avec encre poussière d'or en prime!).
Dans les années 50 a surgi, en France, tout
un mouvement (dont le Club des Nouvelles Images et la revue L'Art sacré)
pour promouvoir la création d'images pieuses adaptées au
goût et au sentiment religieux contemporains. On a fait appel alors
à de jeunes artistes de talent. Le Québec a rapidement emboîté
le pas et mis à contribution un certain nombre d'artistes-professeurs
de l'Ecole des Beaux-Arts de Québec comme les Plamondon, Thibault,
Bastien, Paradis, Garant, etc.
Mais le mouvement du renouveau pentecôtiste catholique
fait le chemin à rebours et depuis quelques années, remet
sur le marché une panoplie de stéréotypes éculés.
Comme le dit un slogan publicitaire, on en fait "une recette à
l'ancienne, servie à la moderne". C'est-à-dire que des sujets
vieux de cinquante ou soixante-quinze ans du meilleur exemple de style
sulpicien sont fabriqués avec les techniques modernes à
grand tirage: photolithographie, laminage tridimensionnel, etc. Quelle
catastrophe! Les dominicains journalistes Capellades et Cocagnac (1957)
stigmatisaient naguère cette façon de faire (d'être
?): « Oui, l'art dit 'de Saint-Sulpice' c'est aussi une attitude
spirituelle, la confusion sentimentale entre le conventionnel, c'est une
sorte de langage commode, superficiel et sans vie qui évoque l'extérieur
du mystère et non sa réalité profonde.»
Comment figurer l'inconcevable? Et l'homme lui-même, miroir
de Dieu, n'échappe point, chez les plus rigoristes, à ce principe."
En fait, la vérité est qu'en Islam, c'est le verbe qui est image.
Toute une collection de cursives s'enchevêtrent pour former des images
d'une nature particulière. Élégantes et fortes à
la fois, elles parent aussi bien les murs des mosquées que les pages
du Coran.
Tracy (1980) en soulignait l'essence: "De tous temps, la calligraphie a été
le principal art visuel du monde islamique. La transcription d'un texte religieux
est en elle-même un acte de dévotion." L'écriture constitue
donc une image d'art, mais une image d'un type différent. Si elle n'est
pas interdite par le Coran, un hadith (parole
de Mahomet rapportée par la tradition) affirmerait, selon Massignon (1921),
que les faiseurs d'images seront punis au dernier jour. Cette mise en garde
suffit pour susciter toute cette production d'images non figuratives que l'on
connaît.
Il faut tout de même reconnaître que
certains artifices permettaient à des calligraphes de "suggérer"
(!) parfois une représentation. L'expert et ancien directeur du Stedelijk
Museum d'Amsterdam W.-J. Sandberg (1965) donne cet exemple d'un calligramme
arabe du XIXe siècle. Il s'agit d'abord d'un poème mis en forme
avec cette belle écriture mais il représente aussi de toute évidence,
un magnifique volatile. On se demande jusqu'à quel point les tabous contraignent
les artistes.
On avait longtemps utilisé les images pour confirmer les
pouvoirs en place. Les Grecs avaient compris la force du verbe: "Quand Cicéron
faisait un discours, on disait: 'Comme il parle bien!' Quand Démosthène
prenait la parole, on s'écriait: 'Fonçons sur l'ennemi!'". Cette
anecdote fut racontée dans les années 60 par l'homme politique
américain Adlaï Stevenson. Les Romains avaient saisi le pouvoir
des images: les Césars n'eurent de cesse que les pièces de monnaie
à leur effigie fassent connaître leur image aux quatre coins de
l'imperium romanum. D'ailleurs, partout les castes dominantes avaient
compris il y a belle lurette le rôle prépondérant de l'image
pour asseoir leur pouvoir. Du Moyen Age jusqu'à la Révolution,
les images servirent de caution au pouvoir religieux qui commandait les monumentales
images d'églises. Le pouvoir se déplaçant aux mains des
laïcs, c'est alors que fit surface le commentaire iconique social et politique.
L'affiche politique avait fait son apparition lors de la Révolution,
mais elle était encore, pour l'essentiel, un texte; c'est le développement
technologique qui permit la diffusion à grand tirage des images politiques,
conformistes ou critiques. Ainsi la caricature servit largement au contre-pouvoir.
Par ailleurs, les images devenaient peu à peu des objets populaires;
par exemple les images d'Épinal connurent en
France une popularité énorme sous la Révolution puis sous
Napoléon et la Restauration monarchique.
