On a compris que ce sont les images poétiques
qui, finalement, ont apporté l'essentiel des connaissances disponibles
pour approcher la communication imagique. Et ce n'est déjà pas
mince bagage! Mais il reste tant à faire pour connaître en profondeur
le fonctionnement du langage proprement iconique. Pourtant, et malgré
l'absence de modèles théoriques, chaque jour, trois grands champs
sont envahis par l'image fonctionnelle. Ce sont la pédagogie, la publicité
et le journalisme. Ces disciplines utilisent les images pour communiquer des
messages précis. Les images qu'on y voit sont donc des images fonctionnelles,
c'est-à-dire des images conçues selon un code (conscient ou intuitif)
dans le but de communiquer un message déterminé.
Mais les images fonctionnelles peuvent l'être à un
degré plus ou moins prononcé selon le but poursuivi par l'iconicien.
La pédagogie veut transmettre des connaissances; c'est donc une fonction
cognitive qu'exerce l'image pédagogique. La publicité a pour but
de persuader; ultimement, c'est un effet conatif qu'elle poursuit. Le journalisme
cherche avant tout à informer; les images qu'il diffuse ont pour effet
de décrire. Mais voyons ce qu'on sait de l'emploi des images dans ces
champs d'application respectifs.
a) LES IMAGES PÉDAGOGIQUES
Tout message qui a pour but de changer des attitudes ou des
comportements est un message persuasif. Les images pédagogiques constituent
donc d'une certaine manière un type particulier d'images persuasives.
On laisse entendre souvent que les images pédagogiques visent simplement
à faire acquérir de nouvelles connaissances. En un sens, cela
est vrai. Mais en dépit de cette affirmation, les images d'histoire,
de religion, d'art ou de sexologie transforment, sciemment ou pas, les attitudes
des étudiants qui les regardent. Cela est dû au fait que certains
aspects connotatifs de ces messages-images prennent souvent le pas sur le contenu
avoué. Si on pense plus précisément aux images qui servent
à l'enseignement des technologies, on constatera à l'évidence
qu'elles ont clairement pour but de façonner des comportements efficaces
chez les étudiants techniciens. Comme c'est le cas habituel de toute
image fonctionnelle donc, l'image pédagogique est communication informative
et persuasive, n'en déplaise aux puristes et aux critiques du "système".
Mais cela ne semble pas évident pour tous. Si certains pédagogues
reconnaissent à l'image des vertus civiques, la plupart lui dénient
cette qualité. On la considère davantage comme un outil bêtement
matériel que comme un langage hautement culturel. Comme l'exprimait si
bien le pédagogue français Michel Tardy (1966): "Le statut culturel
de l'image se caractérise par sa précarité. Dans le domaine
scientifique et technique, photographie, cinéma et télévision
donnent lieu à des applications étonnantes. En tant qu'instruments,
ils ont acquis droit de cité; ils sont irremplaçables comme le
furent en leur temps le microscope de Leeuwenhk et la lunette de Galilée.
On ne pourra désormais se dispenser de leur consacrer un chapitre important
dans l'histoire des techniques. Mais il y a loin de la reconnaissance technique
à la dignité culturelle. L'unanimité ne se fait que pour
décerner aux images une carte d'identité instrumentale". On peut
le déplorer, mais c'est un fait.
Bien sûr, sur le plan philosophique et théorique,
la question n'est pas si simple. Certains voient les images comme des créatures
du démon de la paresse, l'exutoire des analphabètes, l'antre de
l'imagination délirante. En un mot, les images constitueraient un langage
primitif. D'autres perçoivent les images comme le révélateur
privilégié de mondes enfouis, le seul langage concret, l'instrument
de self-expression par
excellence. Pour tout dire, les images constitueraient le seul langage adapté
au monde contemporain. En réalité, les deux parties ont raison.
D'un côté, s'alignent les partisans du raisonnement analytique
et linéaire, du mot; de l'autre, les défenseurs de la culture
foisonnante et mosaïque, de la réflexion synthétique, de
l'image.
Chaque école a sans doute sa manière à
elle de résoudre les problèmes de connaissance. Le psychologue
de l'art germano-américain Rudolf Arnheim (1965) donne cet exemple d'un
problème scolaire résolu par des étudiants aux modes de
pensée divergents et néanmoins corrects: "Pierre et Paul se trouvent
en présence du même devoir: 'Il est maintenant 3h 40. Quelle heure
sera- t-il dans une demi-heure?' Pierre procède comme suit: il se souvient
qu'une demi-heure équivaut à 30 minutes. Donc 30 doit être
ajouté à 40. Puisque dans une heure il n'y a que 60 minutes, le
reste de 10 minutes sera reporté sur l'heure suivante. Cela lui donne
la solution: 4h 10. Pour Paul, l'heure est représentée par la
face circulaire de l'horloge, et une demi-heure est la moitié de ce disque.
A 3h 40, l'aiguille des minutes est placée obliquement à deux
unités de cinq minutes à gauche de la verticale. Utilisant l'aiguille
comme base, Paul coupe le disque en deux et arrive à deux unités
à droite de la verticale de l'autre côté. Cela lui donne
la solution qu'il traduit en chiffres: 4h 10. Aussi bien Pierre que Paul ont
résolu le problème par la réflexion. Pierre l'a traduit
en quantités sans faire appel à une expérience sensorielle.
Il a manié les chiffres au moyen de rapports qu'il avait appris par cur,
enfant: 40 + 30 = 70; 70 - 60 = 10. Il a pensé 'intellectuellement'.
Paul, en revanche, a abordé le problème à l'aide d'une
image visuelle appropriée. Pour lui, un tout est une forme simple, complète;
une moitié est la moitié de cette forme, et la progression du
temps n'est pas une augmentation en quantité arithmétique mais
un voyage circulaire dans l'espace. Paul a pensé 'visuellement'". Deux
formes d'intelligence qui fonctionnent différemment à résoudre
des problèmes similaires. Chacune provoque des jugements sévères
chez les adeptes de l'autre forme de pensée.
Le pédagogue dropout
québécois Yves Doré (1973) explique le fossé des
générations par la prééminence de l'une ou l'autre
forme d'intelligence qui sont, selon lui, diamétralement opposées.
Les jeunes de la nouvelle culture sont intellectuellement dévalorisés
par les adeptes de la culture classique. C'est que chacun s'acharne à
défendre en toute exclusivité les vertus de son école de
pensée. Arnheim (1965) aussi a constaté le fait et le déplore
en ces mots: "Et pourtant, maints éducateurs et psychologues hésitent
encore à admettre que les processus de la pensée perceptive sont
aussi astreignants et inventifs et requièrent autant d'intelligence que
le maniement de concepts intellectuels. Nous sommes victimes d'une tradition
enracinée selon laquelle la pensée se produit loin de l'expérience
perceptive."
Richaudeau (1979) faisait remarquer: « Parmi tous
les facteurs ayant concouru depuis une trentaine d'années à
l'évolution du livre scolaire, le plus important a été
-incontestablement- l'utilisation intensive de l'illustration et de la
couleur.»
En réalité, les images conçues pour les
manuels scolaires du niveau primaire affichent un style commun où
la couleur, le dessin schématique (style bande dessinée)
jouent un rôle prépondérant. Ce type d'images est
plus facilement "lu" par les jeunes enfants.
Prenons un domaine de la pédagogie où l'image
et les mots jouent un rôle respectif mal connu dans l'apprentissage, celui
des manuels scolaires. En effet, on ne sait pas par exemple, si les images répètent
ou complètent l'information transmise par les mots. D'ailleurs, la méthode
même de sélection de ces images est le plus souvent arbitraire.
