En cette
question des titres aussi, pour Magritte tout se résolvait dans le poétique
et donc, dans le mystère qui lui est connexe. "La relation (entre
images et titres) ne retient des objets que certaines de leurs caractéristiques
habituellement ignorées par la conscience, mais parfois pressenties à
l'occasion d'événements extraordinaires que la raison n'est point
encore parvenue à élucider" (ibid.). Si La
leçon d'esthétique (1946) se traduisait, pour le peintre,
par ceci: "Dans la forêt, un chasseur rencontre un spectacle d'art",
on comprend bien que cette description ait pour but de signaler aux spectateurs
du tableau autre chose que ce qu'il représente. Peut-être qu'au-delà
des plaisirs habituels de la chasse, ou de la promenade en forêt, un tout
autre spectacle que celui communément attendu par les chasseurs ou les
promeneurs s'offre à leur imagination. Les "effets de l'art",
justement! Et pourtant, pour Magritte, ces "effets", il fallait à
tout prix les éviter. Dans son esprit, ce sont les effets utilisés
généralement par les peintres du sentiment qui empêchent
de susciter le mystère poétique, parce que ces peintres-là
transmuent la réalité par artifices, plutôt que d'en extraire
la substantielle étrangeté.
Outre ces propos qui s'appliquent au seul art de peindre, il existe encore de
nouvelles voies - tout à fait inédites - pour pénétrer
les arcanes magritiennes et les allusions au mystère qu'elles comportent.
Ce sont des voies que Magritte ignorait puisque, de son vivant, elles n'étaient
pas encore suffisamment débroussaillées, ni leurs implications
rendues aussi publiques que maintenant. À la lumière, notamment,
de certains travaux sur la logique et sur ses applications dans les recherches
savantes sur les sciences cognitives ("l'intelligence artificielle"),
il est aujourd'hui permis d'appliquer une lecture plus actuelle à ce
que Magritte a peint et à ce qu'il a dit de ses intentions. À
la lumière de la problématique des titres donnés aux tableaux
et à celle des jeux de langage dont ils furent généralement
issus, il est aussi loisible de pénétrer de manière plus
scientifique dans la notion de mystère telle que le peintre l'assuma.
Le moins curieux, en cette dialectique innovatrice, n'est certainement pas que
l'on retrouve chez les logiciens comme chez le peintre, une liaison directe
entre les principes de réalité et les énigmes cachées
de la connaissance intuitive, concepts par ailleurs si chers à Magritte.
De la sorte, leçon de choses et sens figuré s'allient selon une
rhétorique qui n'avait pu, auparavant, se formuler de façon aussi
évidente.
La logique, en effet, il s'agit de la considérer à la fois dans
le sens commun que le mot véhicule et dans le sens scientifique qu'il
a. Dans ce dernier sens, la notion de logique recouvre l'étude formelle
des normes de la vérité. Dans son sens populaire, la logique qualifie
un raisonnement apparemment cohérent. Mais c'est compter sans les "trahisons"
que la discipline elle-même encourage par rapport au sens commun. Le cas
le plus couramment cité de ces surprises de la logique est celui-ci:
si je dis que je suis un menteur, le suis-je puisque je mens? Il y a bien d'autres
exemples encore des inversions plausibles du sens habituel des choses qu'apportent
les paradoxes. Chez Magritte, on en trouve plus d'un: "L'intelligence de
l'exactitude n'empêche pas le plaisir de l'inexactitude" ("Leçon
de choses", 1962). Ou bien: "Le langage de l'authenticité
"donne la parole" aux mots en leur faisant dire ce qu'ils n'ont jamais
dit". . Mots ou images, c'est tout un: si la poésie est un art particulier
fondé sur le langage, comme l'a souligné Paul Valéry, cela
vaut aussi bien pour la poésie écrite que pour la poésie
en images.
Dans le cas de Magritte en tout cas - on sait
bien-, mots et images sont équivalents. En témoigne, entre autres,
le texte intitulé: "Leçon de choses", que le peintre
donna en 1962 à la revue "Rhétorique" publiée
par André Bosmans. Il était illustré de dessins. Il en
existe une version légèrement remaniée traduite en anglais.