IMAGES D'ÉPINAL
Les "images d'Epinal" sont caractéristiques d'une
époque imagique. Elles étaient précisément
imprimées à Epinal, petite ville de la Lorraine française.
C'est Jean-Charles Pellerin (1756-1836) qui eut l'idée de créer
et surtout de manufacturer ce type d'images à l'époque impériale.
Elles représentaient des scènes de genre sur tous les sujets
(mais particulièrement militaires et sociaux), des personnages
anecdotiques (les uniformes, les métiers, etc.). Le style se distinguait
par un dessin linéaire gras dont les surfaces étaient remplies
par des aplats de couleurs vives.
Ces images contrastaient avec les sévères
images en noir et blanc, les seules réellement disponibles jusqu'alors
pour le grand public; de plus, leur prix était minime. Aussi reçurent-elles
la faveur populaire et se répandirent-elles comme traînée
de poudre, envahissant durablement les foyers populaires.
Avec l'organisation de plus en plus serrée de la société
(activités industrielles et tertiaires), les gens se sont concentrés
dans les villes. Le pouvoir s'y est alors fortement implanté pour devenir
le pouvoir politique des métropoles (nationales ou régionales)
que l'on connaît aujourd'hui. Ce qui permit les conditions matérielles
de production et de diffusion des images.
L'imagerie politique
L'image vit sa première diffusion intense avec l'avènement
conjugué dans les centres urbains de la lithographie vers 1800 et de
la presse bon marché (penny papers). C'est à ce moment
que la critique sociale s'est manifestée férocement: caricatures,
portraits-charges, dessins satiriques. Le plus célèbre représentant
de la période d'or du commentaire iconique fut sans doute le peintre
et lithographe français Honoré Daumier (1808-1879). Celui-ci ne
ménageait pas le pouvoir jusqu'en ses plus hautes sphères; il
critiqua sans relâche les travers bourgeois des financiers, avocats, comédiens,
etc.; et "toutes les incarnations de la manie, de la prétention, de l'hypocrisie
et de la sottise" rappelle Laran (1948). Ces "éditoriaux en images" furent
publiés pendant près de 40 ans dans Le Charivari: plus
de 4,000 planches au total. Le peintre et graveur Gustave Doré (1832-1883)
marqua, à peu près à la même époque, tout
le domaine de l'illustration sérieuse, celui de l'édition parisienne.
Il grava des bois pour plus de 120 ouvrages dont certains édités
simultanément dans dix pays (L'Enfer de Dante, Don Quichotte
de Cervantes, La Bible, Rabelais, Balzac, etc.). Sans
compter près de 10,000 illustrations qu'il réalisa pour les journaux.
Au Québec, on put sentir les effets de cette évolution
tant technique qu'intellectuelle, un peu plus tard. Cela est compréhensible
compte tenu de la pauvreté du pays à cette époque, du mode
de vie rural, et du handicap que constituait l'Atlantique au franchissement
des innovations technologiques (les centres financiers et industriels étaient
Londres et Paris, bien sûr!). A l'époque où l'inventeur
hongro-allemand Aloys Senefelder proposait la lithographie industrielle aux
parisiens, Fleury
Mesplet, le premier grand imprimeur montréalais, publiait
des journaux et des livres illustrés. L'historien de la communication
québécois Jean-Paul DeLagrave (1981) affirme que c'est
Mesplet qui publia en 1777 les premières images imprimées
dans Le Petit livre de vie qui apprend à bien
vivre et à bien prier Dieu; c'était une série de
dix-neuf images pieuses du dessinateur Duberger.
MESPLET RÉVOLUTIONNAIRE
Comme le rapporte Jean-Paul De La Grave, « après
une année en Grande-Bretagne, Mesplet décida de gagner Philadelphie
où il devint, en 1774, l'imprimeur de langue française du
Congrès américain. À ce titre, il imprima trois lettres
destinées aux habitants du Québec pour les inciter à
se joindre au mouvement de libération du joug de l'Angleterre.
À la recommandation de Benjamin Franklin, Mesplet, comme maître-imprimeur,
fit partie de la délégation des commissaires envoyés
à Montréal par le Congrès pour mettre en marche le
processus démocratique dans la province de Québec, alors
la seule colonie britannique ayant un régime «féodal».
Mais la reconquête du territoire par les troupes britanniques refoula
les miliciens américains hors des frontières canadiennes;
restés sur place, Mesplet, ses ouvriers-imprimeurs et son journaliste
furent emprisonnés.»
