Extrait tiré du livre de Michel
Foucault Ceci n'est pas une pipe
Deux principes
ont régné, je crois, sur la peinture occidentale depuis le quinzième
jusqu'au vingtième siècle. Le premier affirme la séparation
entre représentation plastique (qui implique la ressemblance) et référence
linguistique (qui l'exclue). On fait voir par la ressemblance, on parle à
travers la différence. De sorte que les deux systèmes ne peuvent
s'entrecroiser ni se fondre. Il faut qu'il y ait d'une façon ou d'une
autre subordination: ou bien le texte est réglé par l'image (comme
dans ces tableaux où sont représentés un livre, une inscription,
une lettre, le nom d'un personnage); ou bien l'image est réglée
par le texte (comme dans les livres où le dessin vient achever ce que
les mots sont chargés de représenter, comme s'il suivait seulement
un chemin plus court). Il est vrai que cette subordination ne demeure stable
que bien rarement car il arrive au texte du livre de n'être que le commentaire
de l'image et le parcours successif, par les mots, de ses formes simultanées.
Il arrive aussi au tableau d'être dominé par un texte dont il effectue,
plastiquement, toutes les significations.
Mais peu importe le sens de la subordination
ou la manière dont elle se prolonge, se multiplie, et s'inverse, l'essentiel
est que le signe verbal et la représentation visuelle ne sont jamais
donnés d'un coup. Un ordre les hiérarchise allant de la forme
au discours ou du discours à la forme. C'est ce principe dont Klee a
aboli la souveraineté, en faisant valoir dans un espace incertain, réversible
et flottant (à la fois feuillet et toile, nappe et volume, quadrillage
du cahier et cadastre de la terre, histoire et carte) la juxtaposition des figures
et la syntaxe des signes. Bateaux, maisons, bonshommes, sont à la fois
formes reconnaissables et éléments d'écriture. Ils sont
places, ils s'avancent sur des chemins ou des canaux qui sont aussi des lignes
à lire. Les arbres des forêts défilent sur des portées
musicales. Et le regard rencontre, comme s'il s'était égaré
au milieu des choses, des mots qui lui indiquent la route à suivre, qui
lui nomment le paysage qu'il est en train de parcourir.
Et au point de jonction de ces figures
et de ces signes, on voit la flèche qui revient si souvent (la flèche,
signe qui emporte avec soi une ressemblance d'origine comme si elle était
une onomatopée graphique et une figure qui formule un ordre). La flèche
indique dans quelle direction le bateau se déplace, elle montre qu'il
s'agit d'un soleil en train de tomber, elle prescrit la direction que le regard
doit suivre ou plutôt la ligne selon laquelle il faut déplacer,
en imagination, la figure ici placée d'une manière provisoire
et un peu arbitraire. Il ne s'agit point là de ces calligrammes qui font
jouer tour à tour la subordination du signe à la forme (nuage
de lettres et de mots prenant la figure de ce dont ils parlent) puis de la forme
au signe (la figure s'anatomisant en éléments alphabétiques):
il ne s'agit pas non plus de ces collages ou reproductions que captent la forme
découpée des lettres dans des fragments d'objets, mais bien de
l'entrecroisement dans un même tissu du système de la représentation
par ressemblance et de la référence par les signes. Ce qui suppose
qu'ils se rencontrent en un tout autre espace que celui du tableau.
Le second principe qui a longtemps régi la peinture pose l'équivalence
entre le fait de la ressemblance et l'affirmation d'un lien représentatif.
Qu'une figure ressemble à une chose (ou à quelque autre figure)
suffit pour que se glisse, dans le jeu de la peinture, un énoncé
évident, banal, mille fois répété et pourtant presque
toujours silencieux (il est comme un murmure infini, obsédant, qui entoure
le silence des figures, l'investit, s'en empare, le fait sortir de lui-même,
et le reverse finalement dans le domaine des choses qu'on peut nommer): «
Ce que vous voyez, c'est cela ». Peu importe, là encore, dans quel
sens est posé le rapport de représentation, si la peinture est
renvoyée au visible qui l'entoure ou si elle crée à elle
seule un invisible qui lui ressemble.
Le Séducteur de Magritte
L'essentiel, c'est qu'on ne peut dissocier
ressemblance et affirmation. La rupture de ce principe, on peut la placer sous
le signe de Kandinski: double effacement simultané de la ressemblance
et du lien représentatif par l'affirmation de plus en plus insistante
de ces lignes, de ces couleurs dont Kandinski disait qu'elles étaient
des « choses », ni plus ni moins que l'objet église, l'objet
pont, ou l'homme - cavalier avec son arc; affirmation nue qui ne prend appui
sur aucune ressemblance, et qui, lorsqu'on lui demande « ce que c'est
», ne peut répondre qu'en se référant au geste qui
l'a formée: « improvisation », « composition »,
à ce qui s'y trouve: « forme rouge », « triangles »,
« violet orange », aux tensions ou rapports internes: « rose
déterminant », « vers le haut », « milieu jaune
», « compensation rose ».
Nul, en apparence, n'est plus éloigné
de Kandinski et de Klee que Magritte. Sa peinture semble plus que toute autre
attachée à l'exactitude des ressemblances au point qu'on les multiplie
volontairement comme pour les confirmer. Il ne suffit pas que le dessin d'une
pipe ressemble à une pipe, il faut qu'il ressemble à une autre
pipe dessinée qui elle-même ressemble à une pipe. Il ne
suffit pas que l'arbre ressemble bien à un arbre, et la feuille à
une feuille, mais la feuille de l'arbre ressemblera à l'arbre lui-même
et celui-ci aura la forme de sa feuille (l'Incendie);
le bateau sur la mer ne ressemblera pas seulement à un bateau, mais
aussi à la mer, si bien que sa coque et ses voiles seront faites de mer
(le Séducteur); et l'exacte représentation
d'une paire de chaussures s'appliquera en outre à ressembler aux pieds
nus qu'elle doit recouvrir.
Peinture plus que toute autre attachée à séparer, soigneusement,
cruellement, l'élément graphique et l'élément plastique.
S'il leur arrive d'être superposés à l'intérieur
du tableau lui-même, comme le sont une légende et son image, c'est
à la condition que l'énoncé conteste l'identité
manifeste de la figure et le nom qu'on est prêt à lui donner. Ce
qui ressemble exactement à un oeuf s'appellel'acacia,
à une chaussure la lune, à
un chapeau melon la Beiges, à une bougie
le plafond. Et pourtant la peinture de Magritte
n'est pas étrangère à l'entreprise de Klee et de Kandinski;
elle constitue plutôt, en face d'elles et à partir d'un système
qui leur est commun, une figure à la fois opposée et complémentaire.
Source: Foucault, Michel. 1973. Ceci n'est pas une
pipe: Sur Magritte, Fata Morgana; (Scholies), Êpp.39-45.