Le signe, quel qu'il soit, n'est pas le
référent mais seulement la chose qui en tient lieu. Il n'est pas
évident aux yeux de tous que la distance du référent au
signe existe. Pas plus qu'il n'est évident que l'usage des signes répond
à une codification sociale. C'est pourtant le cas. Toute communication
n'est possible que s'il existe un code commun à l'émetteur et
au récepteur et réciproquement. Et un code, c'est un répertoire
fini de signes (un dictionnaire) soumis à des règles de combinatoire
(une syntaxe). Il n'en est pas autrement de l'image, on le verra.
Symbole du Comité (palestinien) antiguerres
(américaines). Source:http://www.antiwarcommittee.org/
resources/Palestine/FreePalestine.html
Pour que la communication s'établisse, émetteur et
récepteur devront donc partager un code. Il devra y avoir convention,
tacite ou explicite, entre les protagonistes. Le code est un système
de conventions permettant de transmettre, à l'aide de signes, ses idées
sur un réel. C'est, pour un groupe d'individus, la seule façon
pratique de communiquer entre eux. Le code est l'outil qui permet de transcrire
en une entité cohérente (le message) un certain nombre de signes
qui correspondent chacun à une partie du réel, à un référent
spécifique. Rédiger un message, alphabétique ou iconique,
consiste donc à donner une structure langagière à une série
de signes. Fabriquer une image fonctionnelle consiste effectivement à
construire celle-ci conformément à un répertoire connu
et selon des règles d'enchaînement normales. C'est cette connaissance
du code qui permet de faire surgir la signification. Autrement, c'est l'insignifiance,
la mutité, le «dialogue de sourds».
La double articulation
Pour avoir accès au code imagique, il faut d'abord comprendre
que l'image fonctionnelle obéit à une structure simili-linguistique.
La plus importante caractéristique de cette structure est la «double
articulation». C'est l'éminent linguiste français André
Martinet qui a souligné ce trait commun à toutes
les langues naturelles (par opposition aux langages formels). Mais, dans un
premier temps, on peut se demander si la communication iconique émarge
des langues naturelles ou des langages formels. Greimas &
Courtés (1979) expliquent: «Qualifiée
de 'naturelle', la langue est censée s'opposer aux langages 'artificiels'
en ce qu'elle caractérise la 'nature humaine' tout en transcendant les
individus qui l'utilisent: elle se présente comme une organisation structurelle
immanente, dominant les sujets parlants qui sont incapables de la changer, alors
qu'il est en leur pouvoir de construire et de manipuler des langages artificiels.»
On peut illustrer la simplicité et l’économie
de ce système en utilisant seulement trois éléments
de base non significatifs (une droite, une courbe et un cercle). Nous
créons 15 visages aux expressions différentes en modifiant
l’angle de la droite ou de la courbe et la grosseur du cercle. Source : Luc Saint-Hilaire. Comment faire
des images qui parlent. Les Éditions Transcontinental. Montréal,
1996
C'est le cas de l'image: il semble bien que l'acquisition du mode
de fonctionnement de ce code soit innée et que la clé du code
n'appartienne à aucun individu qui puisse en changer personnellement
la structure. Par contre, les langages formels qui, eux, sont construits d'esprit
d'homme, ont précisément pour fonction de représenter les
constructions de l'esprit. Granger (1967) fait remarquer
que ces derniers langages «n'ont pas pour fonction principale de désigner
des objets mais d'articuler des liaisons syntaxiques.» Ce qui n'est certainement
pas au premier chef le rôle de l'image. Aussi doit-on conclure que l'iconique
est une langue naturelle et c'est pour cette raison qu'on peut y retrouver les
éléments d'une double articulation.
Cette double articulation est ce qui fait la force des langues naturelles.
C'est le système de communication le plus économique qui ait jamais
pu être inventé. C'est probablement d'ailleurs ce qui a permis
à l'homme de dominer l'univers (!). Le linguiste et romancier Anthony
Burgess et l'anthropologue Desmond Morris, pour un film de fiction «La
guerre du feu» co-produit par le cinéaste québécois
Denis Héroux, viennent d'imaginer un langage gestuo-vocal qu'on imagine
avoir été celui de l'homo-sapiens.
Ce langage aura-t-il les caractéristiques d'une langue naturelle? Et
en particulier de la double articulation?
Un "homme"
vieux de 125,000 ans
Crâne d'homo sapiens trouvé dans la
mine de Broken Hill en Zambie.
Source: www.anthro.umontreal.ca
Pour expliquer ce qu'est la double articulation, recourons aux mots
mêmes de Martinet (1970): «La première articulation du langage
est celle selon laquelle tout fait d'expérience à transmettre,
tout besoin qu'on désire faire connaître à autrui s'analysent
en une suite d'unités douées chacune d'une forme vocale et d'un
sens. Si je souffre de douleurs à la tête, je puis manifester la
chose par des cris. Ceux-ci peuvent être involontaires; dans ce cas ils
relèvent de la physiologie. Ils peuvent aussi être plus ou moins
voulus et désignés à faire connaître mes souffrances
à mon entourage. Mais cela ne suffit pas à en faire une communication
linguistique. Chaque cri est inanalysable et correspond à l'ensemble
inanalysé de la sensation douloureuse. Tout autre est la situation si
je prononce la phrase 'j'ai mal à la tête'. Ici, il n'est aucune
des six unités successives 'j', 'ai', 'mal', 'à', 'la', 'tête',
qui corresponde à ce que ma douleur a de spécifique. Chacune d'entre
elles peut se retrouver dans de tout autres contextes pour communiquer d'autres
faits d'expérience: 'mal', par exemple, dans 'il fait mal', et 'tête'
dans 'il s'est mis à leur tête'. On aperçoit ce que représente
d'économie cette première articulation: on pourrait supposer un
système de communication où, à une situation donnée
correspondrait un cri particulier.
Mais il suffit de songer à l'infinie variété
de ces situations et de ces faits d'expérience pour comprendre que, si
un tel système devait rendre les mêmes services que nos langues,
il devrait compter un nombre de signes distincts si considérable que
la mémoire de l'homme ne pourrait les emmagasiner. Quelques milliers
d'unités, comme 'tête, mal, ai, la', largement combinables, nous
permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions
de cris inarticulés différents. Chacune de ces unités de
première articulation présente, nous l'avons vu, un sens et une
forme vocale (ou phonique). Elle ne saurait être analysée en unités
successives plus petites douées de sens: l'ensemble 'tête' veut
dire 'tête' et l'on ne peut attribuer à 'tê' et à
'te' des sens distincts dont la somme serait équivalente à 'tête'.