En 1840, l'imprimeur-éditeur Napoléon Aubin de Québec
se gréait de la première presse lithographique à être
installée chez nous. Il eut une idée publicitaire géniale:
celle de donner en prime à ses lecteurs du Fantasque,
des portraits lithographiques hors-textes; le premier fut le sien propre et
le deuxième, celui du héros de la Rébellion de 1837, Louis-Joseph
Papineau. Puis le quotidien La Presse fait une
percée magnifique à la fin du siècle: à partir de
1891, on se met à illustrer régulièrement des faits divers
(incendies, procès, etc.) avec des gravures du dessinateurs Brodeur;
c'était un an avant l'apparition des comics
dans la presse new yorkaise. Puis le Montréal
Star fait de même à partir de 1895; le journal s'assure
pour cela les services du plus célèbre dessinateur de cette période,
un disciple de Krieghoff, Henri Julien, qui connaîtra plus tard la notoriété
grâce au F.L.Q. Mais le Montréal
Star avait déjà tâté le marché dès
1887 avec une série de 110 dessins comme le rapporte Saint-Onge (1977):
"En 1887, pour souligner le cinquantième anniversaire du soulèvement
des Patriotes, le Montréal Star publiait
à tous les samedis une série d'articles illustrés sur ces
événements. Les textes étaient écrits à partir
d'interviews réalisées avec des personnes dont les parents furent
intimement mêlés à ces activités révolutionnaires.
Bien sûr, tous ces textes dénoncent le fait qu'on puisse prendre
les armes pour contester l'autorité. (...) Chaque reportage fut illustré
d'une gravure d'Henri Julien (1852-1908). Idéalement, l'illustration
devait reprendre une anecdote du texte pour en fournir une équivalence
picturale."
Ce n'est qu'à partir des années 30 cependant
que La Presse eut un
véritable caricaturiste attitré, Bourgeois. Celui-ci créa
un couple-symbole représentant les Québécois moyens: Baptiste
et Catherine. Ce couple devint célèbre car il était présent
chaque jour à la une du "plus grand quotidien français d'Amérique".
F.L.Q.
C'est Henri Julien qui dessina le fameux "patriote-paysan"
que les activistes du Front de Libération du Québec choisirent
comme symbole. Julien l'avait à l'origine esquissé simplement
comme un "canadien" typique de l'époque de la Rébellion
de 1837. Mais le F.L.Q. le reprit habilement à son compte avec
l'enseigne verte, blanche, rouge. Lors des événements d'octobre
1970, le personnage apparut sur tous les communiqués révolutionnaires
et acquit une notoriété immédiate.
Guilbault (1980) fait toutefois remarquer: "Ce dessin, désormais
célèbre, est cependant loin de donner une idée juste
de son auteur, qui n'avait rien d'un polémiste révolutionnaire;
il s'inscrirait plutôt dans la lignée des illustrateurs de
scènes de la vie quotidienne canadienne-française dans ce
qu'elle a de plus traditionnel... et de plus calme." C'est pourtant ce
dessin qui servit encore à illustrer la couverture de L'Esprit
révolutionnaire dans l'art québécois de Robert-Lionel
Séguin.
On peut affirmer qu'à cette époque la propagande iconique
était déjà en gestation. Mais la propagande moderne ne
vint au monde qu'avec l'avènement de la Grande Guerre. La propagande,
comme la publicité, est une forme de communication persuasive (sinon
manipulatrice). La publicité fait vendre des produits ou des services.
La propagande vend des idées ou des hommes. Comme la propagande joue
de rhétorique autant que de logique, elle recourt constamment aux images.