C'est la plupart du temps le maquettiste qui choisit ces images selon des critères
d'ordre esthétique, de qualité technique, d'espace à combler,
de disponibilité. Tout cela n'est pas très rationnel. Même
le livre que vous êtes en train de lire qui prétend prouver combien
l'image est indispensable pour communiquer utilisera à la fin fort peu
d'images pour la démonstration; c'est que la résistance sociale
est forte: un livre où il y aurait beaucoup d'images ne ferait pas sérieux
et l'édition demeure convaincue à tort que les images coûtent
cher à produire. Malgré cela, l'ingénieur et théoricien
de la communication écrite français François Richaudeau
(1979) faisait remarquer: "Parmi tous les facteurs ayant concouru depuis une
trentaine d'années à l'évolution du livre scolaire, le
plus important a été -incontestablement- l'utilisation intensive
de l'illustration et de la couleur. La comparaison d'ouvrages issus de deux
"générations" éditoriales est frappante. Les produits de
la nouvelle génération nous paraissent, oh! combien, plus séduisants
et plus efficaces, et plus aptes à éveiller l'intérêt
du jeune lecteur et à susciter un meilleur apprentissage." Donc, d'une
part, résistance, de l'autre, engouement; situation ambiguë! Aussi
serait-il bon de faire le point sur ce que l'on sait scientifiquement du fonctionnement
des images pédagogiques. D'abord, connaît-on la sorte d'image la
plus pertinente pour la transmission des connaissances en pédagogie?
La photo est-elle supérieure au dessin, l'image illustrative au dessin
schématique? Myatt & Carter (1979) ont montré que les étudiants
expriment une préférence pour les images les plus analogiques,
c'est-à-dire les plus ressemblantes à ce qu'elles représentent:
photos plutôt que dessins, couleur plutôt que noir et blanc, illustrations
plutôt que schémas, etc. Mais cela ne prouve pas que les images
analogiques soient plus efficaces: le degré d'iconicité n'est
pas garant de leur capacité à transmettre de l'information. Ainsi,
les auteurs Cossette & Boisvert (1978) ont comparé quatre traitements
plus ou moins analogiques d'une même image: photo couleur, photo noir
et blanc, illustrations polychromes et dessin linéaire noir et blanc.
On a évalué leur saturation sémantique respective et leur
différence sémantique. Ils ont montré à l'évidence
que c'est la couleur qui est le paramètre qui influence le plus la saturation
sémantique, en photo comme en dessin. Quant à la valeur sémantique
(selon le différentiel sémantique d'Osgood), c'est la photo couleur
qui est perçue comme la plus positive; le noir et blanc est cependant
perçu comme plus simple, plus austère, plus sérieux. Tout
cela est vrai, mais c'est encore bien peu; tant de choses demeurent encore vagues.
Les recherches éclairantes et convaincantes manquent encore gravement.
Comme le faisait remarquer le pédagogue américain Philip-J. Brody
(1981), le nombre de recherches vraiment bien structurées sur cette question
du rôle de l'image dans l'apprentissage est par trop clairsemé.
Heureusement, dit-il, "la venue du mouvement de visual
literacy et une plus grande emphase accordée à l'image
mentale ont suscité déjà un plus grand nombre de recherches
sur l'image. Bien que cette augmentation générale de la recherche
iconique n'ait pas encore marqué la recherche sur le problème
de la relation image/texte, elle suscite des espoirs en ce qu'elle peut influencer
les projets futurs." Et il ajoute avec clairvoyance: "Les conditions économiques
présentes et les cris venant de l'école incitent à une
recherche davantage centrée sur les problèmes d'enseignement ordinaires
et quotidiens. Il semble que si on réussit à préciser comment
les images affectent l'apprentissage à partir des manuels techniques,
cela constituerait une réponse à ces attentes." Sans compter que
, selon Richaudeau (1979) dans un document publié sous l'égide
de l'Unesco, le manuel scolaire "absorbe à ce jour 85% des dépenses
mondiales de matériel pédagogique."
Et maintenant ?
Mais il faut bien avouer que le problème -essentiel
à nos yeux- de la relation texte/image en est un très complexe.
En réalité, le nombre des éléments à étudier
est si grand que la tâche d'isoler les variables significatives devient
difficile et onéreuse. Le nombre de questions irrésolues est
grand et celles-ci s'enlignent les unes derrière les autres : Hartley
(1979) a montré que
même
la seule mise en page influence l'efficacité d'une image donnée;
Brody & Legenza (1980) indiquent que les images placées après
un texte incitent à revenir vérifier le contenu textuel; mais
Knowlton (1966) prétend que tout dépend du but poursuivi.
Le nombre d'images, leur densité, sont sans doute aussi des facteurs
non négligeables.
Et combien d'autres questions demeurent toujours sans réponse. Et pourtant
il faudra bien un jour arriver à maîtriser le langage iconique
utilisé à des fins pédagogiques. Cela est impératif.
Car déjà les messages scripto-iconiques papillotent chaque
jour par centaines, voire par milliers, devant les yeux ébahis de
nos "apprenants".
Cela suscite donc des questions insistantes dans le monde de l'éducation.
Le graphiste et pédagogue français Bernard Planque (1977) écrivait
que cela devient un problème de société: "L'omniprésence
de l'image est un phénomène dont l'importance n'échappe
plus ni aux parents ni aux éducateurs. Il faut encore souhaiter
que ceux qui produisent ces images prennent conscience de leurs responsabilités
dans le développement affectif, culturel, intellectuel, moral des
enfants auxquels ils les destinent."
Certains amoureux du texte perçoivent dans une espèce
de "vision apocalyptique", la montée envahissante des images. Le philosophe
de la communication français Jacques Ellul (1981) voit cela clairement,
lui qu'on ne peut pourtant pas taxer d'imagiste inconditionnel: "Partout, il
y a régression progressive du texte. Il suffit de considérer les
livres de classe ou les magazines. Le retournement s'est effectué entre
1950-1960: jusque-là, l'image était une simple illustration d'un
texte dominant, le discours était la partie de loin la plus importante,
et accessoirement il y avait des images pour rendre plus concret le contenu
du discours et fixer l'attention. C'était leur seul intérêt.
Mais la situation est inverse: l'image contient tout. Et nous suivons au fil
des pages une succession d'images, selon un processus mental totalement différent.
Le texte n'est là que pour combler les vides, les lacunes, et aussi pour
expliquer éventuellement ce qui pourrait ne pas être clair dans
les images: parfois en effet, si elles sont évidentes, elles ne disent
pas nettement ce qu'il faut y comprendre. Le rapport s'est donc inversé:
l'image était illustration d'un texte. Maintenant le texte est devenu
explication des images." Sous une forme incisive, voire un peu excessive, il
y là un fond de vérité à méditer. Mais il
est trop facile d'opposer les partisans du texte et de l'image en une interminable
polémique. Le graphiste québécois Luc Saint-Hilaire (1982)
situe le problème en ces termes: "D'un côté, les tenants
du texte. De l'autre, les tenants de l'image. Tant que les deux groupes tenteront
de prouver la supériorité de leurs arguments, la situation risque
de faire le mouvement du balancier de l'un à l'autre sans jamais s'arrêter
à l'endroit idéal: au centre. Texte et image sont complémentaires,
chacun ayant leurs avantages et leurs limites. Prenons par exemple l'enseignement
de la géographie politique. Quelques images suffisent à nous faire
découvrir l'aspect d'un pays étranger, l'allure des habitants
(leurs vêtements, etc.) alors qu'il faudrait un texte incroyablement dense
et minutieux pour l'exprimer. Allez décrire une girafe à quiconque
n'en a jamais vu! Sans le recours à l'image, la tâche sera difficile,
sans avoir de certitudes quant au résultat chez le lecteur. Par contre,
essayez de décrire en images la mentalité des habitants, les idéaux
nationaux, l'influence économique du commerce entre les différents
groupes. A quoi servirait une image pour exprimer: 'Dans tel village, seuls
les propriétaires terriens mâles dont la famille est établie
depuis au moins cinq générations ont droit de parole au conseil
municipal'!!! Par leurs rôles complémentaires, textes et images
seront vraiment utilisés de façon fonctionnelle lorsque l'accent
sera mis sur l'information à présenter et le choix du texte et/ou
de l'image, fait en fonction de la capacité du médium à
véhiculer le plus efficacement le contenu souhaité. Une telle
attitude rend le débat texte vs image complètement désuet".
