Les images sont immensément diverses.
Pour en comprendre la nature, il convient de savoir les classer en catégories.
Ainsi, il vient facilement à l'idée de les répartir en
deux groupes opposés dessin/photographie. Mais une classification plus
fine et selon des critères proprement sémiologiques serait tellement
plus révélatrice. C'est pourquoi nous commenterons longuement
les notions qui permettent d'avoir une idée précise sur la nature
d'une image en général, et d'une image fonctionnelle en particulier.
Deux moyens d'écriture imagique
Il existe un certain nombre d'acquis sûrs relatifs à l'image. Le
dessin, par exemple, a derrière lui une histoire vieille de plusieurs millénaires;
la photographie, bien que jeune sur le plan technologique, a pris à son compte
les recherches réalisées depuis plusieurs siècles en optique. Selon nous, dessin
et photographie constituent les deux grands moyens pour réaliser des images.
Chaque moyen, on le verra plus loin, jouit de pouvoirs sémantiques particuliers.
Est dessin, toute graphie réalisée
grâce à la simple dextérité manuelle; une lettre
manuscrite, un emblème d'entreprise ou une image d'art sont donc des
dessins. Est photographie, toute graphie réalisée
à l'aide d'appareillage chimio-mécanique; un instantané
Polaroïd, un relevé topographique à l'infrarouge aussi bien
qu'un hologramme ou une copie Xerox sont, en ce sens, tous des photographies.
DESSIN ET PHOTOGRAPHIE
La signification accordée ici aux mots "dessin"
et "photographie" est beaucoup plus précise que ne le veut l'acception
populaire. Peut-être y aurait-il avantage à utiliser un néologisme
pour mieux circonscrire la définition donnée. Ainsi, une
"chirographie" définirait plus exactement ces images faites de
main d'homme, et une "mécanographie", celles réalisées
grâce aux machines.
En réalité, photographie ou dessin
sont des moyens mis entre les mains du visualiste pour lui permettre de transposer
le monde en images. Car il s'agit bien de cela: par une série de règles
connues, réussir à rassembler sur une surface restreinte les éléments
graphiques qui suggèrent le réel et permettent aux regardeurs
de reconstituer le monde. Comme le faisait remarquer le psychologue de la perception
James-J. Gibson (1967), une image est une surface qui envoie à l'il
des rayons lumineux similaires à ceux qu'émettrait l'objet lui-même.
Le sémiologue italien Umberto Eco (1972) faisait ces commentaires sur
l'image d'un verre embué de bière mousseuse: "Sur la page, il
n'y a pas de bière, pas de verre, pas de patine humide et glacée.
Mais, en réalité, quand je vois un verre de bière, je perçois
(et c'est là une vieille question psychologique qui emplit l'histoire
de la philosophie) la bière, le verre et la fraîcheur. Mais je
ne les sens pas; je sens, au contraire, quelques stimuli
visuels, couleurs, rapports spatiaux, incidences de lumière, etc. (donc
déjà coordonnés dans un certain champ perceptif), et je
coordonne (dans une opération transitive complexe) jusqu'à ce
que s'engendre une structure perçue qui, sur
la base d'expériences acquises, provoque une série de synesthésies
et me permet de penser: 'bière glacée dans un verre'."
L'image d'un verre de bière renvoie vers notre
il des rayons lumineux apparentés à ceux que renverrait
le verre de bière lui-même. Je sais pourtant qu'il ne s'agit
pas là de vitre, ni de bière, ni de mousse... À partir
d'indices lumineux, je reconstitue la réalité : "C'est l'image
d'un verre de bière!"