Ce qui a donné toute une imagerie politique. Le sémiologue et
pédagogue français Jean-Paul Gourevitch (1980) donne cette définition
de l'image politique: "L'image politique, c'est, selon le schéma classique,
un micro système de communication avec un émetteur déterminé
qui fait réaliser par une personne ou une équipe dont il contrôle
la production, à l'attention de destinataires à sélectionner
dans une foule de récepteurs possibles, sur un ou plusieurs supports,
une image ou une série d'images, agencées selon des procédés
techniques et une démarche rhétorique en vue de délivrer
sur un thème donné ou avec des constellations choisies un message
destiné à susciter une attitude favorable à l'émetteur
ou défavorable à ses concurrents et à engendrer des comportements
types sans toutefois que le destinataire ait la possibilité de répondre
dans la même langue ou par le même canal." Cette définition
est un peu longue pour un souffle unique, mais elle est explicite et elle donne
facilement à entendre comment les esprits peuvent être façonnés
par l'argent et le pouvoir. A tel point que de nos jours, chaque citoyen a dans
la tête des images mythiques de ses chefs. Jésus-Christ, César,
Napoléon, Hitler, Guevara, de Gaule, Mao ou Trudeau (que le mage Marshall
McLuhan a qualifié de "premier homme de la post-Renaissance") ne sont
plus des humains. Grâce à l'imagerie politique, ils sont devenus
des images d'eux-mêmes. Ces images, comme les images de produit (brand
image) ou les images d'entreprise, sont de plus en plus confiées
aux mains "manipulatrices" des publicitaires. Et le biologiste germano-canadien
(le père de la théorie générale des systèmes)
Ludwig von Bertalanffy (1973) porte un jugement lourd sur cet état de
fait: "Les méthodes modernes de la propagande, depuis la publicité
pour un dentifrice à celle de programmes et de systèmes politiques,
ne font pas appel à la rationalité chez l'homme mais lui imposent
certains modes de comportement, au moyen d'une répétition continue
de stimuli associés à des récompenses ou des punitions
émotionnelles." Les campagnes politiques se font de plus en plus de cette
manière. Lors de la campagne électorale de 1981, par exemple,
Claude Ryan avait son propre conseiller pour ces questions, Jacques DuSault,
un publicitaire (Ryan ne fut pas porté au pouvoir, ce qui montre bien
que "la publicité ne peut faire acheter des réfrigérateurs
aux Esquimaux"; mais soyons justes: les journaux ont rapporté que Ryan
ne voulait pas tenir compte des avis de son conseiller). Mais la tendance à
miser sur "l'image" est établie.
Et les publicitaires jubilent devant un tel engouement. A
l'automne 1981, le candidat de Parti socialiste à la présidence
de la France, François Mitterrand, annonçait sa décision
d'engager un publicitaire à la mode pour sa campagne politique. Voici
comment Jacques Ségéla (1982), président de la deuxième
plus grande agence française, ressentit cette annonce du futur Président:
"Le P.S. me pardonne, le futur président avait fait son choix, sa communication
serait publicitaire et non politique. Aucun sondage, aucune étude ne
nous dira jamais le poids de cette décision. Mais je sais que, de ce
jour-là, le socialisme à la française allait faire son
entrée dans l'histoire du monde et notre star-system
dans celle de la publicité." L'euphorie et la prétention conduiraient
les deux héros à chacun son trône: celui de la puissance
pour Mitterrand et celui de la gloire pour Ségéla.
Dans de telles conditions, ce n'est plus le programme politique
d'un homme ou d'un parti qui est diffusé. C'est une image prédéfinie,
un ersatz, un simulacre contrôlé que l'on croit conforme aux attentes
des citoyens. On en arrive à une vaste fumisterie professionnellement
gérée, socialement acceptée. C'est un moindre mal quand
cela concerne un produit; la publicité est alors relativement anodine
(mais pas tant que cela, nous y reviendrons). C'est effarant quand cela concerne
l'avenir d'une nation; la propagande -le marketing politique comme on dit- est
alors une vaste et dangereuse mystification. Le communicologue et professeur
Jacques Benjamin (1975) résume la situation en ces termes: "En fait,
les conseillers québécois en communication partisane affirment
que l'électorat se divise en deux grands types de citoyens. D'une part,
les gens qui se servent du médium écrit, de l'imprimé,
et qui croient à ce qu'ils lisent: ces gens sont en contact avec plus
d'un médium, sont au courant des questions fondamentales de la campagne
électorale et, en général, s'affirment en faveur de l'un
ou l'autre des partis politiques. Ces gens vont voter, et leur choix est fait
depuis longtemps. Pour cette raison, toute réclame publicitaire qui leur
est destinée ne fait que renforcer une partisanerie déjà
existante. D'autre part, l'autre type de citoyens attire de plus en plus l'attention
des conseillers en communication. Ce groupe se fie aux media électroniques
pour être informé; il écoute surtout la télévision,
parfois la radio. Il est composé de gens peu intéressés
à la politique, et c'est à eux que s'adresse la communication
préparée avec soin sous forme de structure d'images fermées."
On en revient à la dichotomie communicationnelle fondamentale: le pouvoir
persuasif relatif des mots et des images. Cela fera l'objet d'un thème
ultérieur.
L'image de masse
Donc, la fin du siècle dernier vit proliférer
le nombre des images fonctionnelles. Mais ce n'est véritablement qu'à
partir de la dernière décennie du siècle dernier que se
produit la véritable révolution qui permet l'apparition de "l'image
de masse": l'invention de la similigravure, appelée aujourd'hui photogravure.