Mais la forme vocale est, elle, analysable en une succession d'unités
dont chacune contribue à distinguer 'tête', par exemple, d'autres
unités comme 'bête', 'tante' ou 'terre'. C'est ce qu'on désignera
comme la deuxième articulation du langage. Dans le cas de 'tête'
ces unités sont au nombre de trois; nous pouvons les représenter
au moyen des lettres 'tet', placées par convention entre barres obliques,
donc /tet/. On aperçoit ce que représente d'économie cette
seconde articulation: si nous devions faire correspondre à chaque unité
significative minima une production vocale spécifique et inanalysable,
il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec
les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l'être
humain. Grâce à la seconde articulation, les langues peuvent se
contenter de quelques dizaines de productions phoniques distinctes que l'on
combine pour obtenir la forme vocale des unités de première articulation:
'tête' par exemple, utilise à deux reprises l'unité phonique
que nous représentons au moyen de /t/ avec insertion entre ces deux /t/
d'une autre unité que nous notons /e/.» Donc, à la base
de toutes les langues existe un nombre limité d'éléments
insignifiants en soi qui, combinés entre eux, permettent de composer
un nombre illimité d'éléments significatifs. C'est le système
de la double articulation.
LA DOUBLE ARTICULATION
Les avis sont partagés quant à l'existence de
ce système de double articulation dans l'image. Mounin (1959) refuse
de reconnaître son existence dans les images fonctionnelles que
sont les cartes, plans, diagrammes et schémas. Il veut nous convaincre
que «l'analyse du trait dans le dessin ne fait jamais apparaître
quelque chose qui serait analogue à la deuxième articulation
en unités distinctives non-signifiantes telles que les phonèmes:
les différences de traits, verticaux, horizontaux, obliques, plus
ou moins épais, les différents pointillés et traitillés,
ne sont pas des espèces de 'phonèmes' graphiques; ils ont
toujours un sens (souligné par Mounin)
conventionnel, et non pas une valeur distinctive privée de sens».
Cela n'est pas vrai en graphisme où toute la communication s'appuie
sur un système inconscient mais néanmoins doublement articulé.
Les deux dessins graphismiques que Kohler (1927) a nommés 'Maluma'
et 'Taketé' (voir plus haut), bien que tous deux formés
des mêmes graphèmes, varient principalement en forme et en
orientation, et sont, pour cette raison, perçus comme iconèmes
différents.
Par ailleurs, les linguistes qualifient souvent les unités
de 2e articulation de «distinctives» ou «discrètes»,
en ce sens qu'elles sont le résultat «d'écarts différentiels»
ou de «traits pertinents»; il existerait donc un seuil de
différentiation non équivoque entre ces unités et
elles s'excluraient mutuellement. Pourtant, une 'unité discrète'
n'est une unité que relativement discrète bien qu'elle apparaisse,
par habitude de lecture, parfaitement discrète. Parce que cette
division en phonèmes est arbitraire, la réalité sonore
ne se conforme pas toujours à la théorie phonémique.
On sait que tel phonème en espagnol peut aussi bien représenter
en écrit un 'b' ou un 'v' (les deux lettres écrites se prononcent
vocalement de manière identique), de telle sorte que l'interlocuteur
doit parfois faire préciser de quoi il est question en demandant:
«B/V de vaca o B/V de burro?» (B/V comme dans 'vache' ou B/V
comme dans 'bourrique'?).
De même, les graphèmes participent de façon
plus ou moins discrète à la fabrication des iconèmes.
Prenons un exemple où un iconème est constitué d'un
ensemble de graphèmes dans lequel l'orientation joue le rôle
principal:
On constate qu'il existe un point à partir duquel
un carré n'est plus un carré mais un losange. Bien sûr,
il s'agit ici de figures géométriques, d'images conceptuelles,
de formes 'théoriques'... mais tout de même.
Le sémiologue français Guy Gauthier (1976)
n'utilise pas la même dénomination que nous, ni exactement
la même définition. Néanmoins, après avoir
analysé le dessin d'humour, il convient qu'il existe des graphies
élémentaires (qu'il associe à des sémèmes)
en nombre limité, invariables et modifiables en unités discrètes.
Eco (1972) quant à lui, semble hésitant. Il nie que la double
articulation ait un caractère obligatoire. A la suite de Prieto
(1966), il propose tout de même des nominations précises
pour les deux niveaux articulatoires des codes non-linguistiques: il nomme
«figures» les unités distinctives (2e niveau) et «signes»
les unités significatives (1er niveau). Ces opinions contradictoires
sont compréhensibles: la construction des iconèmes à
partir de graphèmes n'est pas évidente à première
vue, pas plus qu'il n'apparaissait évident aux physiciens du XVIIIe
siècle que l'eau perdrait de son 'aquosité' si on continuait
indéfiniment à la diviser en ses parties de plus en plus
petites. Il faut se rappeler que grosso modo, l'établissement du
dictionnaire des 'éléments chimiques simples' date d'à
peine 75 ans et que la découverte de la grammaire de la vie dite
«chaîne d'ADN», d'à peine 25 ans. Pourtant, la
chimie est une discipline déjà ancienne alors que l'approche
théorique de l'image date de vingt-cinq ans à peine. Il
n'est donc pas surprenant qu'on en soit encore à se questionner
sur l'existence même d'un alphabet, d'un vocabulaire et d'une grammaire
imagiques.
Quant à nous, il est clair que cette double articulation
existe en iconique. Si on fait correspondre un à un les niveaux
de la langue et ceux de l'image, on obtient un tableau comme celui-ci:
Niveau
d'articulation
Fonction
En
linguistique
En
iconique
0
sens
phrase
image
1er
signification
lexème
iconème
2e
distinction
phonème
graphème
Les signes élémentaires
En iconique, on retrouve cette structure à deux niveaux.
Le graphicien français Jacques Bertin (1967) a identifié clairement
les unités de 2e articulation et il a démontré clairement
leur valeur respective. Nous devons beaucoup aux travaux de ce magistral précurseur
dans l'élaboration de notre propre système. Bertin a montré
que le nombre des variables graphiesques (qu'il appelle variables
rétiniennes) est limité et qu'elles se répartissent
en six familles: la taille, la valeur, le grain, la couleur, l'orientation et
la forme.
Toute graphie est dotée de ses qualités propres en
raison des caractères qu'elle possède et qui lui viennent de ces
six sources, les familles graphémiques. A ce niveau, chaque graphie n'a
aucune signification par elle-même; elle ne fait que participer à
la fabrication d'un signe. A ce premier niveau, on l'appelle «graphème».