Encore une fois, le problème n'est pas facile. Les
messages pédagogiques seront certainement de plus en plus des messages
bi-codés, image + texte. Alors que le texte est mis au point par des
spécialistes uvrant chacun dans leur champ, l'image est par trop
souvent une uvre d'expression, une image d'art. Mais il faut remettre
en question cette façon de faire. Heureusement, certaines tentatives
sont réussies. C'est le cas quand un auteur comprend que c'est concurremment
l'image et le texte qui pourront traduire sa pensée. Le spécialiste
britanno-américain des organisations Charles Hampden-Turner (1982) faisait
cette mise en garde: "Nous faisons des représentations avec des mots
aussi bien qu'avec des images mais parce que les mots arrivent par petites bouchées,
plusieurs personnes en ont déduit que le monde est constitué aussi
de petites bouchées, les bouchées correspondant aux mots. Non,
dit Korzybsky, la représentation (map)
n'est pas la chose. Les représentations-mots ont une structure fragmentaire
qui tient du langage lui-même mais pas nécessairement de la chose
représentée. L'idée de l'enchaînement linéaire
de cause à effet, par exemple, est inhérente à la structure
d'une phrase où un sujet agit grâce à un verbe sur un objet,
mais cela peut bien être inadéquat pour rendre ce qui se produit
quand il y a une influence réciproque particulièrement. Une façon
de corriger ce biais causé par la langue, c'est de compléter les
mots par des représentations visuelles. Si on doit considérer
l'esprit comme entité aussi bien que parties, nous n'avons pas besoin
seulement de mots pour exprimer les parties mais aussi de modèles, d'images,
de schémas pour exprimer l'entité." Hampden-Turner, passant aux
actes, publie en 1982 un livre de plus de deux cents pages sur le fonctionnement
de l'esprit humain tel que conçu par divers auteurs à travers
l'histoire. Dans ce livre, il consacre la moitié de l'espace disponible
au texte et la moitié à des images. Ces images (graphiques, illustrations
fonctionnelles, etc.) exigent une lecture en profondeur car elles révèlent
quantité d'informations que le texte seul ne communique pas. CQFD!
Les images pédagogiques sont (devraient être)
des images fonctionnelles. Le pédagogue audiovisualiste français
René LaBorderie (1972) insistait là-dessus: "Lorsqu'il s'agit
d'utiliser l'image en éducation, c'est-à-dire dans un cadre institutionnel
où la création de message ne relève pas de l'art ou du
génie, mais d'une hypothèse didactique assez étroitement
définie, où les créateurs doivent tenir compte essentiellement
du comportement final que l'on veut induire chez l'élève pour
déterminer les différents items de leurs messages et la forme
qu'ils leur donneront, 'l'uvre ouverte' (U. Eco) tient une place relativement
moins importante que dans le contexte général de la communication
culturelle."
Les recherches poursuivies sur les images pédagogiques
commencent à monopoliser des ressources importantes. On constate, malheureusement,
deux tendances de recherche qui s'ignorent et qui mériteraient de se
rejoindre. Dans la Vieille Europe, on philosophe sur les images, on en parle,
on sociologise, on psychanalyse. Dans les Amériques, on fait du laboratoire,
de la statistique, de la psychologie du comportement. Le pédagogue américain
Howard-W. Levie (1978) avait relevé cette faiblesse de la recherche américaine:
"Ce sont les comportements symboliques et non les comportements sensitifs qui
intéressent le plus ceux qui sont engagés dans le 'mouvement du
savoir-lire-et-écrire iconique' (visual
literacy movement)." La pédagogue américaine Lida-M.
Cochran et ses collègues (1980) renchérissent: "Parce que le processus
de la perception visuelle est dynamique, les recherches qui mettent de l'avant
une approche réductionniste (c'est-à-dire celle qui tente de réduire
les systèmes complexes à des états
physiques) sont dans l'erreur. Parce que le processus de la vision en est un
de génération ou qu'il est basé sur le principe de la production
et de la combinatoire, les recherches syncrétiques sont inappropriées
(parce que le synchrétisme rejette dans l'ombre la complexité
interne nécessaire pour créer du nouveau avec des moyens finis)."
Les Américains cherchent si "scientifiquement" qu'ils trouvent des réponses
sûres mais inutiles; les Européens font des exposés passionnés
et passionnants mais qui apprennent peu de choses de sûr. En résumé,
les uns et les autres se posent de sérieuses questions sur les modes
de compréhension du monde de la communication iconique. Tous participent
cependant à créer cet engouement incontrôlé pour
"l'audiovisuel" -que le pédagogue de la communication québécois
Jean Cloutier (1973) nomme mieux "audio-scripto-visuel" et que LaBorderie (1972)
nomme encore plus heureusement le "verbo-iconique". Ce dernier précise
sa position en ces mots: "Les moyens- machines optiques ou électroniques
qui présentent des messages s'adressant à la vue et à l'ouïe
à la fois sont bien nommés audio-visuels; il convient donc de
distinguer les moyens audio-visuels et les messages verbaux, iconiques ou verbo-iconiques
qu'ils transmettent (mais qu'ils ne sont pas les seuls à transmettre)."
Ceci étant dit, le premier engouement étant passé pour
cette panacée miracle que semblait être l'audio-visuel au dire
des fabricants de hardware,
le désenchantement atteint chaque jour plus d'enseignants. On a vite
compris à l'usage qu'il ne suffit pas de connaître le maniement
de boutons d'appareil. C'est un langage hybride nouveau (verbo-iconique) qu'il
faut maîtriser.
Heureusement, l'avènement de la sémiologie dans
les années soixante permet une réflexion plus logique, ce qui
constitue un apport non négligeable dans la compréhension de "l'enseignement
à l'image" selon l'expression de LaBorderie. A partir d'ici, tous les
espoirs sont permis. L'image pédagogique a des chances de se faire de
plus en plus fonctionnelle. La pédagogue américaine Donis-A. Dondis
(1973) faisait cette remarque optimiste à propos de l'enseignement à
l'image: "Il existe une syntaxe visuelle. Il existe des paramètres pour
faire des compositions. Il y a des éléments de base que tout étudiant
en moyens visuels peut apprendre et comprendre, qu'il soit artiste ou pas; couplés
avec des techniques de manipulation, ces éléments peuvent servir
à créer des messages visuels clairs. La connaissance de tous ces
facteurs conduira à une compréhension claire des messages visuels."
C'est ce que nous croyons aussi. Mais nous n'en sommes encore qu'au début.
Songeons qu'avant 1960, les manuels scolaires "sérieux" n'étaient
pratiquement pas illustrés: à peine quelques gravures en noir
et blanc et le cas échéant, un hors-texte en couleur. Prenons
un atlas; s'il est un manuel qui est bien au premier chef un livre d'images,
c'est bien un atlas. Les pédagogues québécois citent comme
exemple d'ouvrage didactique réussi dans le genre l'Atlas
des jeunes de l'Alberta; comparé à la présentation
de plaquettes publicitaires pourtant ordinaires, le langage iconique utilisé
apparaît comme un balbutiement. Tout reste encore à découvrir
en cette matière, du moins en ce qui a trait à l'efficacité
pédagogique des images. Quant à leur nécessité sur
le plan scientifique, cela leur est reconnu depuis longtemps.
Au siècle dernier déjà, moins de quarante
ans après l'invention de la photographie, celle-ci fit son intrusion
dans les sciences. L'américain Edward Muybridge
(1830-1904) fit la démonstration imagique en
1877 que le seul moment où les quatre pattes d'un cheval au galop quittent
la terre, est celui où elles sont rassemblées sous son ventre
-contrecarrant ainsi l'idée diffusée par les peintres que c'est
le moment où les pattes sont étirées par paires.