A ce moment, quatre forces concourent à multiplier les images fonctionnelles:
le capital (et son effet dynamisant sur les forces de production), la libre
concurrence (et donc la nécessité de se défendre face à
la compétition), l'industrialisation (qui associe l'énergie de
la machine aux deux premières) et enfin, la concentration urbaine (où
les individus, perdus dans l'anonymat de la ville, constituent une proie rêvée
pour la diffusion de masse). Les modes de production des images de masse sont
restés à peu près les mêmes si ce n'est la diffusion
massive des images en quadrichromie vers 1950 avec la venue du film Ektachrome
qui multipliait le nombre des originaux polychromes accessibles d'intérêt
contemporain. Toutefois, il est évident qu'au plan sémiologique,
on peut distinguer des "écoles" qui se côtoient et se succèdent
dans le temps. Nous distinguons quatre grands postulats qui, pendant les cent
dernières années, ont gouverné la mise au point d'images
fonctionnelles statiques. Nous allons tenter de faire voir en quoi ces quatre
manières diffèrent les unes des autres. En réalité,
elles ne régissent pas seulement la fabrication des images mais aussi
celle des textes. Effectivement, on parcourt ici le champ de la communication
persuasive, axée sur les masses comme destinataires. Pour rendre cette
communication plus efficace, on sait la nécessité de recourir
concurremment au texte et à l'image. En vérité, c'est l'ensemble
du message scripto-iconique qui répond à une philosophie particulière
du destinateur. La publicité est peut-être d'ailleurs le domaine
privilégié qui a utilisé textes autant qu'images fonctionnelles.
C'est que l'évolution de la publicité se moule intimement à
l'évolution de la communication de masse. Et, incidemment, la publicité
a sensiblement le même âge que la diffusion de masse. C'est pourquoi
les exemples de messages scripto-iconiques que l'on soumet le plus souvent à
la critique sont des messages publicitaires. Il faut aussi avouer que c'est
sans doute la publicité qui a le plus investi pour mettre au point des
messages image-texte sémantiquement saturés. Leur valeur démonstrative
est donc exemplaire à plus d'un titre.
Le premier postulat, sur lequel s'appuyait la mise au point
des messages scripto-iconiques persuasifs de masse, je l'appelle "esthético-perceptif".
Les partisans de ce postulat prétendent que
Le postulat "esthético-perceptif"
Pourquoi l’affiche Normandie est-elle
citée en exemple de publicité de type esthético-perceptif?
C’est qu’elle a été créée par
une personne, Cassandre, qui est avant tout un artiste… plutôt
qu’un stratège marketing. À l’origine, Cassandre
peignait à la manière de Cézanne. Or l’affiche
est le moyen publicitaire par excellence dans les années 1930.
C’est alors qu’il découvre que l'affiche offre au peintre
le moyen "de retrouver le contact perdu avec un large public"
et qu’il devient l’artiste publicitaire à la mode.
Normandie a été créée en 1935. Ici, on veut
toucher les regardeurs par la beauté de l’oeuvre et accrocher
leur attention par son originalité.
les qualités essentielles d'un message, ce sont sa
capacité à stimuler le système perceptif des récepteurs
et ses qualités esthétiques aptes à les émouvoir.
En un mot, un bon message, c'est un message beau et original. Depuis l'origine
de l'image de masse vers 1890 jusqu'à vers 1940, c'était le seul
postulat qui gouvernait les faiseurs d'images. Ceux-ci étaient en général
des artistes qui étaient passés par les grandes écoles
de beaux-arts. La lignée des grands affichistes publicitaires se rattache
à cette école. On connaît les grands maîtres qui uvrèrent
en France: Toulouse-Lautrec (1864-1932), Chéret (1835-1932), Mucha, Caran
d'Ache, Forain, Capiello (venu d'Italie), Willette. En Angleterre, les noms
célèbres étaient Beardsley (1872-1898), Dudley Hardy, Fred
Walker, les frères Beggarstaff (un pseudonyme) et bien d'autres. Aux
Etats-Unis, les vedettes étaient Carqueville, Edward Penfield du Harper's,Will-H.
Bradley, Ethel Reed et Gifford du Women's,
pour ne citer que ceux-là.
En deuxième génération, on retrouve en
France, Cassandre, Paul Colin, Loupot, Carlu, Savignac, alors qu'en Amérique,
on a déjà commencé à lever le nez sur le postulat
esthético-perceptif. Nous y reviendrons. Donc, ce sont les artistes visualistes
qui, dans cette perspective philosophique, dominent le message scripto-iconique.