Dans ce texte allusion est plus particulièrement faite au tableau: Le
sorcier (1952). Il montre Magritte lui-même, de face et impassible,
en veston et gilet à table devant un repas: assiette, bouteille et verre
de vin, pain coupé. Mais le personnage a quatre bras et quatre mains
au lieu de deux. L'une porte le pain la bouche, deux autres manipulent fourchette
et couteau dans l'assiette, la dernière verse du vin de la bouteille
dans le verre. Immobilité du corps et mouvement des membres en une même
image: "Les maniaques du mouvement et ceux de l'immobilité ne trouveront
pas cette image à leur goût". . Parmi les autres commentaires
de l'artiste, plus ou moins explicatifs, directement ou indirectement, à
propos de cette image: "Une image peut parfois mettre son spectateur en
accusation grave". . . Ou: "Une image inconnue de l'ombre est appelée
par une image connue de la lumière" . . . Ou: "Quels que soient
les traits, les mots et les couleurs dispersés sur une page, la figure
que l'on obtient est toujours pleine de sens" . . . Leçon de choses
. . . Sens figuré.
S'agissant d'ambiguïtés, une fois
confrontés les mots et les images, l'oeuvre de Magritte offre encore
beaucoup d'autres spécimens explicites de l'invasion par l'artiste de
domaines apparemment étrangers à la peinture. Lorsqu'il peignit
la première version de La clef des songes, dès
1927, ou Le miroir vivant, dès 1928, ou
"L'arbre de la science, dès 1929,
entre autres tableaux divers où apparaissent des mots dans les images,
il entrait dans un monde peu exploré par d'autres jusqu'alors. Il s'agissait
d'un univers d'autant plus trouble qu'il pousse à une révision
du langage, dans ses significations usuelles. Et par ce biais, il exige une
révision essentielle de nos habitudes mentales.La question que
posait le plasticien, apparemment incongrue, était de savoir si les mots
représentent vraiment ce que l'on croit, dans l'usage courant. Ainsi,
dans La clef des songes, tableau divisé
en quatre compartiments, une sacoche est sous-titrée: Le
ciel, un canif est sous-titré: L'oiseau,
une feuille d'arbre est sous-titrée: La table.
Mais la quatrième image, représentant une éponge, est
sous-titrée: L'éponge. . .
Dans Le miroir vivant,
ce sont des bulles nuageuses, un peu comme on les emploie dans la bande
dessinée, qui contiennent des mots ou des phrases: "Personnage éclatant
de rire", dans l'une; dans les autres, les mots: "horizon", "armoire"
"cris d'oiseaux". D'un tableau à l'autre, se manifestent deux
sortes d'approches des phénomènes que le peintre entendait illustrer,
et deux sortes de perceptions qu'il sollicitait, de la part des spectateurs
de ses oeuvres. Dans La clef des songes, des
objets tout à fait reconnaissables sont opposés à une définition
qui ne les concerne pas à priori: dans le langage courant, un canif ne
s'appelle pas oiseau. Un seul objet représenté porte son nom coutumier:
l'éponge. Il y a donc bien la volonté de désorienter, en
images, par rapport au sens admis. Par contre, dans Le
miroir vivant, la volonté est différente, mais rejoint
néanmoins l'autre.
En fait, dans ce dernier tableau, les objets
sont remplacés par des mots, qui définissent pourtant des objets,
ou qui définissent des situations. Des mots sont écrits pour prendre
la place des objets dans le cas de l'armoire ou du personnage rieur du Miroir
vivant. Des mots interviennent aussi pour décrire des situations,
dans le cas de l'horizon ou des cris d'oiseaux. On ne désoriente plus
les spectateurs, cette fois, on les confronte à un tableau véritablementconceptuel . . . Et plutôt que de peinture, en effet, il s'agit ici
de langage. Un mot pour un autre, un mot pour une autre image que celle à
laquelle on s'attend, un mot ou plusieurs mots pour suggérer une image
qui n'est pas représentée . . . D'une part, il n'y a de représentés
que des mots et pas d'objets et, du coup, la logique usuelle est mise en question.
D'autre part, les objets sont accompagnés de mots qui semblent incongrus,
et c'est un appel aux associations provoquées par l'imagination qui apparaît,
par amalgame de l'objet et de sa définition.
D'autres tableaux encore attestent cette volonté.