Le cinéma Muybridge
La célèbre séquence de Muybridge a été
réalisée en 1878 à la demande de l'amateur de chevaux
et richissime californien Leland Stanford. Elle montre trois enjambées
complètes de l'étalon Abe Edgington. Au milieu de chaque
enjambée, les quatre pattes du cheval ne touchent plus terre comme
on peut le voir sur le présent document.
Source: http://hep.bu.edu/~kearns/py132/
Muybridge utilisa pour cela une série de caméras,
des plaques très sensibles et une vitesse d'obturation de 1/1000e seconde.
Le physiologiste français Etienne-Jules Marey (1830-1904) pour sa part,
utilisait le système de la multiple exposition pour étudier le
mouvement humain (il appelait ses séquences des "chronographes"). Tout
cela ne constituait qu'un début et rapidement, maints chercheurs se penchèrent
sur l'image. L'ingénieur américain Harold Edgerton réalisait
les premières photos stroboscopiques, le suisse Georg Gerster, des relevés
aériens en 1928 et le suédois Lennart Nillsson, des images de
l'intérieur du corps humain en 1922; en 1946, les Américains prenaient
les premières photos de l'espace avec une caméra 35 mm montée
à bord d'une fusée V-2 volant à une altitude de 135 Km
et en 1959, on obtenait la première photo de la terre prise d'un satellite.
De nos jours, la photographie est utilisée dans tous les secteurs de
la recherche scientifique: sciences physiques (physique, chimie), sciences naturelles
(astronomie, géologie, botanique, etc.), sciences humaines (géographie,
psychologie, etc.) sans parler du vaste domaine des sciences appliquées.
b) LES IMAGES PUBLICITAIRES
La publicité utilise largement les images. Photographiques
ou dessinées, elles jouent un rôle important que le texte ne peut
jouer. Comme le faisait remarquer Wright et coll. (1977): "Nous n'achetons pas
un produit; nous achetons l'image d'un produit ou ce que le produit pourra faire
pour nous." Aussi, l'image joue-t-elle le plus souvent un rôle prépondérant
pour atteindre cette fin.
L'image publicitaire est avant tout un attrape-regard. On
a démontré à satiété les vertus persuasives
des images en publicité, surtout quand elles représentent des
personnages. L'auteur d'un classique manuel de publicité, le français
C.-R. Haas (1965) a relevé des personnages dans 78% des images publicitaires
aux Etats-Unis. C'est dire! Le spécialiste de la recherche publicitaire
et sémiologue français Georges Péninou (1970) rapporte
une étude corollaire qui démontre que les annonces-à-dominante-mot
sont moins fréquentes (de 35%) par rapport aux annonces-à-dominante-image.
En fait, il est notoire dans le monde publicitaire que l'image joue un rôle
capital. Tous les rapports Starch le révèlent:
approximativement le tiers des lecteurs d'un périodique se rappellent
avoir vu l'image d'une annonce donnée mais seulement le tiers de ceux-ci
auront commencé à en lire le texte. Le publicitaire-rédacteur
français Henri Joannis (1965) cite des chiffres similaires: 40% des cibles
auront vu l'annonce, 35% auront identifié le commanditaire, 10% auront
commencé de lire le texte et 5% l'auront lu entièrement. Cela
souligne bien l'attention qu'il faut porter à la fabrication de ces images.
Elles doivent non seulement attirer l'attention comme on se plaît à
le mentionner souvent, elles doivent au surplus transmettre l'essentiel de l'argumentation.
Il ne suffit pas d'attirer l'attention du regardeur comme on le croit; il faut
déjà le convaincre par ce message -l'image- sur lequel il porte
son regard quelques instants. Joannis (1965) cite trois circonstances dans lesquelles
l'image pourrait être absente ou être reléguée au
second plan: 1. lorsqu'on veut jouer la carte du "super-sérieux"; 2.
lorsque la morale sociale empêche d'illustrer le sujet de la communication;
3. lorsque l'intérêt exceptionnel d'un produit garantit d'attirer
l'attention par une simple affirmation textuelle (cas rarissime!). Soyons réalistes:
la communication publicitaire commande habituellement l'emploi de messages-images.
D'ailleurs, une des formes de publicité les plus vieilles, l'affiche,
est en elle-même une image, essentiellement.
RAPPORTS STARCH
Les rapports Starch sont des documents
relatant les résultats de recherches menées selon la méthode
mise au point par le psychologue de la publicité, l'américain
Daniel Starch (1966) qui fonda sa propre entreprise spécialisée
en recherches publicitaires. L'échantillon des interviewés
se réduit à une centaine de personnes. On procède
par interviews individuelles en tête-à-tête quelques
semaines après la parution d'une publication donnée. On
montre l'annonce à évaluer et on questionne les sujets:
- a-t-on vu cette annonce?
- a-t-on perçu un élément (texte ou image)
qui identifie l'annonceur?
- a-t-on lu au moins 50% du texte?
Par comparaison d'une enquête à l'autre (compte tenu
des conditions d'enquête similaires), on peut évaluer la valeur
d'impact relative d'une annonce donnée.
Un des modèles les plus répandus exprimant
la communication publicitaire fut mis de l'avant par le psychologue Edward-K.
Strong (1925); c'est le modèle dit AIDA. Aida est un sigle: il tient
lieu pour attirer l'Attention, faire naître l'Intérêt, susciter
le Désir et inciter à l'Action. Dans ce modèle, le rôle
d'attirer l'attention est dévolu à l'image. C'est sur la présomption
que l'image la plus provocante sera encore la meilleure que certains commerçants
utilisent des images farfelues (originales?), horribles ("la laideur se vend
mal" affirmait pourtant dans un best-seller le designer industriel américain
Paul Rand) ou provocantes. Effectivement, de telles images attireront peut-être
l'attention, mais persuaderont-elles? Cela est une autre question. Or le but
d'un message-image publicitaire est de convaincre-persuader; il ne suffit donc
pas d'attirer l'attention.
En réalité, l'image transmet en un instant
une "image de marque"; c'est là sa force. Elle n'est pas lue en séquence
au niveau conscient; elle dit instantanément. C'est pour cette raison
qu'on doit s'efforcer de réaliser des images publicitaires qui soient
vraiment fonctionnelles. Les grands succès de la publicité américaine
ou européenne sont construits sur des concepts, c'est vrai; mais ce qui
est ancré dans la tête du public, ce sont des images.
Marque
Image
Le
téléphone cellulaire Microcell
Le
chien Fido
Les
céréales Rice Krispies de Kellogg
Les
triplets Cric, Crac et Croc
La
cigarette Marlboro
Le
cowboy viril
Le
récureur Spic'n Span
Mme
Blancheville
Les
chemises Hathaway
Le
baron borgne
Le
Whisky Black Velvet
Les
surfaces noires
La
bière 50
Olivier
Guimond
L'essence
Esso
Le
tigre
Les
pneus Michelin
Bibendum
Le
chocolat Meunier
La
"petite fille"
La
boisson Banania
Le
"nègre"
Les
vins Nicolas
Le
"livreur"
Bell
Canada
Monsieur
B
Evidemment, on adjoint la plupart du temps des textes (titres,
thèmes, slogans, signatures, argumentations textuelles) aux images publicitaires.