Les graphèmes sont donc des graphies qui constituent les éléments
minimaux de l'iconique. Dans chaque famille graphémique, le nombre des
graphèmes différentiables est théoriquement infini. En
réalité, notre système perceptif permet de ne distinguer
à coup sûr qu'un nombre restreint de variations dans chaque famille.
On rencontre le même phénomène dans les langues parlées.
Les ondes sonores émises par le système de phonation forment un
continuum; cependant, les systèmes linguistiques ont établi une
division discrétionnaire de ce continuum, limitant le nombre de sons
à une cinquantaine au maximum. En français, on ne compte que 26
signes graphiques représentant ces sons; il en faudrait sans doute quelques
dizaines de plus pour que chaque signe soit univoque. (Incidemment, en linguistique,
le graphème est cette graphie d'écriture qui représente
le phonème vocal). Les Britanniques ont mis au point le Pitman's Augmented
Alphabet (PAA) pour éliminer cette ambiguïté liée
à certains signes (le «C» désigne parfois une sifflante
sourde comme dans «cerise», une occlusive vélaire comme dans
«catalogue» et parfois encore, une fricative sourde comme dans «chaise»).
Le PAA apporte 19 graphèmes complémentaires.
Ainsi, en écriture iconique, dispose-t-on tout au plus d'une
trentaine de graphèmes si on veut communiquer de manière univoque.
On peut estimer très approximativement à cinq par
famille graphémique le nombre de degrés facilement différentiables.
Bien sûr, chaque famille étant en réalité un continuum,
le nombre de ses éléments constituants est virtuellement infini.
Toutefois, en communication imagique, si on veut réaliser des messages
clairs, le nombre de graphèmes distinguables est forcément limité.
Le nombre de degrés de
variations possibles
Jacques Bertin estime que l’on peut faire varier
la taille de 20 crans
la valeur de 8 ou 9 crans
le grain de 3 crans
la couleur de 7 crans
l’orientation de 5 ou 6 crans
la forme d’un nombre de crans quasiment illimité
Au-delà donc d’une vingtaine de tailles différentes,
ou de moins de trois finesses de grain différentes, les regardeurs
deviennent incapables de distinguer les variations les unes des autres.
Un visualiste ne pourra donc pas être sûr que ses choix seront
discriminés par tous.
La quantité de combinaisons que permet cet arsenal élémentaire,
même s'il est limité par le nombre de variables graphémiques,
est très grand. Supposons que le nombre de graphèmes correspond
au nombre moyen de degrés (disons cinq) dans chacune des six familles
graphémiques. Le nombre de combinaisons possibles sera égal à
la factorielle du nombre de graphèmes soit: cinq degrés fois six
familles = 30! graphèmes donc une infinité de possibilités
(ce chiffre est 2 652 528 598... suivi de 23 zéros!)
Le même phénomène se produit en linguistique:
même si le nombre de phonèmes est virtuellement infini (et les
prononciations régionales sont là pour en donner un avant-goût!),
on en a limité par convention le nombre de variations. On ne pourrait
par exemple, distinguer un «veston» d'un «feston» si
on n'avait tranché par convention ce qui distingue le «v»
du «f». C'est ce qu'on appelle les «écarts différentiels»;
dans la multitude des sons, on a déterminé les éléments
limités de la classe des labiales, dentales, etc. puis dans une classe
donnée, ce qui définit le «f» par rapport au «v».
En iconique, nous le répétons, les graphèmes
ne signifient rien. Ils ne font que permettre à un champ visuel de prendre
une forme perceptible, à la tache de se constituer. Cette tache peut
se manifester sous trois formes: un point, une ligne, une surface. Ce que Bertin
(1967) désigne comme les sortes d'implantation: point, ligne et zone.
Cette répartition est elle-même discrétionnaire: vient en
effet un moment où un point devient ligne (par sa répétition)
ou surface (par expansion), où une ligne devient surface (par son épaississement).
Point. Théoriquement, le point
n'a pas d'existence physique: ce n'est qu'un concept d'où une ligne origine,
où deux lignes se croisent. De façon pratique, on peut affirmer
que le point est la limite minimale en deçà de laquelle une graphie
ne peut plus être vue. Le point ne représente rien si ce n'est
que multiplie; il peut alors délimiter un contour (mais on peut alors
considérer qu'il est devenu une ligne). Sur le plan sémantique,
le point parle.
VARIABLES RETINIENNES
On peut comparer le répertoire des variables
graphiesques de Bertin à celui des 'éléments visuels'
de la grammairienne américaine de la visual literacy Donis-A. Dondis
(1973). On retrouve sensiblement les mêmes composantes primordiales.
Bertin
Dondis
a) L'aspect que prend
la graphie sur son support:
Point
Point
Ligne
Ligne
Zone
-
b) Les dimensions qui
donnent sa qualité propre à une graphie:
Taille
Dimension
Valeur
Ton
Grain
Texture
Couleur
Couleur
Orientation
Direction
Forme
Forme
-
Echelle
(!)
-
Mouvement (?)
Grenthe & Parzysz (1971) ont adopté un point de vue
plus spécifiquement géométrique en classant ces éléments
minimaux en cinq familles: les segments de droites (3 types), les courbes
(3 types), les surfaces polygonales (3 types), les surfaces curvilignes
(3 types), et les surfaces mixtes (infinies).
Il signifie concision, terminaison (et silence quand on le
trouve à la fin d'une phrase écrite). C'est aussi la première
manifestation de l'image; c'est l'endroit où se pose l'outil traceur.
Il est alors très important car il est le lieu originel. Puisque le point
n'a pas (théoriquement, du moins) d'existence, il est bizarre que l'idée
que l'on se fait du point soit celle d'un rond... Mais ne pourrait-il pas y
avoir des points carrés ou triangulaires? La nature fournit rarement
des formes géométriques rigides mais si on parle d'un point graphismique,
il est dépendant de l'outil. Parce qu'il est le résultat du geste
volontaire, le point est affirmation. Discrète, mais affirmation tout
de même.
On peut jouer avec le point: le déformer, le grossir,
le répéter. Le déformer semble lui faire perdre ses qualités
ontologiques. Un point «devrait» être rond ou sphérique.
On peut le grossir mais jusqu'à quelle limite? «Au-delà
de cette limite votre ticket n'est plus valable» titrait Romain Gary.
A trop enfler, le point en viendrait à perdre son nom: il serait perçu
comme une surface. Evidemment, ce processus de transmutation est fonction d'un
rapport d'échelle qu'un point entretient avec la surface sur laquelle
il évolue. On peut aussi le répéter, dans lequel cas le
point rythmera une cadence: rudimentaire comme celle d'un rythm
and blues, plus complexe comme celle d'un Take Five
de Dave Bruebeck.