Leur but: frapper l'il par des couleurs agressives ou charmeuses, par
des formes souples ou angulaires. L'objectif est d'attirer l'attention. L'affichiste
français Paul Savignac affirmait à qui voulait l'entendre: "L'affiche
est aux beaux-arts ce que le catch (la lutte libre) est à la lutte gréco-romaine."
Concurremment, le concepteur veut aussi faire uvre d'art, créer
une belle image car il se considère effectivement comme un artiste. Selon
ce premier postulat, l'essence du message passe alors par l'image; le texte
n'a le plus souvent comme but que d'identifier la marque ou de proposer un slogan
(souvent simplet du genre "Mangez du gruyère" mais parfois réussi
comme "Dubo, Dubon, Dubonnet"). C'est dire que l'argumentation -visuelle ou
textuelle- était réduite à sa plus simple expression. Aux
Etats-Unis, les belles images étaient laissées pour compte; on
recourait davantage aux photos réalistes (ou parfois au dessin d'humour).
Mais surtout, les messages scripto-iconiques étaient déjà
construits selon notre deuxième postulat.
Le postulat "argumentationnel"
est celui qui a prévalu dans la publicité américaine; depuis
1940, il domine une grande partie des campagnes produites par les grandes agences
internationales. Les adeptes de cette façon de voir sont convaincus que
Le postulat "argumentationnel"
Pourquoi ce panneau réclame de Energizer
est-il cité en exemple de publicité de type argumentationnel?
Parce que l’essentiel de cette affiche mise sur le rappel de la
motivation-clé répétée depuis des années
: la pile Duracell dure plus longtemps. Cette image ne vise qu’à
rappeler le petit lapin mécanique qui va plus loin que les autres
avec sa pile Duracell. L’aspect esthétique de l’image
est réduit à une bonne réalisation technique;
il n’y a ici aucun effort pour charmer les destinataires par
la qualité
plastique… sinon en jouant sur le discret rappel du tir aux canards
dans les fêtes foraines. En réalité, l’image
ne fait qu’accompagner le thème-accroche « Pas tuable.».
la communication scripto-iconique de masse ne peut persuader
que si on propose un "argument de vente exclusif", ce qu'ils appellent, à
la suite du publicitaire américain Rosser Reeves (1960), un USP (Unique
Selling Proposition). Il faut dire aussi que Reeves ne faisait que
nommer une façon de faire que son collègue Claude Hopkins (1927)
maîtrisait déjà très bien. L'image en cette occurrence,
ne servira le plus souvent qu'à illustrer bêtement -dénotativement!-
ce que le titre, le thème, l'accroche, le slogan, etc., disent.
C'est vers 1940 que ce raz-de-marée a vraiment pris
de l'ampleur: on croyait mordicus aux vertus persuasives du rationnel (pseudo!),
de la logique, en un mot, de l'argument. C'était l'époque où
les rédacteurs avaient la mainmise sur le monde de la communication de
masse; ils étaient les gourous de la persuasion. Le texte prenait donc
le pas sur l'image. Et les visualistes étaient relégués
au rôle de second violon! Le célèbre rédacteur publicitaire
John Caples (1957) le dit en clair: "Parfois, ce ne sont pas des mots mais une
image qui décide si les gens porteront attention ou pas à votre
message. Mais l'idée de l'image est en définitive fournie par
le rédacteur." Le texte, expression concrète d'une évidence
simpliste, était martelé dans la tête des destinataires.
Le but: convaincre des avantages que promet cet USP -Ultra Simple Publicité,
comme s'en moquent un peu envieusement les publicitaires français Swiners
& Briet (1978).
A peu près à la même époque et
aux USA encore, vit le jour le postulat "motivationniste".
D'après les tenants de cette thèse, ce qui permet une communication
de masse efficace, ce ne sont ni l'image ni le texte mais la "motivation" sous-jacente.
La motivation, c'est n'importe quelle force interne qui nous pousse à
agir dans un sens donné. Ce sont surtout le psychologue new-yorkais Ernst
Dichter (1964) et
Le postulat "motivationniste"
Pourquoi l’affiche Héma-Québec
est-elle citée en exemple de publicité de type motivationnel?