Le sémiologue français Rolland Barthes (1964) croit que cela est
nécessaire pour préciser l'interprétation qu'on doit faire
de l'image (qui est polysémique, affirme-t-il; mais l'est-elle plus que
le mot?); c'est ce que l'on appelle la fonction "ancrage" du texte. Cela l'est
aussi pour que l'image puisse jouer pleinement son rôle dans les messages
bi-codés; c'est ce que l'on appellera la fonction "relais" du texte justifiée
par Barthes (qui, incidemment est un littéraire) comme nécessaire
pour que l'image puisse dire clairement. Pourtant, pour Peninou (1972) (qui,
lui, est publicitaire de métier), il est évident que "l'évolution
historique du genre a conduit la publicité à envisager une contribution
de plus en plus déterminante de l'image, par rapport à laquelle
le texte assume une fonction relative et subordonnée propre." D'ailleurs,
l'auteur fait valoir les rôles imposants que joue l'image dans les messages
publicitaires. L'image publicitaire est "implicative", elle interpelle le regardeur:
ses personnages regardent le plus souvent droit dans les yeux, ils jouent de
l'index. L'image publicitaire est concurremment "référentielle":
elle parle du produit (souvent, elle le montre qui se tient bêtement là).
Mieux, elle est "prédicative", elle décrit une façon d'être
associée au produit sur un mode allégorique, poétique,
enlevé sans qu'elle ne perde en rien ses qualités terre-à-terre.
En pratique, le message efficace constitue un heureux mariage
du texte et de l'image, ou mieux qu'un mariage: un couple marchant au pas. Reeves
(1963) qui est un publicitaire expérimenté, prétend que
l'image doit répéter la même chose que le texte ("Quand
vous dites 'cette tablette se dissout en milliers de bulles minuscules', montrez
en même temps la tablette se dissolvant en milliers de bulles minuscules.").
La redondance image-texte n'est pas superflue en persuasion, les publicitaires
le savent bien. Ils se rappellent les recommandations d'un des premiers théoriciens
de la publicité moderne, Smith (1885): "La 1re fois qu'un consommateur
regarde une annonce, il ne la voit pas; la 2e, il n'y fait pas attention; la
3e, il prend conscience qu'elle existe; la 4e, il se souvient vaguement l'avoir
déjà vue quelque part'; la 5e, il la lit; la 6e, il se détourne
pour la regarder; la 7e, il la lit du haut en bas et dit 'Oh! la barbe!'; la
8e, il s'exclame 'Encore cette sacrée publicité!'; la 9e, il se
demande si cela signifie quelque chose; la 10e, il pense à demander à
son voisin s'il l'a mise à profit; la 11e, il se demande comment l'annonceur
y trouve son compte; la 12e, il se dit que cela vaut peut-être la peine;
la 13e, il pense que cela doit être valable; la 14e, il se souvient que
c'est cela qu'il rêvait d'acheter depuis longtemps; la 15e, il est contrarié
parce qu'il n'a pas les moyens de l'acheter; la 16e, il se promet de l'acheter
un jour; la 17e, il inscrit une note sur son agenda; la 18e, il peste d'être
si pauvre; la 19e, il recompte soigneusement l'argent qu'il a en poche; la 20e,
il achète l'article, ou dit à sa femme de le faire." La répétition
constitue en fait un credo pour les publicitaires.
Au surplus, on ne saurait arriver à persuader si la
densité d'information est trop grande, ce qui risque d'arriver quand
l'information textuelle diffère de l'information imagique. Trop d'originalité
(au sens de la théorie de l'information) débordera la capacité
d'absorption des destinataires. Dans une image, le décodage effectif
se fait à partir d'une petite surface: celle qui est la plus facilement
décodable par le regardeur. Dans une image plus complexe, le regardeur
réduit encore la plage de la première lecture pour pouvoir s'y
retrouver. Cela, au détriment des autres informations réparties
ailleurs dans l'image. Le théoricien de la publicité américain
Léo Bogart (1971) explique: "L'attention sera plus probablement attirée
vers un champ visuel dont l'appréhension exige la dépense d'énergie
minimum. Cette situation économique est réalisée quand
le cadrage est adéquat, que le dessin et la mise en page sont bons, et
lorsqu'un fort contraste existe entre le noir et le blanc." Parler fort, simple
et clair.
En fait, les publicitaires rivalisent de trucs pour arriver
à persuader. Convenons pour un moment avec les "argumentationnels" que
la première étape, c'est d'attirer l'attention. Même si
une image réussit très bien à attirer l'attention, cela
ne veut pas dire que cette image est une bonne image publicitaire. Le publicitaire-rédacteur
américain John Caples (1957) donne un exemple de pré-test de visuels
réalisés pour les ampoules General Electric (GE). On pré-testa
deux illustrations pour ce même titre d'annonce: "Pourquoi les ampoules
G.E. fournissent plus de lumière cette année." Dans un premier
cas l'image est celle d'un bébé souriant (considéré
comme un des sujets les plus attractifs); dans le deuxième cas, l'image
représente une femme en train de visser une ampoule dans une lampe. Résultat:
la deuxième image se montre de beaucoup supérieure à la
première. C'est qu'il ne suffit effectivement pas seulement d'attirer
l'attention (ce que réussit très bien à faire l'image du
bébé souriant) mais surtout qu'il fallait encore convaincre les
bonnes cibles, les consommateurs potentiels (en l'occurrence, les personnes
intéressées aux ampoules électriques).
Caples, qui devint vice-président de la grande agence
américaine BBDO, affirme qu'il y a trois sortes d'images efficaces: celle
qui montre le produit lui-même, celle qui montre l'usage qu'on fait du
produit, celle qui montre la satisfaction qu'on obtient à utiliser le
produit. On rejoint en cela les "huit formes de concepts d'évocation"
de Joannis (1965): a) Concepts d'évocation directe:
forme a: description directe de la satisfaction, constituée par l'effet
du résultat du produit sur une tierce personne; forme b: description
directe de la satisfaction constituée par l'effet sur l'utilisateur du
résultat du produit; forme c: description directe de la satisfaction
apportée par l'emploi du produit. b) Concepts d'évocation
indirecte: forme d: induction de la satisfaction par la description du
résultat de l'action du produit; forme e: induction de la satisfaction
par la description de l'action du produit; forme f: induction de la satisfaction
par les caractéristiques techniques du produit; forme g: induction de
la satisfaction par les caractéristiques de l'image de marque; forme
h: induction de la satisfaction par les caractéristiques du fabricant.
Et, de manière générale, la meilleure "évocation"
est encore réalisée par l'image.
L'illustration joue, encore une fois, un rôle capital
en communication persuasive. Mais quelle illustration? Encore une fois, bien
qu'il ne suffise pas d'attirer l'attention, encore faut-il dans un premier temps
attirer cette attention pour pouvoir convaincre ensuite. Pourtant, même
pour attirer l'attention, le contenu de l'image, et contrairement à ce
que pensent trop de graphistes publicitaires, est plus important que l'aspect
plastico-graphique de cette image. Le publicitaire britanno-américain
David Ogilvy (1977) le réaffirme péremptoirement en ces mots:
"Le sujet de votre illustration est plus important que sa technique. Dans tous
les domaines de la publicité, le fond est plus important que la forme.
Si vous avez une idée remarquable pour une photo, il n'est pas besoin
d'un génie pour déclencher l'appareil. Si l'idée n'est
pas remarquable, Irving Penn lui-même ne vous sauvera pas. Le Dr Gallup
a découvert que le genre de photo qui gagne des prix dans les clubs de
photographie -sensibles, subtiles et merveilleusement composées- ne donne
rien en publicité. Ce qui donne quelque chose, ce sont les photos qui
éveillent la curiosité du lecteur. Il regarde la photo et se demande:
'Que se passe-t-il donc ici?' Il lit le texte pour savoir. Voilà le piège
qu'il faut tendre." Prenons garde de prendre cette affirmation comme une déclaration
qu'une image attrape- regard sera suffisante. Il faut -si on s'en tient au modèle
A.I.D.A.- faire naître l'intérêt, susciter le désir
et surtout, inciter à l'action, c'est-à-dire convertir cette attention
en intention ou mieux, en comportement d'achat. Pour cela, les images doivent
affirmer quelque chose de simple et le dire clairement.