C'est dire que la représentation imagique est toujours, jusqu'à
un certain point, une forme de schématisation du réel. Celui qui
fabrique une image ne peut éviter de schématiser le réel,
trop complexe pour être enfermé entièrement dans un "petit
rectangle plat". L'imagiste traite donc (au sens informatique du terme) la masse
d'information qui lui parvient de la rétine. Ce que la rétine
enregistre est d'ailleurs déjà une synthèse de la masse
d'information lumineuse qui environne l'il. Ce traitement donne une image
mentale que l'imagiste tente de représenter, la plupart du temps, bien
imparfaitement. On comprend jusqu'à quel point les images physiques sont
des schématisations du réel. Cela est sans doute d'autant plus
vrai pour les images dessinées, mais ça l'est encore pour les
images photographiques.
Dessin et photo constituent donc sous ce rapport deux techniques
d'imitation du réel. Chacune permet, oblige à une certaine interprétation de
la réalité; cela est évident puisque, jusqu'à un degré variable, toute image
n'est qu'un reflet, sinon une déformation, du réel qu'elle représente. Elle
n'en transmet en tout cas que les informations strictement visuelles en laissant
pour compte les informations sonores, olfactives, gustatives ou tactiles qui
sont présentes en perception directe. La vision est sans doute notre plus grand
informateur; selon le psychologue de la perception de notoriété internationale
P.-C. Dodwell (1971), professeur à l'université Queen's de Kingston (Ont.),
c'est plus de 90% de notre information sur le monde qui passe par le nerf optique.
Il arrive aussi que la "déformation" que permettent les
images laisse supposer un réel plus beau (ou plus laid, l'inverse étant
aussi possible) que la représentation qui en est faite. Qui ne s'est
jamais exclamé devant une photo-couleur: "Mais c'est plus beau que la
réalité!" Deux raisons peuvent expliquer ce phénomène.
La première est d'ordre technique: un cadrage approprié, un moment
choisi, une certaine "asepsie sensorielle" (les bruits stridents, les odeurs
nauséabondes, la chaleur suffocante et d'autres percepts sont toujours
absents d'une image) rendent souvent une image particulièrement belle.
La deuxième est d'ordre psychologique: tout le vécu qui intervient
lors du visionnement d'une image provoque, par un effet de synesthésie,
une perception plus profonde que pourrait le suggérer objectivement l'image.
Il est vrai qu'une image, parce que fixe, engrosse d'une qualité supplémentaire
une réalité qui, autrement, serait souvent trop fugace pour se
faire remarquer: l'image statique arrête le temps. Ce phénomène
permet à l'imagiste de privilégier de manière éminente
une tranche du réel qui serait banale autrement. L'écrivain et
critique américain Susan
Sontag (1979) écrivait à ce propos: "Les photographies peuvent
laisser une impression plus forte que les images mobiles car elles découpent
une tranche nette dans la durée au lieu d'en imiter l'écoulement."
C'est ce qu'ont compris certains cinéastes habiles qui utilisent des
plans fixes (freeze frame) pour augmenter encore la
portée dramatique de certaines scènes cruciales.
Taxonomie
Avant de mentionner ce que nous savons du dessin et la photo, il
serait bon de clarifier ce que nous entendons par "image" et de préciser le
sens de certains mots que nous utiliserons tout au cours de notre ouvrage. Cela
permettra d'éviter les imprécisions ou les ambiguïtés malsaines; cela me donnera
l'occasion de suggérer certains néologismes qui permettront d'exprimer plus
clairement les réalités de l'Iconique. Il est impératif d'établir dès le début
une taxonomie claire de l'Iconique. La taxonomie, c'est selon le Petit
Robert, la "science des lois de la classification". C'est une discipline
qui tente de classer les éléments en un ordre logique. C'est sans doute une
des opérations premières de toute science que de vouloir préciser et classer
les concepts qui sont siens. Un tel système classificatoire devient par la suite
le modèle de référence qui permet de distinguer les éléments les uns des autres
et, conséquemment, d'en faire ressortir les particularités. Nous proposons donc
notre taxonomie iconique sous forme de tableau (voir
ci-dessous). Dans ce tableau, nous soulignons graphiquement les rapports entre
les divers types d'images physiques; ces rapports en sont de ressemblances et
de différences. Nous évaluons la nature intrinsèque de chaque type d'image selon
un critère sémiologique.