Parce qu’elle mise avant tout sur une motivation; elle cherche à
émouvoir les destinataires en leur présentant une situation
humaine touchante : une enfant qui de toute évidence est sous traitement
de chimiothérapie. Le thème peut laisser entendre que c’est
une communication de type argumentationnel en citant un chiffre : «
Transfusée 27 fois.». Mais ce n’est pas le cas; l’effet
produit est émotif : Quelle tristesse qu’une enfant si jeune
ait été obligée de recevoir 27 transfusions! L’image
est là pour jouer un rôle clé : « troubler »
les regardeurs.
le spécialiste de la recherche publicitaire Pierre
Martineau (1957) de Chicago, qui avaient lancé cette idée dans
les milieux de l'économie-consommation. Dans cette optique, ce qui importe
au premier chef, c'est d'identifier le type de sollicitation à laquelle
réagiront les destinataires visés. On peut dire que c'est alors
les psycho-sociologues qui gèrent la communication; les imagistes ou
les rédacteurs viendront dans leur sillage donner forme à leurs
"concepts d'évocation" comme dit Joannis (1965).
On attend alors de l'image qu'elle soit principalement suggestive.
On voit donc s'émuler deux écoles concurrentes:
les "motivationistes" et les "argumentationnels". Les unes visent la tête,
l'esprit, la raison; les autres caressent les corps, les curs, l'affectif.
Cette guerre s'en va continuant quand vers 1960 se dessine le postulat "sémiologique"
pour lequel le grand littéraire et sémiologue français
Rolland Barthes (1964) donne le coup d'envoi.
Le postulat sémiologique
affirme que c'est la structure formelle des signes -image ou texte- qui gouverne
le contenu des messages persuasifs. Ce dont il importe de s'assurer,
Le postulat "sémiologique"
Pourquoi l’annonce jus de pomme Allen
est-elle citée en exemple de publicité de type sémiologique?
Parce que l’image rassemble en elle les iconèmes essentiels
pour passer le message : le jus de pomme Allen est aussi naturel que si
on croquait dans une pomme. Elle veut illustrer un seul fait : ce que
les destinataires trouveront dans une “canne” de jus de pomme,
c’est une boisson aussi fraîche que si on croquait directement
dans le fruit. L’image dit ça le plus suggestivement possible,
sans rien ajouter d’autre qui serait superflu. D’un certain
côté, elle est esthétique; elle est motivationnelle
car elle joue sur le “naturel”; surtout, elle est saturée
sémantiquement.
c'est des conditions nécessaires à la transmission
effective de l'information souhaitée au plan affectif comme au plan rationnel.
Les iconiciens visent donc à la saturation sémantique des images
qu'ils mettent au point. Il n'est donc pas nécessaire d'être artiste
(ou en tout cas, il n'est pas suffisant de l'être!) pour réaliser
des images fonctionnelles répondant à ce postulat.
Les messages seront davantage passés au crible par
le sémiologue (ou sémioticien) qui peut être aussi bien
un théoricien qu'un praticien, photographe ou dessinateur, scientifique
ou artiste, littéraire ou imagiste, n'importe! L'essentiel étant
de garantir l'adéquation "contenu souhaité = contenant fabriqué."
Le message-image s'adressera donc à la conscience multi-plan du destinataire:
système perceptif, logique, esthétique, motivationnel, etc. pour
persuader.
Résumons l'essentiel de ces quatre grandes "écoles"
de communication persuasive scripto-iconique dans un tableau schématique
(voir ci-dessus). Voilà le chemin qu'a parcouru l'image de masse. Les
iconiciens sont rendus au point où ils doivent à tout prix réaliser
des images fonctionnelles parfaitement efficaces; les coûts qu'imposent
les moyens de diffusion de masse l'exigent. Ainsi, en journalisme et particulièrement
en journalisme électronique, l'espace disponible est restreint et on
doit donc en faire un usage optimal. En publicité, les coûts de
diffusion des annonces deviennent prohibitifs; il faut donc s'assurer par tous
les moyens que les messages sont percutants. En pédagogie même,
les moyens d'enseignement évoluent: les groupes augmentent en nombre,
l'utilisation des moyens dits audiovisuels grandit, l'auto-apprentissage progresse,
la télévision en circuit fermé se répand, les étudiants
changent sous l'influence des média de masse, etc.; tout cela exige des
professeurs une plus grande aptitude à réaliser des images qui
parlent vraiment. C'est pour cette raison qu'ils ont développé
le visual literacy
movement.