C'est pour cette raison que la bonne publicité, la
publicité efficace, utilise souvent sinon toujours, un genre d'image
considéré avec dédain par les artistes. Les points de vue
du publicitaire et de l'artiste sont souvent contradictoires; ils sont diamétralement
opposés quand on considère les visualistes européens et
les visualistes nord-américains. Les affichistes, par exemple, ont perpétué
longtemps en Europe une tradition de belle publicité: ils ne font qu'allusion
au produit, procèdent par allégorie, mettent en scène une
situation dramatique, jouent de la métaphore. En réalité,
ils réalisent encore trop souvent des images poétiques. En Amérique,
le sujet de l'image est le produit lui-même, on fait valoir ses qualités,
le style est direct, on procède par métonymie; le but est de fabriquer
une image vraiment fonctionnelle. Il se peut que les consommateurs aiment mieux
les annonces de "style européen"; mais on sait avec preuves à
l'appui que celles de "style américain" les persuaderont davantage. Deux
philosophies, deux résultats. De telle sorte que les entreprises européennes
sérieuses font appel aux agences américaines. Ou bien les agences
européennes se reconvertissent aux méthodes américaines.
Une bonne image publicitaire n'a rien (ou si peu !) à
voir avec une belle image. S'il arrive qu'une image efficace soit belle, ce
sera par surcroît. Evidemment, la situation est différente si on
réussit à faire visualiser la bonne idée par Jean-Loup
Sieff... Mais il arrivera plus souvent qu'on devra recourir à un jeune
graphiste peu expérimenté. Ogilvy (1977) n'y va pas de main morte
quand il exprime clairement son avis sur les écoles où on enseigne
le graphisme: "La plupart des écoles de dessin qui préparent de
naïfs étudiants à des carrières dans la publicité
sont encore pénétrées de la mystique de la Bauhaus. On
y estime que le succès d'une annonce dépend de facteurs tels que
son 'équilibre', son 'rythme', sa 'composition'. Mais peuvent-ils le
prouver? Mes recherches indiquent que ces impondérables de l'esthétique
ne font pas augmenter les ventes et je ne peux dissimuler mon hostilité
à la vieille école des maquettistes qui prennent au sérieux
de tels prônes. Imaginez mon horreur lorsque leur 'Sacré Collège',
le vénérable Art Directors Club,
me décerna en même temps qu'à Henry Luce, Frank Stanton
et Henry Ford un prix spécial pour avoir 'encouragé les maquettistes
à travailler dans le meilleur climat possible'. Ignoraient-ils donc que
je fais la guerre à la 'maquettite', cette maladie qui réduit
les campagnes de publicité à l'impuissance? Je ne présente
plus les maquettes de mon agence dans les concours organisés par les
associations de maquettistes, de peur que l'une d'elles ne se déshonore
en remportant un prix. Leurs dieux ne sont pas les miens." Il ajoute: "En Europe,
la mode a été longtemps de critiquer le caractère primaire
des affiches américaines. Personne ne prétendra que les affiches
américaines puissent rivaliser sur le plan esthétique avec celles
des Cassandre, Leupin, Savignac et McKnight Kauffer. Mais hélas, il y
a tout lieu de croire que le style primaire des Américains est mieux
compris et reste mieux en mémoire que les uvres plus distinguées
des artistes européens." Ogilvy n'y va pas par quatre chemins. Sans aller
jusque-là, je dirais quelques mots sur ce qu'est à mes yeux une
bonne image publicitaire.
D'abord, l'image photographique a démontré sa
supériorité sur l'image dessinée. Starch (1970) a réalisé
85,000 interviews individuelles pour déceler les 300 meilleures annonces
de périodiques parues en 1969 (celles qui ont été le plus
remarquées, qui ont été plus efficacement associées
au nom du commanditaire, celles qui avaient davantage incité à
lire le texte d'argumentation). Plus de 98% utilisaient la photo exclusivement.
Il semble en effet que dans la tête des regardeurs, la photo soit plus
crédible que le dessin qui serait plus menteur. Les auteurs Cossette
& Boisvert (1978) ont montré que le contenu sémantique de la photographie
couleur est perçu plus positivement que tout autre traitement graphique
(sept des neuf échelles qu'ils avaient utilisées pour l'évaluer
le prouvent).
Nonobstant ce que l'on vient de dire, le contenu compte plus
que la forme dans les images fonctionnelles. Par exemple, si on s'adresse à
des hommes, et contrairement à la croyance populaire qui imagine que
le sex appeal est le
plus efficace stimulant de l'attention mâle, les images représentant
des hommes solliciteront davantage les hommes. Au contraire, par un effet de
projection, les hommes auront davantage tendance à s'identifier aux protagonistes
mâles. Il est possible qu'une image érotique attire davantage l'attention
des mâles, mais il est loin d'être sûr qu'elle pourra mieux
leur transmettre un message sur le produit annoncé. Prenons l'exemple
bien connu des pièces mécaniques genre amortisseurs d'automobiles
que l'on voit annoncées dans les garages "à l'aide" de plantureuses
jeunes filles en bikini; demandez à un client de décrire l'affiche
qu'il a vue: il y a bien des chances qu'il puisse décrire la fille sans
qu'il puisse nommer la marque du produit annoncé. Il existe certaines
règles de grammaire élémentaires de l'image publicitaire.
Précisons, dans un premier temps, que l'image joue trois fonctions: 1.
elle identifie le genre "publicité" comme tel: par la mise en page, par
l'association d'éléments visuels secondaires (genre de caractères
typographiques, encadrés, dimensions, etc.), par la qualité graphémique
des images utilisées, etc.; 2. elle fournit une information objective
sur le sujet du message: elle montre le produit, son emballage, son utilisation,
etc.; 3. elle ajoute des considérations affectives à la communication:
par l'intérêt de la mise en scène, par la fougue de la forme
et de la couleur, etc. On comprendra que l'image publicitaire joue de la persuasion
à plusieurs niveaux: économique mais aussi culturel, esthétique,
voire moral.
Les messages publicitaires sont le plus souvent des messages
bi-codés: image + texte. Le rôle de l'image dans ce travail d'équipe
peut varier selon les circonstances, les problèmes à résoudre,
le talent des communicateurs. Comme le suggère la théorie -et
surtout la pratique- publicitaire américaine, l'image et le texte jouent
un rôle redondant l'un par rapport à l'autre. L'image illustre
alors ce que le texte dit déjà, et vice versa; c'est en quelque
sorte un jeu de paraphrase. Mais l'image peut aussi apporter un complément
d'information: montrer ce que le texte peut difficilement décrire, exprimer
des qualités différentes du texte, ajouter des éléments
suggestifs. Elle peut indiquer, mine de rien, des bénéfices annexes
(mais souvent les plus importants pour le monde instinctif du regardeur) dont
on ne peut parler ouvertement dans un texte par trop rationnel. Enfin, l'image
peut jouer un rôle poétique; l'image participe alors de la communication
de l'envoûtement. De toute évidence, elle outrepasse dans ce cas
sa fonction informative; c'est là qu'elle devient vraiment persuasive.
Elle constitue, en jouant sur le mode rhétorique (métaphore, hyperbole,
accumulation) le lieu du rêve, de l'espoir: elle bouleverse alors les
naïfs, les crédules "chasseurs de bonheur" que nous sommes tous.
L'image s'élève au rang de l'uvre lyrique, de l'épopée
(matérialiste, il est vrai). De plus, l'image publicitaire produit un
double effet grammatical: elle montre, affirme l'existence (actant); elle qualifie,
simule des caractères (prédicat). Peninou (1975) résume
bien ces deux fonctions quand il parle des régimes de dénotation
et de connotation. Il expose dans un tableau les caractéristiques de
ces deux grands régimes de communication imagique.