LA TAXONOMIE
C'est sans doute le médecin naturaliste suédois
Carl Von Linné (1707-1778) qui, l'un des premiers, a proposé
un système taxonomique scientifiquement fondé pour les sciences
naturelles. Il est encore aujourd'hui couramment utilisé en zoologie
et en botanique. Ses taxons (éléments du système
de classification) sont, du plus général au plus spécifique:
la classe, l'ordre, la famille, le genre, l'espèce, l'individu.
Chaque dénomination est donc soumise ici à une définition
la plus monosémique possible dans laquelle nous tentons de cerner tout
le défini mais seulement le défini. Tâche peu facile mais
que nous tentons de réaliser avec le plus de rigueur possible. Dans l'axe
vertical, on perçoit une filiation de nature, du plus générique
au plus spécifique; dans une ligne horizontale, les concepts sont exclusifs
les uns des autres. Par exemple, l'ordre du "graphisme" est exclusif de l'ordre
du "graphique" mais il inclut les "schémas" aussi bien que les "illustrations".
Mais définissons avec plus de précision nos dénominations.
Le terme le plus général qui puisse désigner
une image physique telle que définie plus haut est le mot "graphie".
Par graphie, on entend tout type de stimulus visuel à deux dimensions.
Autrement dit, toute image physique perceptible par l'il
est une graphie: un gribouillis est une graphie comme l'est aussi bien une photographie,
un tableau de chevalet, un plan technique, etc. Encore une fois, toute tache,
figurative ou non, portée sur un support physique, est une graphie. Les
graphies se divisent en deux grands ordres: les images fonctionnelles et les
images poétiques. Les "images fonctionnelles" sont des images analogiques
conçues selon un code conscient ou intuitif, dans l'intention de communiquer
une information déterminée.
La nature de "l'image poétique" est fort
différente puisqu'elle a comme fonction première de permettre
à son auteur de s'exprimer. Le linguiste belge Eric Buyssens (1967) fait
un commentaire qui permet d'éviter les assimilations indues entre image
poétique et image fonctionnelle: "L'art est couramment appelé
un langage; mais il y a lieu ici de faire une distinction fondamentale. L'artiste
est l'homme qui, doué d'une sensibilité supérieure, éprouve
certaines émotions en percevant certains faits et qui reproduit ces faits
en les modifiant à sa façon afin de mettre en valeur les éléments
qui l'ont ému. Le peintre recrée un monde de la couleur; le dessinateur
recrée un monde de la perspective réelle par une perspective à
deux dimensions; le sculpteur recrée un monde de la forme par de la forme;
le danseur recrée un monde du geste par des gestes; le musicien recrée
un monde du son au moyen de sons; l'architecte fait de même pour la construction,
l'acteur pour l'action, le poète pour la parole. L'artiste ne copie pas,
il modifie son modèle, et souvent même il ne songe plus guère
à aucun modèle; il nous transporte dans son monde à lui.
C'est dans cet écart entre la réalité et l'uvre que
se manifeste l'art. Mais il n'y a là rien qui ressemble au désir
de collaboration qui est la base des sémies. L'art ne répond pas
à un besoin social, comme le fait le discours; il répond au besoin
de manifester, d'extérioriser les sentiments esthétiques. Cela
se remarque très bien aux premières manifestations artistiques
de l'enfant doué dans ce sens: il est artiste avant de le savoir; son
art est une extériorisation spontanée dont il ne se rend compte
qu'assez tard; ce n'est qu'en observant les réactions de son entourage
qu'il entrevoit la possibilité de se servir de son art pour produire
de telles réactions, pour influencer son entourage, c'est-à-dire
pour communiquer. Lorsque le public comprend l'uvre artistique, c'est-à-dire
lorsque l'uvre produit sur lui l'effet voulu par l'artiste, il s'établit
entre l'artiste et le public une communion de sentiment: l'art se révèle
après coup comme une possibilité de communication."