L'artiste et théoricien russo-allemand Wassily Kandinsky
(1970) caresse l'idée d'une cosmogomie construite sur le point. Il écrivait
en 1926: «Nous pouvons aussi considérer le 'monde' entier comme
une composition cosmique complète, composée elle-même d'un
nombre infini de compositions autonomes de plus en plus petites, toutes composées,
finalement, dans le macrocosme comme dans le microcosme, de points, ce qui rend
au point, par ailleurs, son état originaire géométrique.
Ce sont des unités de points géométriques se trouvant sous
différentes apparences en équilibre dans l'infini géométrique.
Les plus petites de ces formes définies et centrifuges nous apparaissent
effectivement à l'il nu comme des points librement disposés.
C'est l'aspect de bien des graines: et si nous ouvrons la belle boule, polie
comme l'ivoire, du fruit du pavot (qui n'est qu'un point-boule, plus grand),
nous découvrons dans cette boule chaude des accumulations logiquement
composées de points froids gris-bleu qui portent en eux une fertilité
latente, tout comme le point pictural. Parfois ces formes se produisent dans
la nature par scission ou désagrégation des unités dont
nous avons parlé -pour ainsi dire comme départ vers la forme originaire
géométrique. Si le désert est une mer de sable, composée
exclusivement de points, l'irrésistible capacité mouvante de tous
ces points 'morts' ne manque pas de nous effrayer». (Quel lyrisme!)
Ligne. La ligne est constituée
par la trajectoire qui réunit deux points, ou encore celle laissée
par un point en déplacement. La ligne n'occupe, théoriquement
du moins, pas de surface. Elle n'a qu'une seule dimension: la longueur. La ligne
est, par essence, dynamique: elle est psychologiquement orientée. Elle
indique une direction. Droite, elle a la rigidité du raisonnement logique,
la froideur des être inanimés. Mais la ligne est aussi tension
potentielle. La ligne brisée suggère l'affrontement des forces.
La ligne est porteuse d'affects car, en dessin, elle est rarement mécanique.
Rudel (1979) faisait remarquer: «La ligne peut présenter deux aspects
antithétiques: celui d'un trait égal, 'anonyme', d'égale
épaisseur, sous forme d'une droite tirée à la règle,
d'une courbe déterminée au compas, ou celui d'un tracé
vivant, différencié en épaisseur, en valeur. Un trait d'épaisseur
égale correspond en général aux tracés industriels,
à ceux de l'architecture comme à ceux des schémas ou des
croquis de démonstration. Mais dans un simple croquis indicatif, déjà,
la trait qui subit la pulsion de la main sous l'effet de la sensation reçue
et transmise, est un trait sensible qui est essentiel, expressif; il indique
très clairement - comme en graphologie - les intentions et habitudes
plastiques d'une 'conscience' artistique évoluée.» Effectivement,
la ligne est chargée de son origine humaine. D'ailleurs, cette ligne
que l'on aperçoit continuellement dans les images faites de main d'homme
n'existe pas dans le réel. La ligne est une vue de l'esprit; la nature
ne dessine pas les objets avec des lignes. Les objets sont ce qu'ils sont: des
rencontres de surfaces. C'est donc un artifice que de représenter par
une ligne le point de rencontre entre deux surfaces, qui est du point de vue
perceptif un point de rupture entre deux couleurs ou valeurs. Malgré
tout, la ligne constitue un moyen graphique chanté par les visualistes.
La professeure d'art bostonnaise Donis-A. Dondis (1973) le
redit: «Dans les arts visuels, la ligne, à cause de sa nature,
développe une énergie énorme. Elle n'est jamais statique;
c'est l'élément visuel infatigable et fouilleur de l'esquisse.
La ligne, peu importe où elle est employée, est l'outil essentiel
de prévisualisation, le moyen de présenter sous une forme tangible
ce qui n'existe pas encore si ce n'est dans l'imagination. En cela, elle est
immensément utile au procédé de visualisation.» Le
segment de droite peut se répéter en cadence et produire un rythme
propre. Un segment de droite donnera toujours l'impression d'être plus
long qu'il n'est en réalité; c'est comme si l'hypothétique
trajectoire du point en mouvement qui la dessine nous entraînait dans
sa course au-delà de son existence matérielle. Mais la direction
de l'évolution spatiale donnera une impression contraire si on assemble
en rangs serrés des segments de droite: ceux-ci paraîtront plus
larges, comme si l'il continuait le mouvement d'adjonction. Plus serrés
encore, les segments de droite créeront l'impression d'être une
surface. Ils jouissent de ce pouvoir «comme celui d'une bêche, dont
le tranchant, par le mouvement, crée une surface dans le sol»,
écrit Kandinsky.
Surface. La surface dont il est question
dans l'image est, bien sûr, une surface plane qu'on peut appeler tout
simplement «plan». On peut considérer le plan de deux façons:
comme le résultat du mouvement d'un segment de droite qui se déplace
selon un chemin droit ou courbe ou comme le résultat de l'évolution
d'une ligne (droite, courbe ou brisée) qui revient à son point
de départ. Les régions des surfaces sont identifiées par
rapport au regard horizontal perpendiculaire à cette surface: le haut,
le bas, la gauche, la droite. Au-delà, il faut aborder les notions de
symétrie et de régularité qui permettent de concevoir des
formes géométriques simples telles d'ailleurs
qu'il s'en retrouve dans la nature. Pour ce qui ressort de cet aspect, les mathématiques
sont devenues le langage formel nécessaire pour parler efficacement de
ces conceptions logiques que sont les figures géométriques. La
théorie des groupes a unifié ces problèmes dans une explication
mathématique homogène.
Les surfaces peuvent prendre une multitude de formes. Mais
on peut les ramener toutes à trois formes élémentaires:
le triangle, le carré et le cercle, qui sont tous trois des polygones
réguliers. Un polygone régulier est une figure (plane, en ce qui
nous préoccupe) limitée par au moins trois lignes droites. Ses
côtés seront alors d'égale longueur et ses angles égaux;
il sera construit autour de trois axes de symétrie. En multipliant à
l'infini le nombre de ses côtés, le triangle deviendra (ayant dessiné
aux stades intermédiaires les autres polygones réguliers) un cercle.