Entre plusieurs autres, on peut citer: L'espoir rapide
et Le musée d'une nuit, de 1927, ou Le
masque vide, de 1928, ou la version de 1930 de La clef dessonges.
Entre le milieu des années 20 et le
milieu des années 30, il semble que cette problématique fut sans
cesse à l'avant-plan des préoccupations du peintre. Et, à
partir de ces dates, il est évident que cette préoccupation dérangeante
dicta pratiquement toute sa démarche, jusqu'à sa fin. Non seulement
remplaça-t-il une image par un mot, mais il remplaça aussi une
image par une autre image - la seconde qui se cache sous la première.
La peinture comme langage . . . Magritte disait que "les mots ont toutes
sortes de sens", et que "les mots peuvent représenter des images,
mais pas nécessairement" (cf. interview Michele Coraine, 1966).
Ou est alors la logique? Elle se retrouve là où on ne l'attendait
sans doute pas: dans la trahison des mots et dans la trahison des images par
rapport à ce que le "bon sens" en a fait. S'agit-il de trahison?
Ou, plutôt, de mise en cause? Le peintre belge se situait ainsi à
égalité avec Lewis Carroll lorsque celui-ci faisait dire à
Humpty- Dumpty, héros de sa "Traversée du miroir", ces
paroles-ci: "C'est moi le maître, et les mots veulent donc dire ce
que je leur dis de signifier - d'ailleurs, je les paye pour cela". Comme
on sait, Lewis Carroll - auteur de "Alice au pays des merveilles"
- est un pseudonyme pour Charles Dodgson - mathématicien et logicien,
auteur d'une "Logique sans peine".
Comme le rappelle Jean Gattegno dans sa préface
à une édition française de ce livre, la notion de la logique
pratiquée par Dodgson entendait apporter au vocabulaire des mots une
réforme en trois temps successifs. Le premier temps consistait en une
"démolition en règle de nos idées courantes sur les
mots", via un effort "pour nous faire perdre notre confiance en eux".
Le deuxième temps consistait à établir "un vocabulaire
aux définitions très sûres". Le troisième avait
enfin pour objectif d'émettre "des suggestions pour la reconstruction
d'un langage à l'abri de toutes ces faiblesses". Il n'est pas difficile,
sur ces bases, de dresser un parallèle entre Dodgson-Carroll et Magritte!
Reprenons en effet les trois étapes qui viennent d'être définies,
en les appliquant à notre peintre. Démolition des idées
courantes: c'est très exactement le propos du tableau La clef des
songes, analysé plus haut, qui montre des objets définis par
des mots qui ne s'y rapportent pas.
Établir des définitions
très sûres: la poésie véhiculée par les images
doit remplacer une lecture littérale de celles-ci. Ce n'est pas ce que
le tableau montre qui importe, c'est ce qu'il suggère. Reconstruire un
langage: la mise en proximité d'objets inattendus, auxquels s'ajoutent
ou non des phrases écrites crée paradoxalement d'autres significations
appliquées à des choses pourtant à priori les plus évidentes.
Ce n'est pas par hasard que l'on évoque
à ce sujet les paradoxes qui sont des enfants de la logique. Les paradoxes,
selon les dictionnaires, qualifient ce qui va à l'encontre de ce qui
est communément admis. Ils heurtent le "bon sens". Pourtant,
heurter le bon sens, ce n'est pas le but que poursuivit vraiment ' Magritte.
On est même tenté de dire qu'il le remit à l'honneur, en
ne montrant dans ses images rien qui ne soit reconnaissable. C'est ainsi que,
commentant Le mal du pays (1940), il avait simplement déclaré
à un interlocuteur: "Tu n'avais jamais vu un homme penché
sur le parapet d'un pont, gardant l'eau,et derrière lui un lion?
Non? Maintenant, grâce à cette peinture, tu l'as vu"...Presque
une boutade!