Régime
de la dénotation
Régime
de la connotation
L'information
La
signification
La
représentation
L'émotion
L'analytique
Le
synthétique
L'objet
Le
signe
Le
produit
La
valeur
La
connaissance
La
connivence
L'instruction
L'empathie
Le
nom
Le
caractère
La
pratique
Le
mythique
La
mimétique
La
poétique
La dénotation, c'est, d'une certaine manière,
dire avec des substantifs; la connotation, c'est plutôt affirmer par des
qualificatifs. C'est par cette dernière fonction que l'imagerie publicitaire
peut devenir subversive parce qu'elle joue à des niveaux inconscients,
occultes.
Sous le couvert d'apparences anodines, l'image publicitaire
véhicule des valeurs souvent indicibles. C'est là sa force et
d'ailleurs son emploi quotidien. Au fond, l'image, même fonctionnelle,
utilise toujours un niveau de langage qui s'adresse à l'inconscient.
Le psycho-sociologue français David Victoroff (1973) résume cela:
"C'est ainsi, notamment, que la nature infralinguistique du symbolisme de l'image
rend compte de l'une des caractéristiques majeures de l'image publicitaire,
dont les motivationnistes se plaisent davantage à souligner les mérites
qu'à expliciter les raisons. Ayant sa source dans la région profonde
du psychisme, la symbolique de l'image échappe nécessairement
aux contraintes d'ordre logique et moral que la société impose
au langage: elle parvient ainsi sans difficulté à traduire des
désirs et des sentiments dont l'expression ne serait pas tolérée
au niveau verbal. Tout se passe, d'ailleurs, comme si les créateurs publicitaires,
se trouvant dans l'obligation d'exprimer visuellement des désirs prohibés,
faisaient appel d'instinct aux procédés le mieux adaptés
à cet objectif: les procédés de figuration onirique." Mais
peut-être que ces derniers commentaires donneront trop d'emphase à
la croyance populaire déjà trop répandue que nous sommes
manipulés comme des marionnettes par l'imagerie publicitaire. C'est sans
doute donner trop de poids à un langage encore bien mal contrôlé,
trop souvent entre les mains d'amateurs qui prétendent plus qu'ils ne
prouvent. Les messages-images, surtout s'ils nous parviennent par les moyens
de diffusion de masse, sont bien peu efficients sur nos comportements effectifs
en comparaison avec les stimuli perçus directement.
c) LES IMAGES JOURNALISTIQUES
L'image journalistique se situe à l'autre pôle
d'une échelle dénotation-connotation; du moins, c'est l'idée
qu'en a le visualiste journalistique. L'image publicitaire veut au premier chef
charmer, envoûter, établir la communication à tout prix.
L'image journalistique a pour but essentiel de décrire, d'être
porteuse de faits, en un mot, de transmettre de l'information.
Mais, contrairement à ce que l'on croit trop souvent,
cette lecture des "faits" ne peut être réalisée le plus
souvent que par l'il exercé d'un photojournaliste bien documenté.
La célèbre Farm Security Administration
des Etats-Unis avait permis en 1935 à Roy Stryker
(qui incidemment n'était pas lui-même photographe) de monter une
équipe de photojournalistes qui devint célèbre pour la
force de ses images. Le journaliste américain Werner-J. Severin (1959)
raconte comment Stryker obligeait son personnel à se documenter avant
de partir en mission; cette histoire lui a été rapportée
par Carl Mydans qui faisait partie de l'équipe de la FSA et qui devint
plus tard photographe à Life. Mydans raconte
que Stryker voulait lui faire réaliser un reportage sur la "ceinture
de coton" du Sud. Il fut convoqué dans le bureau du patron de la photo
qui lui demanda ce qu'il connaissait de la culture
du coton;Mydans, surpris, resta
bouche bée ou marmonna une réponse qui ne put satisfaire Stryker.
Et le reportage fut remis. Alors Stryker, en vieux prof qu'il était,
prit Mydans en charge: il lui parla de la culture du coton tout l'avant-midi,
sur l'heure du lunch, tout l'après-midi, pendant le souper et encore
toute la soirée... Mydans affirme que l'exposé couvrait toute
l'histoire du coton, du système de la récolte unique et de la
civilisation qu'elle suscita. Il avoue que quand il partit le lendemain pour
le Sud, il était poussé non seulement par une tâche à
exécuter, mais animé par une véritable mission à
accomplir. Voilà ce qui fera sans doute la différence entre une
photo "décorative" et une photo fonctionnelle. En effet, trop souvent
encore les journalistes de presse quotidienne fignolent un article -un dossier!-
pour réaliser subitement la veille de la publication que quelques images
amélioreraient peut-être l'intérêt de leur papier.
Ils font appel en dernière minute au photographe de service et lui commandent
des photos en précisant vaguement le sujet. Et le photographe se précipite:
clic! clic! Tirage. On choisit les photos pour leurs qualités de "reproductibilité"
évidemment: sont-elles contrastées, le cadrage est-il original,
le format s'adapte-t-il à la mise en page? Et on réalise trop
souvent après coup, que la photo disait autre chose, voire le contraire,
de ce qu'on s'évertuait à exposer dans le texte. Et, comme le
démontrent les recherches, trois fois plus de personnes auront déchiffré
les photos que de personnes qui auront lu ne serait-ce qu'une partie du texte!
L'américain John-R. Whiting (1946), pourtant, avait mis en garde les
faiseurs d'images il y a déjà trente-cinq ans. Photography
is a Language était le titre donné à son ouvrage.
Mais il y a toujours tellement d'images journalistiques qui sont silencieuses...
ou qui provoquent un dialogue de sourds.
Pourtant, l'image journalistique s'appuie sur une longue
tradition, celle de la photographie documentaire que le photographe et historien
britannique Michæl Langford (1980) définit ainsi: "Par photographie
documentaire, on entend la représentation de situations réelles
et d'événements même si le photographe peut utiliser la
composition, le choix de l'instant, etc. pour faire valoir son point de vue.
Cela comprend, on l'espère, qu'il aura réfléchi sur le
sujet de son image, et qu'il aura identifié les éléments
signifiants, ce qu'il convient de faire ressortir...". En ce sens, le britannique
Roger Fenton était photojournaliste: envoyé par un éditeur
d'images avec l'approbation du gouvernement britannique, il couvrit la Guerre
de Crimée en une série de trois-cent-soixante photos. L'américain
Mathew Brady (1823-1876) aussi: homme d'affaire propriétaire de plusieurs
studios de daguerréotypie, il constitua des équipes de photographes
qui parcoururent les différents champs de bataille de la Guerre civile
américaine (1861-1865) dite Guerre de Sécession; on réalisa
7000 collodions qui furent acquis par la suite par le Gouvernement américain.
Mais leurs images ne constituaient pas à proprement parler du photojournalisme
puisque, dans la presse, elles étaient refaites en bois gravé
à la main pour fins de parution. A la fin du siècle, certains
de leurs auteurs étaient d'ailleurs de simples documentalistes de la
vie quotidienne (comme le franco-anglais Paul Martin et sa "caméra cachée",
l'écossais John Thomson ou le canadien-français J.-E. Livernois);
d'autres étaient de véritables propagandistes sociaux (comme le
dano-américain Jacob Riis, le sociologue Lewis Hine qui fit connaître
la misère des enfants de sept ou huit ans exploités vers 1910
dans les filatures de coton du Sud). La brillante équipe de Stryker au
FSA réunissait des gens comme Dorothea Lange (dont les photos inspirèrent
à John Steinbeck Les Raisins de la colère),
Walker Evans, Arthur Rohstein, etc.