Riopelle
a peint cette immense fresque composée de 30 tableaux de plus de
1,5m de côté alors qu'il allait avoir 70 ans. Sur le plan
du contenu, il nous raconte sa vision du monde à la fin d'une longue
vie; sur le plan de la forme, comme un enfant, il s'exprime spontanément,
en s'amusant avec les " pinceaux " qui lui tombent sous la main (bombes
aérosol, objets hétéroclites, etc.) et qui lui permettent
de jouer de manière structurante avec la couleur et la forme/contreforme.
Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)
[ Cette uvre immense est visible au Musée
du Québec.]
Une des toiles les plus célèbres
du peintre Alfred Pellan. La Fenêtre Ouverte, 1936 Source : http://www.utoronto.ca/gallery/collection_pages/pellan_64_05_ex.htm
Ce sont donc des images poétiques qui sont réalisées
par les artistes de tout crin: un dessin d'enfant, un tableau du génial
peintre québécois Alfred
Pellan et même un gribouillage quelconque sont donc des exemples d'images
poétiques. Nous
Pellan n'a que 16 ans quand la Galerie nationale
du Canada acquiert une de ses toiles, et il sera, en 1926, le premier
peintre boursier du gouvernement du Québec. Il s'embarque alors
pour Paris d'où il ne rentrera que 14 ans plus tard, chassé
par la guerre. Rappelons aussi que le séjour parisien du jeune
diplômé de l'École des beaux-arts coïncide avec
un certain âge d'or de Montparnasse et de Saint-Germain-des-Prés.
L'art moderne y éclate de partout et Pellan rencontre la plupart
des ténors de l'École de Paris (parmi lesquels, bien sûr,
Picasso).
abandonnerons ici la description des sous-taxons propres à
l'image poétique qui n'est pas précisément le sujet de
notre ouvrage; néanmoins, on ne peut mésestimer les apports de
l'image poétique à l'image fonctionnelle. On passera en revue
au chapitre suivant quelques notions utiles tirées de la longue histoire
de l'image poétique.
Les images fonctionnelles se divisent en deux grandes familles:
les graphismes et les graphiques. Les "graphismes" sont des graphies réalisées
selon des critères empiriques-intuitifs, alors que les "graphiques" sont des
graphies monosémiques réalisées d'après des lois irréductibles. Dans le dernier
cas, on a donc affaire à des images "scientifiques", c'est-à-dire à des images
dont le contenu sémantique est contrôlé de façon absolue. Les cartes géographiques,
les réseaux légendés décrivant des concepts abstraits, les diagrammes accompagnant
les articles scientifiques sont tous des exemples de graphiques. Comme la graphique
non plus n'est pas partie du sujet de cet ouvrage, nous abandonnerons ici l'enchaînement
des sous-taxons propres à la graphique; nous proposerons par ailleurs plus loin
quelques éléments supplémentaires d'information sur la graphique.
Revenons à notre propos: dans le cadre du graphisme, on obtient
des images qui sont le fruit spontané de l'acte de création, images
réalisées le plus souvent à la suite d'un long cheminement
expérimental d'essais et erreurs. Ainsi, les photographies de reportage,
les tableaux de chevalet, les dessins publicitaires, les illustrations éditoriales,
sont tous des exemples de graphismes. Revenons donc au graphisme et à
ses sous-taxons. Il inclut deux genres d'images: les schémas et les illustrations.
Les "schémas" sont des images fonctionnelles qui insistent sur les interrelations
entre les parties de la réalité représentée. Les
schémas servent à faire ressortir les caractères propres
à l'objet représenté; les pictogrammes, les dessins anatomiques
ou les plans à main levée sont des exemples de schémas.
Les "illustrations" sont, par contre, des images ayant des rapports de similitude
marqués avec ce qu'elles représentent. Les illustrations sont
donc fortement analogiques; elles permettent de percevoir facilement les qualités
formelles communes à l'image et à la réalité représentée.