En l'occurrence, le paradoxe gît dans
le fait qu'il n'est pas commun qu'un lion soit assis sur un pont, ni que l'hommesoit ailé, ni qu'il soit indiffèrent à la présence
de l'animal. Un autre exemple est constitué par la série des tableaux
où l'image réaliste d'un objet est accompagnée de l'inscription:
"Ceci n'est pas . . ." Il est d'autant plus célèbre
qu'on ne peut éviter d'en parler. Il y a Ceci n'est pas
une pomme (1964) au-dessus de l'image d'une pomme. Il y a surtout Ceci
n'est pas une pipeen dessous
de l'image d'une pipe. C'est la série des toiles intitulées respectivement:
La trahison des images et Les deux mystères. Elle s'étend
de 1928-1929 à 1966. La belle constance qu'a mis l'artiste à investir
pratiquement ce même sujet, sur d'aussi nombreuses années, atteste
assurément l'importance qu'il accordait à ce genre de démonstration.
Ce fut en quelque sorte son paradoxe ultime!
Bien des interprétations ont été données à
ces tableaux, notamment par des philosophes comme Michel Foucault. Après
son essai sur "Les mots et les oses", il écrivit un "Ceci
n'est pas une pipe" (1973) dans l'édition duquel sont publiées,
en appendice, deux lettres de Magritte. Il va de soi, cependant, que explication
la plus évidente - et la plus simple - consiste à constater tout
bonnement que l'image d'une pipe ne fait que représenter cet article
pour fumeur et qu'il n'est donc pas possible de s'en servir pour fumer... C'est
la inique "temporelle", selon Lewis Carroll, et c'est la logique "de
la raison", selon Magritte. C'est également la mobilisation, au
plus clair, des paradoxes et des apories. (Aporie = "difficulté
d'ordre rationnel paraissant sans issue"). Sur le spectateur de ces tableaux,
la pipe représentée sur les images est bien une pipe, à
n'en pas douter. Son trouble vient seulement de l'inscription qui y est adjointe.
Et pourquoi donc cette pipe-là ne serait-elle
pas une pipe? Pour la bonne raison que celle qui veut que le mot "chien"
n'aboie pas, comme l'avait marqué William James - que cite Suzi Gablik
dans son livre sur le peintre. La philosophie et les philosophes sont donc venus
au secours d'un peintre qui philosophait sans trop y croire. Mais un artiste
qui lisait les philosophes et correspondit même avec certains d'entre
eux . . . Et voilà que des scientifiques, à leurtour,
l'invoquent maintenant! Magritte n'aurait pu s'y attendre! On a appris, en effet,
depuis quelques dizaines d'années, que les mystères sont inhérents
à la recherche dans la mesure où les sciences exactes avouent
désormais que le rationalisme seul ne leur est pas suffisant. Des scientifiques
se sont ainsi faits philosophes pour réfléchir sur leur pratique.
On citera ici, pour mémoire, les nombreux
écrits qui, de la Gnose de Princeton et du compte rendudu Colloque
de Cordoue aux ouvrages de physiciens et biologistes fuels, attestent depuis
les années 70, un nouvel état de la réflexion scientico-humaniste.
De "Science et conscience", thème du Colloque de Cordoue de
1980 à "Entre le temps et l'éternité", réflexions
de Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1988), la démarche scientifique
rejoint singulièrement, semble-t-il, celle de Magritte. De part et d'autre,
en effet, on a découvert qu'il existe plusieurs rationalités légitimes
"pour rendre compte des données de nos sens". Vient de le constater
a son tour le biologiste Henri Atlan ("À tort et à raison",
1986), qui préconisait également le besoin "d'un humour sérieux
de la multiplicité et de la relativité des jeux de connaissance,
de raison, d'inconscient et de langage. La logique, les paradoxes et les apories
qui l'accompagnent sont toutefois au moins autant l'affaire des mathématiques
qu'ils ne le sont de la philosophie.