Le véritable photojournalisme prit naissance avec
le premier quotidien à images qui apparut à Londres en 1904, le
Daily Mirror. Les agences de presse purent même
envoyer leurs images par télégraphe à partir de 1907 avec
la mise au point par le français Edouard Bélin (1876-1963) du
bélinographe encore en usage aujourd'hui. Les magazines firent leur apparition
en 1928 en Allemagne, alors le centre mondial des arts graphiques, avec le Berliner
Illustrierte Zeitung. Aux Etats-Unis, Life apparut
en 1936, Look en 1937; en Angleterre, le Picture
Post en 1938; en France, l'Illustration avant
la Guerre et Paris Match en 1949. Tout cela constitue
un milieu de culture idéal pour une nouvelle génération
de photojournalistes: Erich Salomon, Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau,
Robert Capa, David Seymour, Bill Brandt. Par exemple, Erich Salomon (1886-1944),
un juif allemand (mort dans le camp nazi d'Auschwitz), était docteur
en droit et parlait sept langues; il fournit un grand nombre d'instantanés
de personnalités célèbres "à leur naturel". Cartier-Bresson,
un Français, a parcouru le monde où il a relevé nombre
de scènes où il nous montre les gens ordinaires en choisissant
ce qu'il appelle "le moment décisif"; nombre de galeries d'art ont acquis
ses photos. Robert Capa, un hongro-américain, fonda (avec Cartier-Bresson
et Seymour) l'Agence Magnum de photos de presse; il fut le photographe des guerres
(civile d'Espagne, 1939-45, Israélo-Arabe, Viet-Nam où il trouva
la mort); Seymour aussi mourut à l'action en Egypte. Les photos des grands
reporters ou des grands documentalistes sont aujourd'hui recherchées
par certains collectionneurs. Le journaliste Patrick Séry (1982) mentionne
que Lever de lune sur le Nouveau-Mexique d'Ansel Adams,
pourtant tiré à plus d'une centaine d'exemplaires et réalisé
en 1941, fut payé le plus haut prix jamais atteint pour une photographie:
$38,000.
Ansel Adams: Moonrise, Hernandez, NM, c. 1941 Cette
photo a été ajoutée par les auteurs du cours pour
mieux illustrer ce propos.
La manière de "dire en images" fut portée à
des sommets par le magazine américain Life qui
fut fondé début 1937. Wilson Hicks, éditeur de la photographie
puis éditeur en titre, y monta une équipe de photographes hors
pair; ils furent jusqu'à quarante à travailler ensemble. Ceux-ci
colligeaient les images qui servaient à mettre au point les essais photographiques
et ce sont ces essais qui constituaient la matière de fond de chaque
numéro. C'est le même Hicks (1952) qui proposa une première
théorie (qui était surtout une pratique) du photojournalisme avec
son Words and Pictures. C'est encore lui qui fonda
les célèbres Photojournalism Conferences
de Miami; dans ces rencontres, les préoccupations technico-mécaniques
de la photo étaient évacuées au profit de la "rédaction
photographique", avec une emphase définitive sur l'image statique. Plusieurs
centaines de communicateurs-photographes sont passés exposer leurs vues
de la communication iconique y compris les plus grands comme les Davidson, Elisofon,
Kane, Capa, Bourke-White, Steichen, etc. Mais le photojournalisme à la
Life vacilla au début des années 60 avec
l'ampleur que prenait la télévision dans la couverture des grands
événements d'actualité. Le Picture Post
britannique disparu en 1957 ou 1958, Look en 1971,
Life en 1972. Match continue
d'exister mais n'est plus que l'ombre de lui-même. Depuis les années
70, Paris est devenu le plus grand centre mondial de la photo journalistique
avec les agences Gamma, Sygma et Sipa (seule parmi les grandes, Magnum est américaine).
La documentation photographique fut très importante
pendant la deuxième Guerre Mondiale: des équipes de photographes
militaires suivaient les armées sur les champs de bataille. L'armée
britannique colligea ainsi 137,000 photos, l'armée allemande, l'armée
américaine, l'armée canadienne et les autres en produisirent des
centaines de mille autres. Ces photos devaient constituer des documents historiques,
des images qui diraient la vérité à la face du monde.
Il arrive parfois qu'à vouloir trop exprimer, on soutire
-des images comme des humains- des aveux qui sont des mensonges. C'est le cas
des images de propagande: chaque parti fait des démonstrations photographiques
(donc, présumées "objectives") qui pourtant montrent le contraire
les unes des autres. C'est le cas pour maints événements des dernières
grandes guerres; c'est encore souvent évident dans les reportages que
les grands blocs font l'un de l'autre.
Les affichistes cubains ont célébré à
outrance Che Guevara, un jeune révolutionnaire qui, avec Castro,
a libéré Cuba de la dictature au début des années
1960. A force de diffusion, la photo-portrait du début s'est simplifiée
au point de devenir une icône schématique reconnaissable
par tous. Ici, l'affiche reprend le langage visuel de la période
dite psychédélique des années 1970.
À l'opposé, les affichistes chinois,
eux, jouent du "réalisme héroïque" repris
de l'art officiel de leurs frères soviétiques.
On n'a qu'à feuilleter une revue cubaine comme Bohemia
et une américaine comme Newsweek faisant toutes
deux un reportage sur la Chine populaire... Le professeur américain Clifton-C.
Edom (1980) l'avouait sans ambages au sujet de la couverture de la Deuxième
Guerre mondiale: "Les histoires en images tissèrent de puissants liens
d'amitié entre les États-Unis et leurs alliés et creusèrent
le fossé entre eux et leurs adversaires. Au pays, les images aidèrent
à contrer les activités de la Cinquième colonne et amenèrent
la population à répondre aux sollicitations patriotiques. Une
exposition, une grande revue d'images intitulée 'Les chemins de la victoire',
suscita plein d'émotions. Cette exposition fut réalisée
grâce aux talents conjugués du poète Carl Sandburg et de
son célèbre beau-frère et photographe Edward Steichen;
c'était bien sûr un puissant outil de propagande mais cela constituait
un monument de la photographie." D'ailleurs, il est surprenant de constater
que la photographie journalistique la plus diffusée jusqu'à ce
jour est, en un certain sens, un "faux", comme l'a montré l'éditeur
Harold Evans (1981) du London Sunday Times. En effet,
"La Levée du drapeau à Iwo-Jima" est une image "posée"
par les protagonistes à la demande du grand photojournaliste Joe Rosenthal
(copyright Wide World Photo). Nous avons reproduit la photo originale plein
cadre mais l'image-symbole qu'elle est devenue est la version recadrée
telle que parue dans le Los Angeles Times du 25 février
1945.
La levée du drapeau à Iwo-Jima
par Joe Rosenthal. En passant sur l'image avec la souris, découvrez
le cadrage du Los Angeles Times.
En cliquant, vous en saurez
plus sur Joe Rosenthal
Bien sûr, faire une image journalistique, ce n'est pas
seulement appuyer sur un bouton. C'est déjà concevoir une image,
la "visualiser". Le photographe américain Minor White (1968) définit
cette faculté comme "la capacité d'apprendre à regarder
un paysage, une personne, un lieu ou une situation et de la 'voir' au même
moment sur le fond de ses paupières, ou de 'ressentir' en profondeur
dans son esprit et dans son corps les diverses manières dont une photo
pourrait rendre le sujet." Le pédagogue américain Robert-L. Kerns
(1980) expose cela d'une façon plus didactique; il affirme que le bon
photojournalisme repose sur un trépied: la connaissance du sujet, la
prévisualisation et la maîtrise technologique. C'est, quant à
lui, la coordination harmonieuse de ces trois ingrédients qui permet
de réaliser des images qui parlent. Car les images de photojournalisme
sont aussi des images fabriquées; elles n'ont pas d'existence préalable.
D'une certaine manière, l'image journalistique n'est pas plus vraie qu'une
image publicitaire: il faut choisir l'instant ("saisir le moment révélateur
de l'histoire", disait Eisenstædt) et élire un cadrage. Autrement
dit, découper à vif une tranche de l'espace-temps. Dans le cas
de l'image publicitaire, le photographe fait artificiellement parader le monde
devant l'objectif; pour l'image journalistique, c'est le photographe qui parade
dans le monde pour y découvrir l'image fugitive correspondant à
l'idée qu'il s'en fait. De toute manière, cette image ne sera
toujours qu'une image -jamais le réel.
Source : Cossette, Claude.1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 127 à 146 (cet ouvrage est épuisé)