Les formes suggèrent des sentiments ou des concepts. Cela
est une constatation universelle qui se reflète dans les sciences occultes,
symboliques et religieuses. Il semble bien en effet que l'expérience
acquise au contact de certaines formes et les sentiments que cette expérience
a suscités engramment dans la psyché des significations. Il est
même possible que ces expériences s'additionnent pour s'accumuler
dans une symbolique universelle comme le suggère le psychanalyste-anthropologue
suisse Carl-Gustav Jung (1875-1962), pour constituer un inconscient collectif
avec ses mythes, ses archétypes, etc. Joly (1975) voit cela du même
il: «Et, comme les coïncidences sont nombreuses entre les impressions
ressenties par des humains différents, historiquement et géographiquement,
devant de mêmes formes, il est possible d'envisager de faire l'inventaire
de leurs réactions, autrement dit d'établir un certain dictionnaire
du caractère psychologique des formes. Mais il est prudent de restreindre
l'ampleur d'une telle prospection aux formes déjà inventoriées
et que nous appelons géométriques. En effet, ces formes conceptuelles
font partie du patrimoine universel; elles ne doivent à Euclide que leur
première description connue.
FORMES GEOMETRIQUES SIMPLES
Pour Pythagore (c. 600 av. J.-C.) et Platon (423-348 av.
J-C.) en particulier, les objets symétriques tridimensionnels (dont
tous les côtés sont des polygones réguliers) sont
dotés de qualités magiques. Surtout qu'il n'existe que cinq
polyèdres simples (appelés «solides de Pythagore»
ou «solides platoniciens»):
Nom
Nombre de faces
Forme de la face
Tétraèdre(pyramide)
4
triangulaire
Octaèdre
8
triangulaire
Icosaèdre
20
triangulaire
Cube
6
carrée
Dodécaèdre
12
pentagonale
Chacun des quatre premiers est assimilé à
une des quatre matières élémentaires constitutives,
croyait-on chez les Anciens, du cosmos: le feu, l'eau, la terre et l'air.
Le dodécaèdre était identifié à une
cinquième essence, celle des corps surnaturels, la «quintessence».
Deux mille ans plus tard, les mathématiciens Descartes et Euler
rédigent l'équation qui démontre effectivement qu'il
ne peut y avoir que cinq solides réguliers:
S - A + F = 2
(S: nombre de sommets; A: nombre d'arêtes; F:
nombre de faces)
Elles ont déjà habité l'esprit des premiers
hommes au moins partiellement.» Ceci étant dit, on verra plus loin
en quoi la forme influe sur la signification.
L'organisation du plan
Mais l'aspect qui nous concerne plus spécifiquement
dans ces surfaces, c'est leur possibilité de représenter le réel
qui nous entoure. Alors, il ne s'agit plus de formes géométriques
simples mais de formes complexes qui associées forment les images «figuratives».
De plus, les images fonctionnelles ont le plus souvent pour but de suggérer
les trois dimensions du réel sur une surface à deux dimensions.
Bertin (1977) explique que l'image possède trois
dimensions: «Tout point de l'image peut être perçu comme
la correspondance entre une position en X, une position en Y et une élévation
en Z. L'ensemble des points peut être perçu comme l'ensemble des
correspondances entre trois dimensions X, Y, Z.» De manière générale,
on recourt à la perspective et à ses règles éprouvées
pour évoquer la troisième dimension. La perspective est le terme
commun utilisé pour parler de la projection géométrique
qui, à son tour, est supportée par un ensemble de raisonnements
mathématiques. Tout cela est codifié dans un ensemble cohérent
connu sous le nom de «lois de la perspective». Mais la connaissance
de la perspective telle que nous l'avons aujourd'hui est le fruit d'une longue
et lente évolution historique. Il va sans dire que dans la plupart des
cas, les imagistes font fi des substrats mathématiques; ils ont une connaissance
plutôt empirique du fonctionnement de l'illusion perspective. Mais comment
se réalise la perspective imagique?
Le regard que nous jetons sur le réel-référent
produit ce que l'on appelle la perspective «naturelle» («l'optique»
de Leonardo da Vinci). Si on élève devant le champ visuel un «tableau»
(simple cadre ou une surface translucide, par exemple), on obtient de facto
une perspective «artificielle»: le «rayon visuel principal»
originant de la pupille (où se situe le «point de vue») et
perpendiculaire au tableau permet un coup d'il disposé en éventail
qui produit la «pyramide visuelle». La ligne visuelle horizontale
(virtuelle ou réelle) qui coupe le tableau en deux et perpendiculaire
au rayon visuel principal s'appelle «ligne d'horizon». L'endroit
où se coupent ces deux dernières lignes sur le tableau est appelé
«point de fuite principal». Le bord inférieur du tableau
est appelé «ligne de terre». On établit sur la ligne
d'horizon de part et d'autre du point de fuite principal des «points de
distance» qui ont un éloignement du point de fuite principal égal
à la distance de celui-ci au point de vue. En «perspective centrale»,
cette distance est précise et mesurable (alors qu'en «perspective
axonométrique» orthogonale ou oblique, cette distance est située
à l'infini) et oblige à faire fuir vers un point de fuite toutes
les lignes qui ne sont pas parallèles au plan du tableau (sauf celles
assimilables au rayon visuel principal). Dépouilly (1979) fait remarquer:
«Ces quelques notions que, depuis le XVIIe siècle, les traités
de perspective se sont ingénié à compliquer passent souvent
pour être les fondements d'une méthode mise au point une fois pour
toutes pour reproduire la réalité.
PROJECTION GEOMETRIQUE
La géométrie se situe au point de rencontre
de la mathématique théorique et de l'expérience spatiale.
En Egypte et en Mésopotamie, la géométrie n'était
qu'empirique; mais avec le mathématicien grec Euclide (c. 300 av.
J.-C.) une théorie articulée apparaît. Dans son livre
Eléments, il expose son système
si magistralement qu'il demeure accepté jusqu'au siècle
dernier: géométrie du plan (dont le «théorème
de Pythagore» sur le carré de l'hypoténuse), études
sur les rapports et proportions, théorie sur les nombres entiers,
début d'étude sur la géométrie de l'espace
(dont sur les cinq polyèdres connus de Platon) et sur les irrationnels
algébriques. Sans doute est-il surtout connu pas son «postulat
dit d'Euclide» qui énonce que «par un point du plan,
on ne peut mener qu'une parallèle à une droite». C'est
avec son successeur, le mathématicien et ingénieur Archimède
(287-212 av. J.-C.) qui, en établissant la valeur de Pi, permet
de calculer les surfaces et les volumes circocentriques; c'est lui aussi
qui crie «Eurêka!» («J'ai trouvé!»)
en découvrant le «principe d'Archimède» («tout
corps plongé dans un liquide subit une poussée verticale
de bas en haut égale au poids du liquide déplacé»).