Or, s'agissant de ce domaine si particulier,
les démonstrations intuitives de Magritte prennent un tour tout à
fait inattendu - et nécessairement intriguant! Comment le peintreaurait-il pu penser qu'un jour, un spécialiste américain des
sciences cognitives prendrait un certain nombre de ses tableaux pour modèles
à ses démonstrations? Dans son ouvrage de 1985: "Godet, Escher,
Bach", le mathématicien Douglas Hofstadter souhaite pousser ses
lecteurs "à une nouvelle vision du fossé infranchissable
qui semble séparer le formel de l'informel, l'animé de l'inanimé,
le souple du rigide". Pour convaincre, il utilisa notamment la technique
éprouvée des dialogues entre personnages et animaux, comme le
firent les logiciens crétois et ce bon La Fontaine. Il s'agissait, pour
Hofstadter, de pousser l'absurde apparent si loin qu'il aboutisse à des
conclusions tout à fait fonctionnelles. L'un des dialogues qu'a composé
le mathématicien américain s'intitule: "Les pensées
édifiantes d'un fumeur de tabac". Il met en scène des protagonistes
appelés Achille et le Crabe. Pour illustrer la démonstration,
l'auteur a choisi des oeuvres de . . . René Magritte. Non seulement reproduit-il
l'une des versions du Ceci n'est pas (L'air et la chanson,
1964), mais aussi des tableaux comme Les ombres (1966).
Celui-ci représente un arbre feuillu devant une pipe aux proportions
exagérées par rapport à celles qu'elle a dans la réalité
domestique. Le plus grand et le plus petit: c'est une des obsessions de l'artiste.
Reproduit également par Hofstadter: L'état de grâce
(1959). L'incongru apparent des oppositions-associations: image d'une bicyclette
placée sur un cigare allumé. La belle captive (1947)
sert également aux démonstrations du mathématicien. Tableau
dans le tableau cette fois, mais par l'intermédiaire d'une image de composition
très complexe: sur une plage d'océan, la peintre a placé
un rocher isolé, un tuba en feu, un chevalet sur lequel un cadre vide
laisse apparaître l'image réaliste de l'océan, vu (et peint!)
à travers ce vide. Dans le même ouvrage de vulgarisation scientifique
intelligente, on remarque encore la présence d'autres reproductions de
tableaux de Magritte: Le bon sens (1945-46), Les
deux mystères (1966).
La condition humaine(1933) (repr. p. 41).
Ils servent à illustrer ce que l'auteur appelle "les illusions sémantiques
de Magritte". Un paysage citadin et cubiste de 1931, du même, intitulé:
Calcul mental, sert à illustrer la théorie
de "l'univers des blocs" étudiée au Massachussetts Institute
of Technology, le MIT.
Hofstadter, faisant discourir Achille et le Crabe, constate que les tableaux
de Magritte explorent "les mondes du paradoxe et de l'illusion avec un
grand réalisme" (p.514). C'est l'évidence. Le peintre a,
ajoute-t-il, "une grande intuition du pouvoir évocateur de certains
symboles visuels". De fait, s'exerçant aux paradoxes qui biaisent
la cohérence du raisonnement initial et en accusent les capacités
révélatrices, Magritte enclencha - sans le savoir en termes de
logique pure - l'un des processus décrits par Hofstadter. Mêlant
le naturel au sur-naturel, la réalité à la sur-réalité,
l'exactitude vériste à l'imagination créative, le plasticien
provoqua, en effet, les émois de ceux qui regardent ses Oeuvres "par
auto- engloutissement de la réalité".
Cet auto-engloutissement figure, bien
entendu, le moment où notre jugement sur la vérité reçue
vacille. "A travers les riches images de sa peinture, écrit le spécialiste
de l'intelligence artificielle, puis dans ses mots, Magritte exprime le lien
entre les deux questions "Comment les symboles fonctionnent-ils?"
(Passons sur le mot "symbole" que l'artiste rejetait...) et "Comment
nos esprits fonctionnent-ils?". Parallèlement, interrogeant le "sens
du monde", le peintre belge déclara: "Mes tableaux ont été
conçus pour être des signes matériels de la liberté
de la pensée. C'est pour cette raison qu'ils sont des images sensibles
qui ne déméritent pas du Sens" ("Le sens du monde",
1954). Mais "le Sens, c'est l'impossible pour la pensée possible".
L'impossible et le possible, à la fois, auraient-ils été
intuitivement ressentis par l'artiste, comme ils sont ressentis, scientifiquement,
par les chercheurs penchés sur les mystères que questionne l'exploration
d'une intelligence éventuellement artificielle? Avec Magritte, la réalité
reconnue - la réalité telle qu'elle est admise - s'auto-engloutit
dans un réel "autre". Ce qui est et ce qui n'est pas: l'image
de la pipe engloutit la réalité.
Source: Meuris, Jacques. 1992. Magritte et les mystères
de la pensée, p.122 à 132.