Un portrait photographique, un dessin de page couverture pour un roman de collection
populaire, une image d'objet dans un catalogue technique, sont tous des illustrations.
Voilà! Les imagistes disposent désormais
d'un vocabulaire précis pour nommer les différentes sortes d'images.
Utiliser ces vocables univoques permet d'échanger de façon claire
sur la communication iconique. Chaque mot cerne donc une réalité
restreinte, déterminée par la fonction sémiologique d'une
graphie donnée.
L'IMAGISTE
Il est utile de pouvoir nommer ceux qui font des images.
Naguère encore, les images advenaient, tout simplement. Et ceux
qui s'y intéressaient étaient, dans un sens large, des "artistes",
des "visualistes", des "dessinateurs", etc.
Désormais, l'Iconique commande de désigner
les fabricants d'images par des termes qui soulignent leur rôle
actif. C'est ainsi que nous utilisons le mot "imagiste" pour désigner
dans le sens général, ceux qui font des images; "l'iconicien"
serait plus spécifiquement celui qui met au point des images fonctionnelles.
D'autre part, il est souhaitable, pour plus de rigueur, d'appeler par
vocable distinct les fabricants de graphies. Nous proposons donc, à
la suite du cartographe français Jacques Bertin, d'appeler "graphicien"
le dessinateur de graphiques; le terme "graphiste" est déjà
répandu pour désigner l'auteur de graphismes.
Du même coup, devrait-on proposer un qualificatif
propre à chaque type d'image? Le mot "graphiesque" devrait qualifier
ce qui se rapporte à la graphie; le mot "graphique" devrait être
réservé pour qualifier ce qui a rapport à la graphique;
tandis que "graphismique" devrait être utilisé pour qualifier
ce qui se rapporte au graphisme.
Les tentatives pour établir une classification des images
ne sont pas nouvelles. Après bien d'autres d'ailleurs, Ménestrier
(1965) proposait une classification en quatre types:
les images d'art,
les images persuasives,
les images scientifiques,
les images symboliques.
Le journaliste français et fondateur des Gens d'images Albert
Plecy (1971) proposait une classification des photos en quatre types:
la photo technique,
la photo témoin,
la photo d'art,
la photo langage.
Hignette (1970) réduisait ce classement à trois (avec
raison, puisque la classe 1 de Plecy réfère davantage au moyen
qu'à la fonction qui est le critère utilisé pour les autres
classes):
document,
uvre d'art,
langage.
A dire vrai, ces classifications ne sont pas vraiment opératoires,
soit par imprécision des définitions, confusion dans l'établissement des critères
ou tout simplement oubli. Malgré cela, certaines classifications
ad hoc ont été largement diffusées.
Pour ce qui nous concerne, nous proposons des critères clairs
et des définitions précises. Malgré cela, il n'est parfois
pas facile de classer une image dans une famille ou dans l'autre. C'est d'ailleurs
le même problème pour tout système classificatoire quand
il doit gouverner le tri d'organismes complexes: les individus ne répondent
pas toujours parfaitement aux catégories définies. Questionnons,
par exemple le cas du plan d'implantation d'un édifice sur le terrain:
est-ce un schéma (qui est un graphisme) ou un graphique? On sait que
la signification d'un graphique doit être monosémique; on y arrive
en convenant à l'avance des significations propres à chaque graphie,
par exemple, dans une légende. On sait d'autre part que le dessin d'un
schéma laisse place à une interprétation subjective du
quantitatif; les données ne sont pas quantifiables puisque c'est seulement
la "structure" de la réalité représentée
qui est signifiante. Un "plan d'implantation" peut être dessiné,
soit rigoureusement par un dessinateur d'architecture, soit intuitivement par
un architecte qui est en train d'expliquer quelque chose à son client
au restaurant et qui dessinerait ce plan sur un napperon); il serait donc parfois
un graphique, parfois un schéma (qui est un graphisme). Si donc notre
plan d'implantation est dessiné à main levée et n'a pour
but que de situer approximativement l'édifice par rapport aux bornes
du terrain, nous avons affaire à un schéma (donc à un graphisme);
mais s'il s'agit d'un plan à l'échelle, nous avons en main une
image univoque, donc c'est un graphique. D'autre part, il peut arriver qu'une
image donnée change de famille, selon l'usage que l'on impose à
cette image. Prenons une reproduction de La Joconde. C'est à l'origine
une image poétique (encore que l'on pourrait discuter de la fonction
sociale du portrait au Quattrocento!); utilisée à des fins publicitaires
pour vanter la subtilité d'un parfum, elle devient assimilable à
une image fonctionnelle. Il est évident qu'on peut réaliser les
images, tous les types d'images c'est-à-dire, quelle que soit leur fonction
sémiologique, soit par le dessin, soit par la photo. C'est que ces deux
modes imagiques ne sont en définitive que des moyens de fabrication.