Puis, nouveau feu d'artifice 1800 ans plus tard quand
l'extraordinaire philosophe et savant français René Descartes
(1596-1650) publie en 1637 son Géométrie,
qui est un essai d'application magistral de son Discours
de la méthode. Il y applique l'algèbre à l'étude
de la géométrie, ce qui a donné la géométrie
analytique que l'on définit comme «l'association de trois
facteurs: l'expression d'une réalité géométrique
par une relation entre des quantités variables, l'usage des coordonnées,
le principe de la représentation graphique».
Voilà qui nous rapproche un peu de notre propos.
En effet, un contemporain de Descartes, le mathématicien et architecte
Gérard Desargues (1593-1662) met au point la «géométrie
projective» avec son disciple, le génial physicien et philosophe
Blaise Pascal (1623-1662) qui à 16 ans publie un Essay
pour les coniques (incidemment, à 19 ans, il invente la
machine calculatrice arithmétique et publie vers 1557 L'Art
de persuader). Le mérite de Desargues fut de concilier les
connaissances de la géométrie mathématique et celles
de la perspective empirique telle qu'elle était pratiquée
à la Renaissance (projection centrale). La géométrie
projective permet de réaliser des projections géométriques;
cela consiste à projeter sur un plan, les propriétés
des solides tridimensionnels par transformation homographique qui leur
conserve leurs propriétés évocatrices.
C'est ce bond en avant qui permet à l'éminent
mathématicien (et fondateur de la célèbre Ecole polytechnique
de Paris) Gaspard Monge (1746-1818) de préciser les lois de la
géométrie descriptive proprement dite; par là, les
ingénieurs et les architectes disposent désormais de méthodes
pour réaliser leurs dessins- schémas-graphiques que sont
les «plans». Monge publie son Géométrie
descriptive en 1795 dans lequel il explique comment «représenter
les figures de l'espace par deux projections orthogonales sur deux plans
perpendiculaires» comme le définit Tonnelat (1980).
Plusieurs des idées de Monge qui demeure encore
le plus célèbre auteur de traité, sont développées
et précisées par Poncelet et Chasles. Soldat de Napoléon,
le général Jean-Victor Poncelet (1788-1867), âgé
de 27 ans seulement, est fait prisonnier lors de la campagne de Russie;
sans ressources documentaires aucune, il rédige en prison son Traité
des propriétés projectives des figures qui est fondé
sur les deux principes de continuité et de projection centrale
homologique. Le mathématicien Michel Chasles (1793-1880) précise
le principe de projection centrale et en particulier conique; c'est lui
qui développe l'idée de transcription homographique.
On peut affirmer que jusqu'au XIXe siècle, mathématiques
et géométrie étaient inextricablement interreliées;
on appelait souvent les mathématiciens des géomètres.
Une lignée de penseurs firent des efforts continus pour assurer
à la géométrie son autonomie comme science; mais
elle est restée tributaire des mathématiques pures dont
elle sert essentiellement de moyen d'illustration. On peut presque dire
que l'utilisation des lois de la géométrie en dessin de
perspective n'est qu'accessoire. Mais de nos jours, le fossé est
encore plus grand entre la géométrie mathématique
et le dessin géométrique car on a conçu un univers
non-euclidien où «on peut par un point du plan, tracer plusieurs
parallèles à une droite donnée».
Nous savons maintenant qu'il s'agit bien plutôt du reflet
stéréotypé des expériences passionnées qui
ont amené les esprits du quattrocento à créer un espace
très nouveau pour l'époque et riche d'immenses possibilités,
mais en soi aussi discutable qu'un autre.» Aussi discutable, c'est beaucoup
dire car cette méthode s'appuie sur des fondements scientifiques indiscutables.
Jusqu'au XIVe siècle, les peintres occidentaux reproduisaient
le réel d'après des lois assez semblables à celles de la
perspective orientale (ou parfois selon la perspective parallèle). Vers
la fin de sa vie, le peintre, sculpteur et architecte florentin Giotto di Bondone
(1266-1337) commence à construire ses tableaux selon le point de vue
unique qui donna ce qu'il est convenu d'appeler la «perspective classique»
(où les «raccourcis» jouent un rôle important). Mais
c'est un orfèvre et architecte qui, un siècle plus tard, se livre
aux premières études systématiques de la perspective: Filippo
Brunelleschi (1377-1446) tenta de mettre au point une «perspective rationnelle».
Ses travaux sont connus par son disciple, l'architecte et théoricien
Leon-Battista Alberti (1404-1472) qui lui dédicace son Della
Pittura composé en latin en 1435, traduit en italien l'année
suivante mais publié seulement plusieurs décades plus tard à
Nuremberg alors que ses principes étaient connus de tous les spécialistes;
on parle désormais de «perspective albertienne» pour désigner
la perspective classique rigoureuse. Il préconise la costruzione
legittima pour réaliser les tableaux, un ensemble de principes
déjà évoqués par le peintre et mathématicien
Piero della Francesca (1416-1492) dans son De Prospectiva
Pingendi. Par la construzione on reporte sur
le tableau le plan et l'élévation de l'objet à représenter,
et par les points de coordonnée de ces deux sources, on peut reproduire
l'illusion perspective.
Par ailleurs, Depouilly (1979) fait remarquer qu'un système
à deux points de fuite était déjà connu par le peintre
florentin Paolo Uccello (1397-1475): «Il faut attacher une grande importance
à un autre système qui rejoindra d'ailleurs celui du point de
fuite dans l'élaboration de la perspective classique. Il s'agit de la
construction bifocale, qui utilise deux points latéraux (les futurs points
de distance) qu'il suffit de relier à des divisions équidistantes
(les 'piccole braccie') indiquées sur le bord inférieur de la
composition (c'est-à-dire sur la future ligne de terre). Sur un mur,
ou même sur un panneau (à condition de ne pas placer les points
latéraux en dehors), on pouvait éventuellement planter deux clous
(on en a retrouvé des marques) et effectuer les tracés à
l'aide d'un fil. Il était ensuite possible, à partir des deux
réseaux croisés ainsi obtenus, de mettre les orthogonales en perspective,
les parallèles au rayon visuel principal se rencontrant en un point central
(le futur point de fuite principal.» Mais ces principes de perspective
produisent parfois des effets indésirés: le tableau reproduit
l'image perçue d'un seul point de vue comme s'il était vu d'un
seul il et à une distance correspondant au point de coupure de
la pyramide optique. Dans toutes les autres conditions, l'image perçue
sera déformée et ne correspondra plus au référent.
Vue de trop près, une telle image perdra de son effet de perspective
(et le contraire se produira vu de plus loin). C'est à partir de ce décalage
entre la théorie et la pratique qu'on obtient les effets d'anamorphose.