100
ans de persuasion de masse
Postulats
Esthético-
perceptif
Argumentationnel
Motivationniste
Sémiologique
Apparition
1890
1940
1940
1960
Responsable
Artiste-
visualiste
Rédacteur
Psycho-
sociologique
Sémiologue/
Sémioticien
Plan
visé
(But)
L'attention
Cognitif
Affectif
Multiple
Qualité
du message
(Moyen)
Originalité
USP
Concept
évocateur
Saturation
sémantique
Rôle
de l'image
Essentiel
Secondaire
Dénotatif
Important
Suggestif
Essentiel
Informatif
Ròle
du texte
Quasi-nul
Principal
secondaire
Secondaire
Les images dont il est question ici sont en réalité
ce qu'il convient d'appeler des "images fonctionnelles". Voyons quelles sont
les caractéristiques de telles images.
L'image fonctionnelle
Les images fonctionnelles constituent un champ d'étude relativement
nouveau. On connaît assez bien la nature et le rôle des images d'art
que nous appelons poétiques; les historiens d'art, en particulier, ont
longuement étudié l'image poétique. Ainsi depuis longtemps,
l'esthétique a tenté de cerner l'essence de la
beauté qui constitue la qualité essentielle de ces images.
Mais personne n'a jamais essayé de mettre le doigt sur le système
sous-jacent à "ces autres images", plus pragmatiques, dont la fonction
première est de transmettre des messages, de communiquer. Ce sont ces
images-là, que l'on appelle "images fonctionnelles".
LA BEAUTE
Depuis la plus haute antiquité, les philosophes
tentent de définir "le beau", objet de réflexion identifié
au premier chef avec les arts plastiques (sculpture et peinture) et dont
les images sont le support privilégié. Le beau est cette
qualité que possèdent certains objets -nonobstant leur valeur
d'usage- de pouvoir provoquer un sentiment d'euphorie chez les humains.
Mais cette définition est entachée de connotations sociales;
en pratique, est considéré comme beau, ce qui réflète
avec excellence les valeurs auxquelles un groupe social attache de l'importance.
On dit que le grand philosophe grec Socrate (470-399
av. J.C.) définissait le beau comme "ce qui répond à
sa fin"; contradictoirement, c'est la valeur d'usage plus que la valeur
d'euphorie qui deviendrait alors critère de beauté. Le philosophe
et professeur d'esthétique Friedrich Hegel (1770-1831) a fait de
la beauté "le lieu privilégié de la vérité"
dans lequel cas il faudrait conformer nos actions à ce que révèle
l'uvre d'art.
En tout cas, l'esthétique a toujours fait une
place d'honneur aux arts visuels, au point que les images (bi ou tridimensionnelles)
en constituent à proprement parler l'objet de base.
Quelle définition pourrions-nous donner
le "l'image fonctionnelle"? L'image fonctionnelle est une image conçue
selon un code, conscient ou intuitif, et portée sur un support physique
dans l'intention de communiquer une information déterminée. L'image
fonctionnelle est donc d'abord essentiellement une image physique. Nous n'étudierons
pas ici les images d'imagination (images mentales, images de rêves) mais
seulement les images qui jouissent d'un état stable; ce sont les images
dessinées (illustrations, enseignes, graphiques, etc.), les images photographiques
(clichés de photojournalisme, photographismes, photos publicitaires,
portraits politiques, etc.) et toutes les images qui peuvent en tout temps être
appréhendées par le regard commun.
Notre définition exclut, par antithèse, les
images à fonction principale expressive, poétique ou esthétique.
Un tableau de chevalet, un photographisme fait pour le plaisir ou un gribouillis
inconscient dessiné pendant un appel téléphonique ne sont
pas des images fonctionnelles, pas plus qu'une photo-souvenir. Notre définition
englobe cependant tout genre
d'image fonctionnelle: par exemple, le graphique dessiné par le professeur,
l'illustration (photographique ou dessinée) de page de départ
d'une nouvelle, aussi bien que la photographie utilisée pour la mise
en vente d'un produit.
Les images fonctionnelles sont donc des images-messages.
Mais ceci est une généralisation à outrance. Le classement
d'un individu précis cause toujours quelque hésitation: quel individu
possède toutes les caractéristiques d'une catégorie? Il
en va de même pour une image car une image est rarement le lieu de purs
desseins. Même quand il fabrique une image-message, le visualiste ne peut
éviter de "mettre du sien". D'autant plus qu'une image fonctionnelle
est une image graphismique et qu'à ce titre, elle est le fruit d'une
gestation "empirique-intuitive". Une image dite fonctionnelle est donc plutôt
une image prioritairement
fonctionnelle.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 48-64 (cet ouvrage est épuisé)