UNE CLASSIFICATION AD HOC
On peut comparer notre taxonomie à
celle que le graphiste allemand Weckerle (1967) propose pour la classification
des symboles d'entreprises. Son tableau de classement a provoqué
un certain engouement dans le milieu des graphistes professionnels mais
nous croyons que cet intérêt n'est pas fondé pour
trois raisons: 1. ce système ne s'applique facilement qu'aux images
corporatives; 2. son vocabulaire est approximatif et non conforme à
l'usage (cf iconographie, indice); 3. et surtout, ses critères
ne sont pas homogènes. Il faut toujours se rappeler qu'une définition
doit contenir tout le défini et rien que le défini. Ce qui,
chez cet auteur, est loin d'être toujours le cas pour les taxons
d'une hiérarchie donnée (ex: quel critère dichotomique
peut conduire, dans la classe des indices, à opposer "figuratif"
à "multicolore"?). Ce n'est peut-être pas sans raison que
Nesbitt (1975) a insisté pour que les écoles de design graphique
donnent une place au langage dans la formation des communicateurs visuels!
C'est que pour parler de l'image, il faut savoir manier le mot.
Néanmoins, nous reproduisons ici la nomenclature
de Weckerle pour mémoire: 1. Symbole verbal:
a) inscription; b) sigle; c) initiale; 2. Signe iconographique
(présentant une certaine ressemblance avec l'objet figuré):
a) signe iconographique se rapportant à l'objet; b) signe utilisé
dans un sens métaphorique; 3. Indice (signe
à sémantique ouverte, sans spécification préalable).
A notre tour, nous proposons un classement qui comprend
à peu près toutes les solutions mises de l'avant par les
visualistes pour résoudre le problème de classification
des types d'identification visuelle d'entreprises commerciales ou industrielles.
Emblème:
graphisme symbolique représentant une entreprise;
ce mot a un peu vieilli et est issu de l'héraldique (science
des armoiries).
Symbole:
graphisme plus ou moins arbitraire représentant
une entreprise.
Scriptographisme :
graphisme constitué à partir de l'écriture.
Visuographisme:
graphisme constitué à partir de n'importe
quel élément visuel (l'écriture étant accessoire).
Logotype:
scriptographisme constitué à partir
de l'ensemble des caractères représentant le nom d'une
entreprise.
Sigle:
scriptographisme constitué à partir
de une ou plusieurs lettres tirées du nom d'une entreprise; par
exemple, la première lettre de chacun des mots (initiales).
Pictogramme:
visuographisme figuratif ayant habituellement un
rapport motivé avec l'entreprise qu'il représente.
Symbole arbitraire:
visuographisme, le plus souvent abstrait, ayant été
choisi arbitrairement pour représenter une entreprise.
Signature:
graphisme composite (habituellement, association
d'un visuographisme et d'un scriptographisme).
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées ou
L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour l'enseignement,
le journalisme et la publicité. Québec : Éditions Riguil internationales,
p. 64-73 (cet ouvrage est épuisé).