Autre problème causé par les lois de la perspective
linéaire: les objets sont plus petits à mesure qu'ils s'éloignent
du regardeur, ce que peut rendre le tableau; mais ils rapetissent aussi à
mesure qu'ils s'éloignent latéralement du rayon principal. Pour
arriver à un rendu exact, il faudrait recourir à la «perspective
curviligne». C'est à ces questions qu'a réfléchi
en mots et images (le premier théoricien à le faire) le peintre,
écrivain et ingénieur florentin Leonardo da Vinci (1452-1519)
qui escomptait écrire un Traité de la peinture
qu'il n'a jamais mené à terme; on a accès à sa pensée
par ses notes qui furent retranscrites peu de temps après sa mort dans
le Codex Urbinas Latinus de la Bibliothèque
vaticane. Leonardo souligna aussi la variation des valeurs qui est fonction
de l'éloignement des objets par rapport au regardeur, variable qui a
mené à ce que nous appelons la «perspective aérienne».
Mais de manière générale, Leonardo s'attarda aux circonstances
de la vision naturelle. Le peintre et graveur nurembourgeois Albrech Dürer
(1471-1528) étudia concurremment le problème de l'illusion perspective
et celui des canons de la beauté. Son Institutionum
Geometricum Libris Quatuor paru à Paris en 1532 et traitant de
perspective fait basculer ce problème dans le domaine de la géométrie
pure que Desargues reprendra comme tel.
1. On situe la vue en plan sur
le plan de projection (PP) en plaçant la face à 30 degrés
avec le plan de projection (le profil à 50 degrés s’il
y a un angle droit).
2. On place la vue en élévation sur la ligne de terre (td),
puis on situe l’horizon (H), normalement à l’équivalent
de six pieds par rapport à la vue en élévation. (Dans
le cas présent, le volume aurait huit pieds de hauteur.) Toutefois,
pour obtenir des effets exagérés, on peut poser l’horizon
plus haut ou plus bas, et même sous la ligne de sol. On obtiendra
alors une vue en contre-plongée.
3. On localise l’œil (le point de vue) face au plan de projection.
La position de l’œil est arbitraire et détermine l’angle
sous lequel on « verra » le volume. Il faut toutefois éviter
que le cône de projection excède 45 degrés sinon l’effet
visuel serait assez dramatique.
4. On trouve les points de fuite (PF) ou points de distance en traçant,
depuis l’œil, une parallèle à la façade
de la vue en plan jusqu’à la rencontre du plan de projection.
C’est la vue en plan des points de fuite. On projette les points de
fuite sur la ligne d’horizon pour ainsi obtenir leurs vues en perspective.
5. On projette le coin frontal (touchant le plan de projection) sur la ligne
de sol et on détermine sa vraie hauteur en se référant
à l’élévation (vue de profil). Seules les lignes
touchant au plan de projection seront vues en vraies hauteurs. Les lignes
derrières le plan de projection seront plus courtes et celles devant
seront vues plus grandes.
6. On trouve les lignes de fuite horizontales en joignant les sommets de
la verticale en vraie hauteur aux points de fuite sur l’horizon.
7. Pour trouver un coin ou une arête verticale, il suffit de tracer
une ligne depuis l’œil jusqu’à cette arête.
L’intersection de cette ligne avec le plan de projection est alors
projetée sur la vue en perspective.
8. On complète la perspective en répétant cette opération
pour les arêtes verticales. On trace les arêtes horizontales
depuis leur départ en vraie hauteur (sur une verticale touchant au
plan de projection) jusqu'aux points de fuite. Par recoupements de projections
verticales et horizontales, il est facile de trouver l'emplacement exact
de toutes les arêtes d'un volume. Dans le cas d’un plan, il
s’agit de situer un nombre suffisant de points de la courbe, selon
la même méthode, et de relier ces points avec un pistolet.
Les imagistes suivront minutieusement pendant quatre siècles
les règles de la perspective classique. Puis, ce système se désagrège
avec le peintre provençal Paul Cézanne (1839-1906) qui remet toute
la peinture occidentale en question en recourant à une «perspective
sensible». «Traiter la nature par le cylindre, la sphère,
le cône, le tout mis en perspective», écrivait-il dans une
lettre à son ami peintre Emile Bernard. Le philosophe phénoménologiste
Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) parle en ce cas de «perspective vécue»
(1945): «Quand je regarde une route devant moi qui fuit vers l'horizon,
il ne faut dire ni que les bords de la route me sont donnés comme convergents,
ni qu'ils me sont donnés comme parallèles: ils sont parallèles
en profondeur. L'apparence perspective n'est pas posée, mais pas davantage
le parallélisme. Je suis la route elle-même, à travers sa
déformation virtuelle, et la profondeur est cette intention même
qui ne pose ni la projection perspective de la route, ni la route 'vraie'.»
Désormais, les imagistes ne dissertent plus sur la perspective mais certains
n'en usent pas moins dans leurs uvres comme c'est le cas pour le génial
peintre espagnol contemporain Salvador Dali.
Pour obtenir l'effet perspective, il est nécessaire
de connaître les effets propres à chaque type de perspective. Essentiellement,
il en existe deux types: la parallèle (ou cylindrique) et la perspective
divergente (ou conique). La projection est dite cylindrique si les lignes des
plans sont parallèles, et conique si ces lignes sont divergentes. Le
type de projection est fonction de l'éloignement du regardeur par rapport
au plan de projection: plus le regardeur sera éloigné, plus l'angle
de vision sur un objet donné sera étroit, donc plus les lignes
de ces plans seront près d'être des parallèles. De manière
habituelle, on dit qu'il y a ou non «parallèles» selon le
rapport existant avec les arêtes d'un cube; en effet, celui-ci constitue
une sorte de référence générique parce qu'il peut
facilement contenir tout autre objet, facilitant ainsi les transpositions mentales.
La projection parallèle donne une perspective dite «conventionnelle».
La perspective conventionnelle orthogonale est la plus facile à réaliser
et elle demeure nécessaire quand on veut représenter des objets
à l'échelle, car on peut y mesurer les largeurs, longueurs et
hauteurs. C'est celle utilisée habituellement en dessin
technique. A partir d'elle, (son plan, sa face et son profil), on pourra
réaliser d'autres perspectives axonométriques.
DESSIN TECHNIQUE
Le dessin technique est une sorte d'image fonctionnelle
à mi-chemin entre le graphisme et la graphique. Un certain nombre
de conventions permet de réaliser ce type de dessin de la manière
la plus univoque. Les Nations-Unies tentent d'uniformiser les systèmes
normalisateurs nationaux (au Canada, l'Association canadienne de normalisation,
ACNOR; en France, l'Association française de normalisation, AFNOR;
en Allemagne, Deutsche Industrien Normen, DIN; aux Etats-Unis, American
Standard Association, ASA; etc.) Les procédures de normalisation
internationales sont connues sous le nom de système ISO (International
System of Organization).
La projection divergente donne ce que l'on appelle la perspective
«normale». Pour réussir à suggérer efficacement
les trois dimensions du réel par la perspective normale, il faut respecter
un certain nombre de conventions. Celles-ci se retrouvent aussi bien en photographie
qu'en chirographie. Le regard constitue l'axe principal sur lequel s'enlignent
l'objet référent et le centre du plan de projection; l'angle idéal
de vision reporté ne doit pas dépasser 30° sans produire autrement
une déformation exagérée. En dehors de ces contraintes,
voici les deux conventions principales à respecter: a) il faut positionner
la ligne d'horizon (qui correspond à l'ensemble des points de fuite des
droites horizontales) à une certaine hauteur de la ligne de terre: habituellement
équivalente à la hauteur des yeux du spectateur; b) il faut déterminer
le ou les points de fuite qui se situent sur la ligne d'horizon. Le point de
fuite est la direction (et la seule) vers laquelle un plan s'éloigne;
si le regardeur voit plus d'un plan, il établira deux points de fuite
(trois si le plan de projection n'est pas perpendiculaire au regard). A partir
de ces conventions, toute représentation du réel est possible.
Les mêmes conventions servent à représenter les ombres portées.
Distorsion d'une lentille de type "Fish Eye"
Il est évident par ailleurs que la photographie est
dotée de possibilités différentes pour représenter
le réel. Mieux pourvue sous certains aspects, elle est plus limitée
sous certains autres. La vision périphérique plus ou moins hémicirculaire
dont nous sommes pourvus ne peut en aucun cas être égalée
par la photographie. La lentille fish-eye s'y essaie
au prix de distorsions importantes. C'est la longueur focale de l'objectif qui
permet de capter un champ plus ou moins étendu sur la pellicule. La lentille
dite normale a une longueur focale de 50mm. Au-delà, on entre dans la
classe des télé-objectifs avec l'effet d'angle réduit et
de plans successifs tassés. En deçà, distinction exagérée
des plans. Chacun des moyens de représentation imagique a ses limites.
Si l'il semble être un instrument mieux adapté à la
construction perspective, c'est qu'en perception directe, le cerveau fait les
corrections nécessaires: on interprète.
Mais la réflexion sur l'illusion imagique ne s'est
pas arrêtée là. Avec le développement des sciences
physiques et chimiques au siècle dernier, le problème de la simulation
perspective a été repris. Cela a permis d'arriver à deux
techniques nouvelles: la stéréoscopie et l'anaglyphe. C'est sans
doute la possibilité de réaliser des images photographiques qui
a donné le coup d'envoi à ces recherches.
Mise à jour !
Plusieurs procédés ont été mis
au point pour produire un effet de profondeur dans les images. Le premier c'est
la stéréoscopie que le physicien anglais sir Charles Wheatstone
(1802-1875) présente à la Société royale de Londres
en 1838. Mais c'est le physicien écossais Sir David Brewster (1781-1868)
qui le rend populaire en réalisant un stéréoscope à
prisme. Le stéréoscope est un dispositif simple qui porte deux
images légèrement différentes parce qu'elles sont réalisées
par deux appareils séparés par une longueur égale à
la distance pupillaire (6.5cm). Au visionnement, le prisme permet à chaque
il de ne voir qu'une seule des deux images. Le relief est reconstitué
par notre «il cyclopéen», c'est-à-dire par la
capacité du cerveau de faire la synthèse des deux images tel qu'il
le fait en perception directe. Oliver-Wendell Holmes le perfectionne encore
en lui ajoutant des lentilles convexes, ce qui en fait un gadget à la
mode sous le nom de «stéréoscope de salon».
L'anaglyphe est un procédé qui est imaginé
en 1891 par le physicien français Louis Ducos duHauron (1837-1920) (qui
est aussi l'inventeur de la photographie en couleurs par le procédé
trichrome). L'anaglyphe est le premier procédé qui ne rend pas
le regardeur prisonnier d'un seul point de visionnement. Cela consiste à
porter sur un même support deux images légèrement décalées
l'une par rapport à l'autre, chacune étant imprimée dans
une couleur complémentaire (par exemple, rouge et vert). L'anaglyphe
doit être visionné avec des lunettes dont un verre est rouge et
l'autre vert: chaque il reçoit ainsi une image différente
dont la synthèse est faite par le cerveau. L'image relief apparaît
mais monochrome. Pour la première fois en 1983, (Photo,
no 188), on réussit à tirer des images couleur selon le procédé
d'impression quadrichomique avec restitution des couleurs.
D'autres méthodes sont développées par
la suite: en 1903 le stéréogramme parallaxe par l'américain
F.-E. Ives; en 1918 le panoramagramme parallaxe par l'américain C.-W.
Kanolt. Ces procédés partagent le principe suivant: les deux images
sont divisées en petites bandes verticales qui son disposées alternativement
sur un support et couvertes par une grille à rayures verticales à
travers laquelle se fait le visionnement. C'est ce procédé qui
fut commercialisé par la suite et qui permet de produire ces petites
images à double position (exemple: yeux ouverts, yeux fermés)
que l'on retrouve dans les boîtes de Cracker
Jack. La plupart sont produites au Japon par deux grandes
imprimeries: la Toppan et la Dai-Nippon.
Par ailleurs, la «photographie intégrale»
est inventée en 1908 mais reste ignorée jusque vers 1960 alors
qu'elle est développée pour pouvoir réaliser des images
pseudoscopiques (qu'on rendit orthoscopiques par la suite). L'image est réalisée
à travers un filtre constitué de dizaine de milliers de petites
lentilles convexes... qui produisent donc des milliers de micro-images. Un processus
simplifié est développé par les américains Vanbenschoeten
& Winnek et le français Bonnet en utilisant des feuilles de plastique
lenticulaires qui recouvrent l'image réalisée. L'effet de relief
est très réussi mais les coûts de production interdisent
jusqu'à maintenant la diffusion de masse.
«Mais attendons la fin!» comme disait le roseau
de LaFontaine.
Source : Cossette, Claude. 1982. Les images démaquillées
ou L'iconique : comment lire et écrire des images fonctionnelles pour
l'enseignement, le journalisme et la publicité. Québec : Éditions
Riguil internationales, Pages 331 à 350 (cet ouvrage est épuisé)